mercredi 24 juillet 2013

85 Edouard Ganche 2 Chopin (1923) : étude et texte du chapitre 1

A propos de l’ouvrage principal d’Edouard Ganche sur Frédéric Chopin : étude du chapitre 1 de l’édition de 1923.


Classement : biographies ; Chopin





Ceci est la suite de la page Edouard Ganche biographe de Chopin 2, consacrée à l’ouvrage de cet auteur intitulé Frédéric Chopin Sa vie et ses œuvres.
Après la version de 1937, je présente ici le premier chapitre de la première partie (« Frédéric Chopin en Pologne ») tel qu’il apparaît dans la version de 1923, disponible en ligne (format PDF).

Dans les deux versions, le chapitre 1 couvre les pages 15 à 24 et la table des matières fournit le contenu suivant, identique à celui de 1937 :

« Chapitre 1 : 1810
Frédéric Chopin. Sa naissance. Ses ancêtres. Sa nationalité. Ses parents. La Pologne et les Polonais. L’enfance de Chopin. »

Néanmoins, elles se différencient par un long passage, du fait que l’une est antérieure à la découverte de l’acte de baptême de Nicolas Chopin et l’autre postérieure. Dans l’édition de 1923, Edouard Ganche mentionne les deux grandes hypothèses (erronées) concernant l’ascendance de Nicolas Chopin.

Transcription
Le texte de 1937 se trouve sur cette page spécifique ; je reproduis ici seulement le passage de 1923 qui a subi des modifications.

« Page 18
[ce passage en italique et ce qui le précède se retrouvent dans l’édition de 1937] L’incertitude du musicien sur la date de sa naissance était moins singulière que son ignorance absolue de la famille de son père, du lieu de sa résidence en France, et de son milieu social. Rien ne lui permit de les connaître ni de les découvrir.

Les Polonais ont soulevé un autre débat en voulant démontrer la pureté de la race de leur compatriote, mis au rang des gloires nationales. Plusieurs faits laissent supposer que Frédéric Chopin avait un peu de sang français. Chopin est un nom français ; Nicolas Chopin, père de Frédéric, est né en Lorraine, à Nancy, le 17 août 1770, et vers 1787 vint à Varsovie. Il professait la langue française et s’en servit toujours dans sa correspondance avec son fils, tandis que la mère et les sœurs de Frédéric lui écrivaient en polonais. Les amis de Chopin et tous ses contemporains l’ont déclaré né d’un père français et il ne protesta point. Il savait pourtant que

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cette affirmation pouvait être retenue, car, en 1835, Marie Wodzinska lui disait dans une lettre : « Nous ne cessons de regretter que vous ne vous appeliez pas Chopinski, ou qu’il n’y ait pas d’autres marques que vous êtes Polonais, car de cette manière les Français ne pourraient nous disputer la gloire d’être vos compatriotes. » Si Chopin n’a point réfuté cette consanguinité française, c’est qu’il n’avait aucune donnée sur les origines de ses aïeux paternels. Il ne supposait pas non plus que cette question secondaire pût servir sérieusement à contester sa nationalité. Au reste, son naturel réservé répugnait aux explications de ce genre.
On commença, aussitôt après sa mort, à chercher l’origine de ses ancêtres. Un article publié dans le Journal de Rouen* du 1er décembre 1849 représentait Chopin issu de la famille française Chopin d’Arnouville*, dont un membre aurait gagné la Pologne en 1685, à la suite de la révocation de l’édit de Nantes, destiné à persécuter les protestants. Conjecture invraisemblable, puisque les Chopin étaient catholiques.
Suivant la thèse de Polonais, un ancêtre de Chopin aurait quitté la Pologne à l’époque où Stanislas Leczinski vint en Lorraine. Adoptant cette opinion, Mme Wanda Landowska* (1) affirma que l’arrière-grand-père de Chopin s’appelait bien Nicolas Szop (lisez : Chop). Avec un de ses compatriotes, Jean Kowalski (Kowal, forgeron), il aurait obtenu, vers 1714, l’autorisation d’ouvrir un commerce de vin à Nancy, et les deux associés francisèrent leur nom en Ferrand et Chopin. Un fils de Nicolas Szop, Jean-Jacques Chopin, serait devenu maître d’école et son fils cadet aurait enfin été le père de Frédéric Chopin (2).

Note 1. Mme Wanda Landowska, pianiste, claveciniste et musicographe.
Note 2. Cette thèse est infirmée par M. André Lévy* dans son étude : La fin d’une légende. L’origine lorraine de Chopin (Mercure de France, 16 novembre 1912). Après des recherches minutieuses aux archives de Nancy, Lunéville et Commercy, M. Lévy n’a retrouvé aucune trace du séjour à Nancy des ancêtres de Chopin.
J’ai fait, moi-même, les mêmes recherches, sans résultat. Mais l’absence de pièces officielles assurant l’existence en Lorraine d’ancêtres français [sic ; il veut sans doute dire : « polonais »] ne prouve rien et l’incertitude subsiste.

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Les seules lois de l’hérédité pourraient prêter de l’importance à l’étude des ascendants de Chopin, si son esprit et son œuvre ne représentaient tant l’absolu caractère de la race polonaise. Chopin fut Polonais à l’extrême et il eût considéré un doute à ce sujet l’équivalent d’une injure grave. « Je suis un vrai Mazovien », écrit-il à ses parents le 20 juillet 1845. Et dans une autre lettre de 1846, il déclare : « Dans un mois, j’espère trouver encore Nowakowski*… Avec lui, au moins, je parle notre langue… »
Le génie de Chopin est éminemment national, mais  malgré l’incertitude de ses affinités françaises on peut prétendre que la France fut sa seconde patrie, car il y trouva des éléments qui contribuèrent à sa gloire.
Désireux de voir la Pologne, le père de Chopin vint à Varsovie vers 1787 et accepta la situation de comptable dans une manufacture de tabac* dirigée par un Français. [les passages en gras sont largement repris dans la version de 1937, sauf la date de l’arrivée de Nicolas Chopin : 1787 au lieu de 1789]

[ce passage en italique et ce qui le suit se retrouvent dans la version de 1937] Après avoir connu un siècle de prospérité et d’éclat à partir du règne de Sobieski, la Pologne tomba dans un état de perpétuelle anarchie et sa ruine commença. »

Notes
*Journal de Rouen : 
Voir la page Sur un article du Journal de Rouen (1er décembre 1849).
L’article évoqué par Edouard Ganche est disponible en ligne sur le site des AD 76 (numéro du 1° décembre 1849, pages 2 et 3 : « Monument à la mémoire de Chopin).
L’article parle de la mort de Chopin, de ses funérailles, du monument et de la souscription organisée ; il évoque ensuite le talent de Chopin, son intervention à Rouen quelques années avant, et ajoute :
«  […] outre son talent et son génie, dont il doit la consécration à la France, il avait encore des liens naturels qui l’unissaient à la mère-patrie des arts et des artistes. Chopin était issu de la famille française de Chopin d’Arnouville, dont un des membres, victime de la révocation de l’édit de Nantes, avait été chercher un asile sur le sol polonais. Le célèbre descendant du sujet proscrit de Louis XIV, Chopin, né à Varsovie en 1810, a reçu de son père la tradition d’un amour sincère pour la France. C’est en France qu’il vint à son tour chercher un abri contre les malheurs dont l’invasion russe accabla son malheureux pays d’adoption, et c’est en France qu’il trouva cette hospitalité qui lui devint si glorieuse. Chopin, avec un nom français, une origine française, une renommée toute française, peut bien être, comme l’ont été Gluck, Grétry et Méhul, revendiqué par la France, qui a su honorer sa vie, célébrer sa mort, et qui fait tout pour glorifier sa mémoire. »
L’auteur de l’article ne met en avant aucune source justifiant son affirmation concernant un Chopin d’Arnouville (cf. infra). Par ailleurs, s’il donne une année de naissance correcte, il fait une erreur sur le lieu de naissance et sur les circonstances de l’exil de Chopin (qui quitte la Pologne avant le début des événements de 1830-1831, et à proprement parler, n’a pas eu à se mettre « à l’abri » de l’invasion russe).

*famille Chopin d’Arnouville : 
Voir la page La famille Choppin d'Arnouville.
On trouve sur Internet des « Chopin d’Arnouville » et des « Choppin d’Arnouville », dont certains membres ont eu un rôle notable (par exemple, préfet du Bas-Rhin vers 1830) ; en revanche il n’est pas évident que cette famille ait été protestante, ni qu’un de ses membres ait émigré en Pologne pour cette raison. 

*Wanda Landowska (1879-1959)
Le texte de Wanda Landowska sur Chopin auquel fait allusion Edouard Ganche est aussi paru au Mercure de France en 1911, comme l’indique André Lévy dans son article (cf. note infra). Il s’agit d’une lettre publiée dans le numéro 331, 1° avril 1911, rubrique « Echos », pages 669-670, disponible en ligne sur Gallica, en réponse à un article d’A. de Bertha* (dans La Vie musicale, revue genevoise).
Wanda Landowska reprend la rumeur déjà présente chez Marcel Szulc et chez Antoni Wodzinski ; mais alors que ceux-ci ne lui accordaient pas, formellement, une confiance absolue et ne citaient pas de sources, elle donne une caution personnelle catégorique à une assertion dans laquelle elle introduit une erreur historique grave (signalée par André Lévy, infra) : 
« L’admirable discours que Paderewski a prononcé aux dernières fêtes de la musique polonaise à Lemberg [Lvov] vient de provoquer de nouvelles discussions au sujet de la nationalité de Chopin. M. de Bertha, dans un article publié dans la Vie Musicale de Genève et reproduit par quelques revues parisiennes, nous recommande de ne pas oublier que, si ce grand compositeur avait pour mère une Polonaise, son père était Lorrain ; on ne doit donc pas le considérer comme un génie exclusivement polonais, mais bien comme « composé mi-partie d’éléments français mi-partie d’éléments polonais ».
Ici une petite rectification s’impose. L’arrière-grand-père de Chopin était Polonais ; c’était un courtisan du roi Stanislas Leszczynski, qu’il avait accompagné en Lorraine. Il s’appelait Nicolas Szop (lisez Chop). Vers 1714 il obtint l’autorisation du roi d’ouvrir à Nancy un commerce de vin, en association avec un de ses compatriotes, Jean Kowalski (Kowal, forgeron). Comme cela se pratiquait alors, les deux associés traduisirent leurs noms en français, et leur vin portait la marque : Ferrand et Chopin. Le fils de Nicolas Szop, Jean-Jacques Chopin, était maître d’école et son fils cadet fut le père de Chopin. ».
Après cette avalanche de « détails authentiques », elle ajoute une phrase malencontreuse : « Ces documents, peu connus en France, se trouvent aux archives de Nancy. »
Cet énoncé amène André Lévy à faire la recherche, qui, en toute logique (rétrospectivement) ne donne aucun résultat. L'erreur historique de Wanda Landowska est de situer la présence à Nancy de Szop, courtisan de Stanislas Leszczynski, en  1714 (Stanislas ne devient duc de Lorraine qu'en 1736). Le caractère outrancier de l'intervention de Wanda Landowska est probablement liée à l'évolution du patriotisme polonais du XIXème siècle en un nationalisme plus ou moins borné (incarné notamment par le Parti national-démocrate). 
* A. de Bertha : sans doute Alexandre de Bertha (1843-1912), musicologue et musicien d’origine hongroise, mort à Paris.

*André Lévy (pas d’informations sur cette personnalité)
Voir la pages Sur un article d'André Lévy dans le Mercure de France (1912) : le texte de l'article et L'étude de l'article.
L’article d’André Lévy cité par Edouard Ganche, daté de « mai 1912 » est disponible en ligne sur Gallica (Mercure de France, n° 370, 16 novembre 1912, pages 297-302).
Cet article cite notamment celui (cf. supra) de Wanda Landowska et donne le détail des recherches faites par l’auteur dans les archives concernant Nancy et Commercy (et d’un archiviste à Lunéville). N’ayant trouvé aucun document faisant état d’une personne de Nancy, ni d’origine polonaise, ni d’origine française, apparentée à Nicolas Chopin, André Lévy en déduit comme cela apparaît dans le titre, que Nicolas Chopin n’était pas d’origine lorraine : « Nous espérons qu’elles [nos recherches] suffiront à détruire la légende de l’origine lorraine de Chopin. Cette origine demeure plus que jamais mystérieuse. Nous avons essayé vainement d’avoir en Pologne quelques indices pouvant nous mettre sur la voie, et nous craignons bien que ce petit point d’histoire musicale demeure à jamais inexpliqué. »
Il semble avoir oublié qu’il menait cette recherche pour démentir la théorie soutenue par Wanda Landowska d’un ancêtre polonais venu à Nancy… Suite à ses recherches, Lévy aurait été  en droit de dire que Nicolas Chopin n’était ni de Nancy, ni de Commercy, ni de Lunéville, et qu’aucun ancêtre polonais n’apparaissait ; mais présenter ses « origines lorraines » comme une « légende » était abusif en 1912, ce que l'avenir a confirmé.
André Lévy ne prend pas en compte ce que disait publiquement Nicolas Chopin, à supposer qu’il l’ait su. On sait maintenant que c’était inexact (ou si on veut qu’il « mentait ») en ce qui concerne sa localité de naissance (« Nancy » au lieu de « Marainville »), mais pas sur sa province d’origine. On peut comprendre pourquoi Nicolas disait « Nancy », et plutôt que « Marainville » (plusieurs raisons peuvent être imaginées), mais je ne vois pas de raison qu’il aurait eu de mentir sur sa province, ou sur son pays d’origine. Lévy fait donc ici preuve d’un excès de méfiance.

*Nowakowski : Joseph Nowakowski (1800-1865), musicien polonais (cf. notice en anglais sur le site du Narodowy Instytut Fryderyka Chopina)


Commentaires
La version de 1923 (qui doit être proche des versions antérieures à 1927) confirme le rapport de Ganche avec Karasowski (édition polonaise de 1882) : on retrouve la date d’arrivée de 1787 pour l’arrivée de Nicolas Chopin en Pologne, et la date de naissance du 17 août 1770.

Ganche commence par présenter le point de vue de Chopin sur les origines de son père (pages 18-19) ; son raisonnement n’est pas clair :

« Les amis de Chopin et tous ses contemporains l’ont déclaré né d’un père français et il ne protesta point. Il savait pourtant que cette affirmation pouvait être retenue, car, en 1835, Marie Wodzinska lui disait dans une lettre : « Nous ne cessons de regretter que vous ne vous appeliez pas Chopinski, ou qu’il n’y ait pas d’autres marques que vous êtes Polonais, car de cette manière les Français ne pourraient nous disputer la gloire d’être vos compatriotes. Si Chopin n’a point réfuté cette consanguinité française, c’est qu’il n’avait aucune donnée sur les origines de ses aïeux paternels. Il ne supposait pas non plus que cette question secondaire pût servir sérieusement à contester sa nationalité. Au reste, son naturel réservé répugnait aux explications de ce genre. »

En fait, il semble compliquer les choses ; il me semble que pour Frédéric, l’origine française de son père ne faisait pas de doute, puisque c’était ce que disait son père.

Il en vient ensuite aux hypothèses émises, selon lui « après sa mort » : l’hypothèse Chopin d’Arnouville et l’hypothèse Szop.

*hypothèse Chopin d’Arnouville (il donne la source citée par Niecks, sans plus de détail) : il réfute cette hypothèse au motif que les Chopin du XIXème siècle étant catholiques, ils ne peuvent descendre d’un émigré protestant ; ce raisonnement est évidemment sans fondement… Le problème réell est qu’il n’y a probablement pas eu de Chopin d’Arnouville émigré en Pologne ; et que, même s’il y en avait eu, cela ne prouverait rien quant à un lien effectif avec Nicolas Chopin, et même dans ce cas : un arrière-grand-père étranger (Chopin d'Arnouville ou Szop, du reste) a-t-il une valeur réelle dans la détermination de la nationalité d'un individu ?

*hypothèse Szop : ici, il apporte des éléments nouveaux en faisant écho à la polémique de 1911 entre Alexandre de Bertha et Wanda Landowska (cf. notes supra) ; en revanche, il n’évoque pas les auteurs antérieurs à Wanda Landowska (Szulc et Wodzinski), semblant faire de celle-ci l’inventeur de cette thèse (point de vue repris sans aucune réflexion par Emmanuel Langavant) ; l’article d’André Lévy qu’il donne en référence permet cependant de mieux cerner la question.

Au total, cette version représente déjà une avancée par rapport à l'historiographie ancienne des origines de Nicolas Chopin.



Création : 24 juillet 2013
Mise à jour : 10 avril 2014
Révision : 10 avril 2014




























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