jeudi 19 avril 2018

Entrée



Sur Frédéric Chopin 
Questions biographiques et historiques

La nationalité de Frédéric Chopin


Aperçus sur l'histoire de la Pologne et des relations franco-polonaises de 1770 à 1850

par 

Jacques Richard


Dernier article : 19 avril 2018








325. Adam Zamoyski 4 Frédéric Chopin

Quelques informations sur Adam Zamoyski et sur son livre consacré à Chopin : biographie de Frédéric Chopin


Classement : biographies ; Frédéric Chopin


Accueil

Bibliographie

Table des Matières : vue d’ensemble
Première partie :Aperçus historiques (Pologne et relations franco-polonaises)
Deuxième partie :Frédéric Chopin, questions biographiques
Troisième partie :La nationalité de Frédéric Chopin, notamment :
Le statut de Frédéric Chopin quant à la nationalité
Le statut de Nicolas Chopin quant à la nationalité

Index des personnes citées dans le blog


Ceci est une suite de la page Adam Zamoyski biographe de Chopin (1979) dans laquelle je présente l’auteur et son livre.
J’étudie ci-dessous des passages concernant la biographie de Frédéric Chopin.

Référence
*Adam Zamoyski, Chopin, Librairie Académique Perrin, 1986

Texte
Chapitre 1 Enfance
Pages 9-10
« […] Chopin était de nature secrète et ne laissa ni femme ni enfant qui auraient pu nous renseigner sur sa vie intime.
La plus grande partie de ses écrits fut détruite ou dispersée par plusieurs guerres et à la suite d’une vendetta personnelle. Aussi les biographes n’eurent-ils à leur disposition, […], qu’un ramassis de faits épars, de réminiscences et d’anecdotes. Il n’est pas surprenant que la spéculation et, dans certains cas, la plus pure fantaisie aient servi à combler les lacunes ; ce qui est particulièrement évident dans les divers récits concernant ses origines et sa naissance où le nationalisme se porte à la rescousse de l’ignorance. Polonais, Français, Allemands et même la minorité juive de Pologne se le disputaient comme le fruit de leurs cultures respectives*.
Ce ne fut que près d’un siècle après la mort du compositeur qu’un homme eut l’idée de consulter les registres paroissiaux* ; ce fut pour découvrir que Nicolas  Chopin n’était autre que le fils d’un paysan français relativement aisé. »
Notes
*Polonais, Français, Allemands et même la minorité juive de Pologne se le disputaient comme le fruit de leurs cultures respectives : pas de renseignements concernant une revendication allemande ou juive sur Frédéric Chopin
*un homme eut l’idée de consulter les registres paroissiaux : en fait, la découverte du dossier professionnel de Nicolas  Chopin (lien) en 1925 permet de préciser son lieu de naissance, qui est ensuite confirmé par la consultation des registres paroissiaux (lien)

Page 18
[…]
En 1817, la première œuvre imprimée de Frédéric Chopin fut publiée. Cette édition […] est due à un ami de la famille, le chanoine Cybulski* de l’église Sainte-Marthe. Elle est intitulée « Polonaise en sol mineur, dédiée à Son Excellence la Comtesse Victoire Skarbek*, composée par Frédéric Chopin, un musicien de huit ans ». Il est probable que le comte Frédéric Skarbek, son parrain*, rentré à Varsovie pour prendre un poste à l’Université, après avoir terminé ses études à l’étranger*, ait contribué à payer cette publication, ce qui expliquerait la dédicace à sa sœur. Skarbek écrivit un long article sur Chopin, publié en janvier 1818 dans le Quotidien de Varsovie, où il taxait le jeune compositeur de « véritable génie musical qui non seulement joue le œuvres pour piano les plus difficiles avec une grande aisance et un goût parfait, mais est aussi l’auteur de plusieurs danses et variations qui ne cessent de stupéfier les connaisseurs ». Chopin était déjà célèbre dans les milieux académiques que fréquentait sa famille, dès 1816, mais le retour à Varsovie du comte Skarbek, avide de le rendre célèbre, le propulsa sur une plus vaste scène. Cette démarche ne relevait pas d’un protectionnisme un peu hautain. La noblesse, ayant été nivelée à la suite d’une succession de désastres nationaux, et la Pologne n’ayant jamais connu de bourgeoisie, tout cela faisait qu’un jeune homme, dont le père était français et la mère de noblesse polonaise, ne rencontrait pas de barrières sociales. La naissance, l’éducation, l’argent, certes, jouaient toujours un rôle important, mais en regard du nationalisme accompagné de libéralisme qui, durant cette période, imprégnait la société polonaise, ces considérations comptaient beaucoup moins qu’en France ou qu’en Angleterre*. Peu nombreuse, cette société était très solidaire, et il n’est pas étonnant que, dès ses premières apparitions publiques, Chopin ait été connu de tout Varsovie. L’on peut à peu près, circonscrire le genre de milieu dans lequel il évoluait. La première mention notable de ses apparitions hors du cercle familial figure dans l’agenda d’une jeune femme invitée à une soirée chez la comtesse
Notes
*chanoine Cybulski : ???
*Victoire Skarbek (Wiktoria, 1791-1828), est la fille d’Eugène Skarbek (Eugeniusz, 1761-1842), oncle de Frédéric Skarbek ; elle est donc sa cousine, pas sa soeur ; Victoria et sa soeur Isabelle (Izabela, ca 1790-ca 1811) sont accueillies à Zelazowa Wola vers 1808, suite à la rupture entre Eugène et son épouse. Elles sont donc présentes au moment de la naissance de Chopin.
*Frédéric Skarbek (Fryderyk Skarbek, 1792-1866) voir la page Frédéric Skarbek  
*son parrain : pas officiellement (lien)
*rentré à Varsovie pour prendre un poste à l’Université, après avoir terminé ses études à l’étranger : après son baccalauréat, Frédéric Skarbek étudie en France pendant quelques mois, et rentre dans le duché de Varsovie où il occupe un poste dans l’administration ; ce n’est que quelques années plus tard qu’il commence à enseigner à l’université de Varsovie
*La noblesse, ayant été nivelée à la suite d’une succession de désastres nationaux, et la Pologne n’ayant jamais connu de bourgeoisie, tout cela faisait qu’un jeune homme, dont le père était français et la mère de noblesse polonaise, ne rencontrait pas de barrières sociales. La naissance, l’éducation, l’argent, certes, jouaient toujours un rôle important, mais en regard du nationalisme accompagné de libéralisme qui, durant cette période, imprégnait la société polonaise, ces considérations comptaient beaucoup moins qu’en France ou qu’en Angleterre : notation intéressante, mais la cause indiquée ne me paraît pas exacte ; le fait essentiel est que la noblesse polonaise (szlachta) était très nombreuse (10 % de la population) de sorte que nombre de nobles pas suffisamment riches exerçaient des professions de second rang, telles que le professorat

Page 19
Grabowska*, où « le jeune Chopin joua du piano. Un enfant de huit ans que les connaisseurs déclarent être le successeur de Mozart ».La comtesse Grabowska, amie des Skarbek, était l’épouse de l’un des recteurs de l’Université de Varsovie qui devait devenir plus tard directeur de la Commission gouvernementale de l’Education*.
Ce dernier appartenait à l’une des familles qui formaient le parti patriotique conservateur, comme les Mostowski, les Krasinski, les Plater, certaines branches des Potocki, les Zamoyski et, la plus prestigieuse, les Czartoryski.
Ces familles étaient conservatrices. Elles admettaient la situation créée par le Congrès de Vienne, en 1815 – un royaume de Pologne ayant pour roi le tsar de Russie –, et essayaient d’agir dans les limites de l’autonomie permise. Il  est important de mentionner un tel milieu, car Chopin y fut lié dès son plus jeune âge et continua de l’être à Paris. Ce n’est pas un hasard si l’un des membres de la famille Czartoryski* était présent à son lit de mort.
Le salon le plus animé et le plus brillant de Varsovie était sans conteste celui du palais Bleu*. Résidence du comte Stanislas Zamoyski*, il était aussi habité par le prince Adam Czartoryski* dont l’amitié du tsar Alexandre, la brillante carrière diplomatique et la situation de chef de la famille peut-être la plus riche et la plus influente du royaume faisaient de lui un personnage clé, une figure de proue de la politique et de la société polonaises. Le palais Bleu était le lieu de rencontre des grandes personnalités politique du passé, de ceux qui gouvernaient le royaume, aussi bien que des jeunes membres de l’aristocratie polonaise.
La comtesse Zamoyska* et sa sœur, la princesse Marie de Wurtemberg*, organisaient régulièrement des réceptions et des thés dansants destinés à inculquer aux enfants entre huit et douze ans les bonnes manières et les valeurs patriotiques.
Il semblerait que Chopin eût été un familier de ces réunions.
La comtesse avait également fondé la Société de bienfaisance de Varsovie*, et elle ne mit pas longtemps à comprendre le potentiel financier que représentait Chopin. Un habitué du palais Bleu, Julien Niemcewicz*, poète et Nestor
Notes
*comtesse Grabowska : Cécile Grabowska née Dembowska (Cecylia Grabowska z Dembowskich, 1787-1821), première épouse de Stanislas Grabowski (note suivante)
*l’un des recteurs de l’Université de Varsovie qui devait devenir plus tard directeur de la Commission gouvernementale de l’Education : Stanislas Grabowski (Stanisław Grabowski, 1780-1845), président de la Commission de l’Education nationale du royaume de Pologne de 1820 à 1830
*parti patriotique conservateur :
*la situation créée par le Congrès de Vienne :
*l’un des membres de la famille Czartoryski : *Marcelina Czartoryska née Radziwill (Marcelina Czartoryska z Radziwiłłów, 1817-1894), fille de Michel Radziwill (Michał Radziwiłł, 1791–1846), épouse d’Alexandre Czartoryski (Aleksander Czartoryski, 1818-1886), neveu d’Adam ; élève de Chopin à Paris ; pianiste assez renommée à l’époque ; présente dans les dernières semaines de la vie de Chopin
*palais Bleu :
*Stanislas Zamoyski : Stanislas Kostka Zamoyski (Stanisław Kostka Zamoyski, 1775-1856), président du Sénat du royaume de Pologne à partir de 1822
*Adam Czartoryski (Adam Jerzy Czartoryski, 1770-1861). Voir la page Notices biographiques  
*comtesse Zamoyska : Sophie Zamoyska, née Czartoryska (Zofia Zamoyska z Czartoryskich, 1778-1837), fille d’Adam Casimir Czartoryski (1734-1823) ; sœur d’Adam ; épouse de Stanislas Kostka
*la princesse Marie de Wurtemberg, née Czartoryska (1768-1854), fille d'Adam Casimir Czartoryski (1734-1823) ; sœur d’Adam ; épouse de Louis Frédéric de Wurtemberg (1756-1817) de 1784 à leur divorce en 1793 ; conserve par la suite l’appellation « princesse de Wurtemberg »
*Société de bienfaisance de Varsovie :
*Julien Niemcewicz : Julien-Ursin Niemcewicz (Julian Ursyn Niemcewicz h. Rawicz, 1757-1841)

Page 20
de la littérature polonaise, a décrit l’une de ces réunions dans une pièce en un acte :
« La comtesse : Voyez comme nous sommes pauvres ! Tous nos efforts ne mènent à rien. Nous implorons haut et bas mais personne ne nous entend, ou plutôt n’entend la voix des pauvres. Il n’y a rien à faire que de continuer d’avoir nos méthodes habituelles, mais quelque peu modifiées. Je me flatte d’avoir, avec M. Lubienski*, perfectionné nos techniques. Nous allons donner mardi prochain un concert où le petit Chopin va jouer ; si nous imprimions qu’il n’a que trois ans, chacun voudra se ruer pour voir le prodige. Imaginez combien d’entrées et combien d’argent nous récolterions !
Tous : Bravo ! Bravo ! Quelle merveilleuse idée, excellent ! Imprimons donc que Chopin n’a que trois ans.
Princesse Sapieha* : Je pense que ce serait plus sensationnel encore si nous imprimions que le petit Chopin sera porté sur scène par sa nounou.
Tous : Bravo ! Bravo ! Quelle idée fantastique, princesse ! » (11)

L’un de ces concerts, probablement le premier, eut lieu le 24 février 1818. Quoi qu’on ait pu dire par la  suite, la presse annonça que Frédéric avait neuf ans, le vieillissant toujours d’un an. Le concert fut donné dans la salle de bal de l’ancien palais Radziwill, devenu bâtiment public, que l’on utilisait en ce genre de circonstances. Ce fut un grand succès. Chopin interpréta un concerto pour piano du compositeur tchèque Gyrowetz. C’était sans doute la première fois qu’il se produisait devant un auditoire aussi nombreux. Sa renommée se propagea dans toute la capitale, et peu de temps après on vit le plus somptueux (et le plus redouté) des attelages de Varsovie s’arrêter devant l’appartement des Chopin, au palais de Saxe, pour emmener l’enfant de huit ans au Belvédère.
Le Belvédère* était la résidence du grand-duc Constantin Pavlovitch*, frère du tsar Alexandre et son représentant dans le royaume de Pologne. Cet ogre schizophrène était craint et même détesté dans tout le pays pour cet amour mêlé de haine qu’il portait à la Pologne entière.
Notes
*M. Lubienski : Félix Lubienski (Feliks Łubieński, 1758-1848), juriste ; ministre de la Justice du duché de Varsovie ; dignitaire du royaume de Pologne
*Princesse Sapieha : peut-être Anne Sapieha épouse Czartoryska (Anna Czartoryska, 1799-1864), épouse d’Adam Czartoryski ; ou sa mère Anne Edwige Zamoyska épouse Sapieha (Anna Jadwiga, 1772-1859)
*le Belvédère : palais du Belvédère (pałac Belwederski w Warszawie), actuelle résidence du président de la République polonaise
*le grand-duc Constantin Pavlovitch (1779-1831) : second fils du tsar Paul 1er ; renonce au trône après la mort d’Alexandre 1er (1825), laissant la place à son frère Nicolas ; commandant de l’armée du royaume de Pologne de 1815 à 1830 (« chef de l’armée du royaume de Pologne » de 1815 à 1830, il n’est pas « vice-roi », charge confiée au général Zajonczek jusqu'à sa mort en 1826, non pourvue par la suite)

Page 21
Nicolas  Chopin n’était pas homme à laisser les sentiments entraver la carrière de son fils. C’était un grand honneur pour le petit garçon que d’être ainsi réclamé au Belvédère et une grande victoire d’apaiser avec sa musique les redoutables colères du grand-duc.
Ce dernier était un obsédé des parades militaires, et Chopin fit sa conquête en interprétant une marche de son cru. On raconte que, lorsque Frédéric commença de la jouer, le grand-duc se mit à arpenter de long en large le salon en battant la mesure et qu’elle l’enchanta à tel point qu’il la fit adapter pour fanfare militaire afin qu’elle fût jouée aux défilés (12).
Le plus surprenant était qu’on ne recherchait pas seulement Frédéric pour distraire le grand-duc et son épouse mais aussi pour jouer avec Paul, le fils illégitime et chéri du grand-duc*, et avec la fille de son tuteur [précepteur], Alexandrine de Moriolles*. De telles relations promettaient à Frédéric une carrière des plus brillantes, ce dont Nicolas  Chopin ne pouvait que se féliciter. Mais, en même temps, il prenait soin que le succès ne montât pas à la tête de son fils et que son talent ne fût pas exploité par autrui.
Comme la famille Chopin fréquentait aussi les milieux plus humbles – non pas en termes de classes sociales mais de mode de vivre et de penser –, cela facilitait les choses.
Chez Teresa Kicka* ou chez le général Sowinski*, héros unijambiste des guerres napoléoniennes, prévalait un esprit plus nationaliste et républicain, et l’on encourageait Chopin comme un nouveau génie « polonais ».
Il reçut ainsi une extraordinaire formation. Elevé dans l’atmosphère ouatée de sa famille, il fut introduit dans quelques-uns des plus prestigieux salons d’Europe, invité à jouer devant les plus grands personnages du pays, gâté par leurs femmes, tout en s’amusant avec leurs enfants sur un pied d’égalité.
Familiarisé dès son plus jeune âge avec la plus haute société, il acquit très tôt d’excellentes manières et une grande aisance dans ses rapports avec les grands de ce monde, tout en vivant dans l’univers beaucoup plus modeste de sa famille et de son entourage immédiat.
En 1817, le lycée déménagea du palais de Saxe pour
Notes
*Paul, le fils illégitime et chéri du grand-duc : Paul Constantinovitch Alexandrov (1808-1857)
*Alexandrine de Moriolles : petite-fille d’Alexandre de Moriolles (1760-1845), précepteur de Paul Constantinovitch
*Teresa Kicka (1790-1865), sœur d’Eve épouse Sulkowska (1786-1824), épouse du général Antoine Sulkowski (1785-1836)
*général Sowinski : Joseph Sowinski (Józef Longin Sowiński, 1777-1831), officier ; né à Varsovie ; élève officier ; participant à l’insurrection de Kosciuszko ; dans l’armée prussienne (1799-1811) ; dans l'armée du duché de Varsovie (1811-1815) ; du royaume de Pologne (1815-1830) ; participant à l'insurrection de 1830-1831 ; chef de la garnison de Varsovie en 1831 ; mort au combat le 6 septembre

Page 22
s’installer dans un endroit moins grandiose mais plus agréable, le palais Casimir*, bâtiment du XVII° siècle, fort bien restauré et flanqué d’un portique à colonnes et de deux ailes.
[…]
Les Chopin occupèrent […] un grand appartement où ils purent héberger jusqu'à six pensionnaires.
[…]
C’est à cette époque que Frédéric commença à se faire des amis, en dehors de sa famille. Il se lia étroitement avec Jean Bialoblocki, son aîné de cinq ans, et Titus Woyciechowski, de deux ans plus âgé. Tous deux bons pianistes, ils étaient pensionnaires de Nicolas.
Cette immersion dans des mondes si différents, combinée avec la discrète influence de son père, eut un effet profond sur le caractère de Chopin. Il se familiarisa précocement avec la vie sociale et devient capable d’évoluer dans tous les milieux sans en tirer de vanité.
[…]
Notes
*palais Casimir (Pałac Kazimierzowski w Warszawie), rue du Faubourg de Cracovie

Page 23
Il devait ce trait de caractère en grande partie à son père qui, décidé à ce que la musique et le prestige qu’elle lui conférait ne lui tournassent pas la tête, ne voyait dans les dons de son fils que de charmants agréments. C’est tout à l’honneur de Nicolas  Chopin, si l’on considère avec quelle brutalité les enfants prodiges étaient […] exploités par leurs parents. Cela dit, on l’exhibait chaque fois que l’occasion se présentait d’améliorer ses chances de réussite. Lorsqu’en 1818, l’impératrice Maria Fiodorovna*, mère du tsar Alexandre et du grand-duc Constantin, se rendit à Varsovie pour effectuer la tournée classique des collèges et institutions, elle visita la classe de Chopin au lycée. Celui-ci, qui n’avait que huit ans, lui joua deux de ses polonaises. Un an après, lorsque la célèbre cantatrice Angelica Catalani* vint à Varsovie donner quelques concerts, le petit garçon fut à nouveau exhibé, et il impressionna tant la Catalani qu’elle lui offrit une montre en or gravée.
Il était hors de question que l’enfant jouât pour de l’argent ou participât à des concerts publics, les concerts de charité exceptés. Il se produisait alors en compagnie de musiciens amateurs de l’aristocratie ou d’autres enfants. Nicolas  Chopin veillait bien à ce que son fils ne fût pas considéré comme un musicien professionnel. La profession de musicien était pour lui à peine plus respectable que celle de comédien. Ayant réussi par lui-même à d’élever dans la hiérarchie sociale, il n’envisageait pas pour son fils une carrière autre que celle de gentilhomme.
Tout en garantissant à Chopin un certain standing social, cette conception des choses lui donné par la suite une légère aura d’amateurisme qui, dans quelques milieux, lui assura une réputation exceptionnelle et, dans d’autres, un dédain immérité. Même lorsqu’il devint plus tard un professionnel, on trouvait difficile de le traiter comme tel. »
Notes
*Maria Fiodorovna : Sophie de Wurtemberg-Montbéliard (1759-1828), princesse allemande, rebaptisée Maria Fiodorovna, épouse du tsarévitch Paul en 1776, mère d’Alexandre 1er, de Nicolas 1er et du grand-duc Constantin.
*Angelica Catalani (1779-1849), cantatrice italienne, née à Senigallia près d'Ancône

Autres pages sur le livre d’Adam Zamoyski



Création : 19 avril 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Sur Frédéric Chopin Questions historiques et biographiques
Page : 325. Adam Zamoyski 4 Frédéric Chopin
Lien : http://surfredericchopin.blogspot.fr/2018/04/adam-zamoyski-4-biographie-de-frederic.html







jeudi 15 mars 2018

324. A propos d'une lettre de Witwicki à Chopin (1831)

Quelques informations sur une lettre de Witwicki à Chopin


Classement :


Accueil

Bibliographie

Table des Matières : vue d’ensemble
Première partie :Aperçus historiques (Pologne et relations franco-polonaises)
Deuxième partie :Frédéric Chopin, questions biographiques
Troisième partie :La nationalité de Frédéric Chopin, notamment :
Le statut de Frédéric Chopin quant à la nationalité
Le statut de Nicolas Chopin quant à la nationalité

Index des personnes citées dans le blog


Référence
*Bronislaw Edouard Sydow (éd.), Correspondance de Frédéric Chopin [I], L'aube, 1816-1831, Paris, Richard-Masse, 1953, pages 268-271

L’auteur
Stéphane Witwicki (Stefan Witwicki, 1801-1847), écrivain (poète) et militant patriote. Voir la page Notices biographiques.

Présentation
Cette lettre est souvent citée dans les biographies de Chopin parce que Witwicki y fait des recommandations d’ordre « patriotique » sur la suite de la carrière de Chopin, qui ne les suivra d’ailleurs pas.
Chopin se trouve alors (depuis novembre 1830)  à Vienne, qu’il va bientôt quitter en raison des tensions que génère l’insurrection du royaume de Pologne contre la Russie (commencée le 29 novembre 1830).
Le texte original (non reproduit) est en polonais (traduction de Bronislaw Sydow).

Texte
Page 268
« 6 juillet 1831, Varsovie.

Page 269
Cher Monsieur Frédéric,
Permettez-moi de me rappeler à votre souvenir et de vous remercier pour vos admirables chansons. Elles ont plu infiniment, non seulement à moi, mais à tous ceux qui les ont entendues ; et vous-même vous avoueriez qu’elles sont très belles, si vous les entendiez chanter par votre sœur. Vous devez absolument être le créateur de l’opéra polonais ; je suis profondément convaincu que vous pourriez le devenir et, comme compositeur national polonais, frayer à votre talent une voie extrêmement riche qui vous mènerait à une renommée peu commune. Pourvu que vous ayez toujours en vue : la nationalité, la nationalité et encore une fois la nationalité ; c’est un mot à peu près vide de sens pour un écrivain ordinaire, mais non pour un talent comme le vôtre. Il y a une mélodie natale comme il y a un climat natal. Les montagnes, les forêts, les eaux et les prairies ont leur voix natale, intérieure, quoique chaque âme ne la saisisse pas. Je suis persuadé que l’opéra slave, appelé à la vie par un véritable talent, par un compositeur plein de sentiments et d’idées, brillera un jour dans le monde musical comme un nouveau soleil, peut-être même s’élèvera-t-il au-dessus de tous les autres, et aura-t-il autant de mélodie que l’opéra italien, plus de sentiment encore et incomparablement plus de pensée. Chaque fois que j’y songe, cher Monsieur Frédéric, je me berce de la douce espérance que vous serez le premier qui saurez puiser dans les vastes

Page 270
trésors de la mélodie slave ; si vous ne suiviez pas cette voie, vous renonceriez volontairement aux plus beaux lauriers. Laissez l’imitation aux autres ; que les médiocres s’en occupent. Vous, soyez original, national ; peut-être, au commencement, peut-être ne serez-vous pas compris par tous, mais la persévérance et la culture dans un champ élu par vous, vous assureront un nom dans la postérité. Celui qui veut s’élever dans un art quelconque et devenir un véritable maître, doit poursuivre toujours un grand but. Pardon de vous avoir écrit cela, mais croyez que ces conseils et ces souhaits sont dictés par une sincère amitié et par l’estime que m’inspire votre talent. Si vous allez en Italie, vous feriez bien de vous arrêter un certain temps en Dalmatie et en Illyrie pour connaître les chants de ce peuple frère, ainsi qu’en Moravie et en Bohême. Cherchez les mélodies populaires slaves, comme le minéralogiste cherche les pierres et les métaux dans les montagnes et les vallées. Même vous jugerez peut-être convenable de noter certains chants ; ce serait pour vous-même une collection extrêmement utile ; il ne faut pas regretter le temps qu’on emploie à cela. Pardon encore une fois pour mon griffonnage importun ; j’abandonne ce sujet.
Vos parents et vos sœurs jouissent d’une santé parfaite ; j’ai de temps à autre le plaisir de les voir. Nous vivons tous ici dans une fièvre continuelle ; ma santé, jusqu'à présent, fut si malheureusement mauvaise que je n’ai pu me mettre en campagne. Tandis que les autres

Page 271
jouaient à la balle, moi, je m’amusais avec des pilules ; pourtant je fais partie de l’artillerie de la garde nationale. On m’a dit que là-bas vous vous ennuyez et que vous languissez. Je me mets dans votre situation ; aucun Polonais maintenant ne peut être tranquille, quand il y va de la vie ou de la mort de sa patrie. Il faut souhaiter pourtant que vous vous souveniez toujours, cher ami, que vous êtes parti, non pour languir, mais pour vous perfectionner dans votre art, et devenir la consolation et la gloire de votre famille et de votre pays. Je me permets de vous envoyer ces conseils avec l’autorisation de votre respectable mère. En vérité pour travailler avec fruit, il faut avoir l’esprit libre, sans inquiétude et sans soucis.
Au revoir, cher Monsieur Frédéric, je vous souhaite la santé et tout le bien possible.
Votre ami,
                                                                                  Witwicki

P.S. Si vous voulez encore faire la musique d’une chanson quelconque en prenant deux strophes à la fois comme dans le Messager, ne faites pas attention si elles sont impaires, je peux en ajouter une de plus.
Adieu. »

Notes
*votre sœur : Louise ou Isabelle
*compositeur national polonais : à venir
*la nationalité, la nationalité et encore une fois la nationalité : à venir
*leur voix natale : à venir
*les trésors de la mélodie slave : Witwicki abandonne ici le plan « national polonais » et passe au plan du « monde slave »
*Dalmatie : la côte orientale de la mer Adriatique entre l’Italie et l’Albanie ; Witwicki pense sans doute surtout à la partie croate de cette côte
*Illyrie : à première vue, il est difficile de différencier l’Illyrie de la Dalmatie
*Moravie : région située entre la Bohème et la Slovaquie ; ville principale : Brno ; cette région est depuis le XIème siècle une partie du royaume de Bohême ;
*Bohême : pays des Tchèques ; ville principale : Prague, capitale du « royaume de Bohême »
*cherchez les mélodies populaires slaves : à venir
*me mettre en campagne : évocation de l’insurrection de 1830-1831, qui a cette date est assez proche de sa fin
*la vie ou de la mort de sa patrie : idem
*vos sœurs : Louise et Isabelle
*le Messager : ?



Création : 15 mars 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Sur Frédéric Chopin Questions historiques et biographiques
Page : 324. A propos d'une lettre de Witwicki à Chopin (1831)
Lien : http://surfredericchopin.blogspot.fr/2018/03/lettre-witwitski-chopin-1831.html







mercredi 14 mars 2018

323. Jolanta Pekacz 4 : Eléments biographiques sur Nicolas Chopin


Quelques informations sur un article de Jolanta Pekacz consacré à Chopin


Classement : biographies ; Nicolas Chopin


Accueil

Bibliographie

Table des Matières : vue d’ensemble
Première partie :Aperçus historiques (Pologne et relations franco-polonaises)
Deuxième partie :Frédéric Chopin, questions biographiques
Troisième partie :La nationalité de Frédéric Chopin, notamment :
Le statut de Frédéric Chopin quant à la nationalité
Le statut de Nicolas Chopin quant à la nationalité

Index des personnes citées dans le blog


Référence
*Jolanta Pekacz, « The Nation’s Property : Chopin’s Biography as a Cultural Discourse », dans Jolanta Pekacs (editeur), Musical Biography Towards New Paradigms, Aldershot, Ashgate Publishing, 2006, pages 43-68

Ceci est la suite des pages
*Jolanta Pekacz biographe de Chopin (2006), dans laquelle je présente l’auteur et cet article et
*Jolanta Pekacz 2 : problèmes généraux de la biographie, dans laquelle je présente sa conception de la biographie
*Jolanta Pekacz 3 : Eléments biographiques sur Chopin, dans laquelle j’étudie quelques passages de son article.
Je reproduis ci-dessous quelques passages consacrés aux relations de Nicolas  Chopin avec la Pologne.

Présentation
Le but de l’article de Jolanta Pekacz est de faire un certain nombre de mises au point sur les relations entre Chopin, la France et la Pologne. Quoique d’origine polonaise, elle critique le point de vue des biographes polonais du XIX° qui cherchaient à faire de Chopin exclusivement un représentant de l’« esprit national polonais », de l’« âme polonaise », minimisant par divers procédés l’importance de son expérience de l’exil en France.
Après avoir évoqué la biographie de Frédéric (voir page Eléments biographiques sur Chopin), elle aborde celle de Nicolas, s’efforçant de « déconstruire » des lieux communs biographiques.

Texte
En gras : formules les plus intéressantes.
Page 48
« Chopin’s biographers typically emphasize an allegedly rapid and thorough Polonization of his father Nicholas, who was French and came to Poland at the age of seventeen, while at the same time they do not admit any possibility that Fryderyk could have experienced a similar process of acculturation when he arrived in France at the age of twenty-one(15). While for Polish authors the Polonization of foreigners arriving in Poland has been typically an unproblematically positive process, a Pole embracing a foreign culture and language could be accused or betrayal of Poland (16). And an artist who made a name for himself, whether at home or abroad, became a national and public property. Nicholas’s thorough Polonization was therefore important because it implied that he did not exert any significant French influence on his son; and even though Nicholas was a teacher of the French language, he never made Fryderyk master it (17). A possibility that Nicholas’s Polonization could have been a matter of convenience for him, not a matter of conviction and emotional identification, does not enter the discourse of Chopin’s national background.
Nicholas’s attitude to his adopted homeland has never been a subject of thorough research but the available sources suggest a more complex story than the one typically told. For example, Maurycy Karasowski writes that, before settling down in Poland for life in 1806, Nicholas attempted to leave Poland twice and return to

Page 49
France – in 1793, when he lost his tutor’s job with Mme Laczynska, and in 1794, after the collapse of the Kosciuszko Uprising – but each time a serious illness prevented him from realizing his plans. According to Karasowski and many other biographers who repeat the story, Nicholas saw it as God’s plan* and stayed in Poland (18). This decision can hardly be considered a result of an infatuation with Poland and Polish culture such as Chopin’s biographers (including Karasowski) typically attribute to Nicholas. Furthermore, the letters Nicholas wrote to Fryderyk from Warsaw to Paris at the beginning of Fryderyk’s stay in the French capital, contain unflattering comments about the Poles. As early as November 1831, for example, Nicholas warned his son against having confidence in “every newcomer” from Poland (19). In spite of having himself taken part in the Kosciuszko Uprising in Poland in 1794, later in his life old Chopin manifested a decidedly hostile attitude towards all kinds of political disturbances. “Your letter of 6 [June 1832] made me happy because I learned that you were not in danger during the riot which occurred and which was instigated by rascals,” wrote Nicholas from Warsaw after the turmoil in Paris on the occasion of the funeral of the general Lamarque at the beginning of June 1832. He continued:
“Some papers report that Poles took part and thus abused the [French] hospitality they enjoy: have they not had their fill of such nonsense? They caused enough trouble here. I am sure that the number of those participating in the turmoil was small, for who would be so mad as to share their destructive ideas? Thank God the level-headed section of the nation has triumphed, and order has been restored. (20)”
On another occasion, old Chopin expressed his concern about the “leeches” surrounding Fryderyk in Paris, meaning Poles asking him for loans (21).  »

(15) In order to remove any doubt as to the purity of Chopin’s Polishness, some biographers claimed that Chopin father’s ancestry was Polish (for example, Henryk Opienski, whose Chopin was first published in 1909, and an enlarged version in 1925). According to this version, now entirely discarded, a Polish courtier named Szop was a member of the retinue of the Polish king Stanislaw Leszczynski (1677-1766) who was also Duke of Lorraine, and came with the king to France and settled in Nancy. The possessive form of the name Szop is Szopen and it corresponds phonetically to the French sound of the name Chopin. See Nicolas Slonimsky, “Chopiniana: Some Materials for a Biography”, Musical Quarterly 34, n° 4, 1948, page 469
(16) The extent of such appropriations is illustrated by an attack that Polish writer Eliza Orzeszkowa launched in 1899 against her famous compatriot Joseph Conrad, accusing him of betraying his country for money. […]
(17) It was vital to prove Fryderyk’s Polishness because only Polish Chopin could be a legitimate heir of the Polish “national spirit”. See Dahlhaus’s discussion on the change from nationalism in music as a stylistic option available to all composers regardless of their ethnic origin prior to the nineteenth century, into nineteenth-century nationalism in music understood as a heritage of the “national spirit”. Nineteenth-Century Music, 39-40
(18) Maurice Karasowski, Frédéric Chopin, 9
(19) Lettre de Nicolas Chopin à Frédéric, 27 novembre 1831
(20) [version originale du texte]
(21) Lettre de Nicolas Chopin à Frédéric, 9 février 1835

Notes
*in 1793, when he lost his tutor’s job with Mme Laczynska : Jolanta Pekacz fait ici une erreur : Nicolas  Chopin travaille chez les Laczynski de 1795 à 1802 ; jusqu’en 1794, il a exercé plusieurs emplois, jamais de très longue durée
*According to Karasowski, Nicholas saw it as God’s plan : cet énoncé alambiqué révèle malgré tout qu’il ne s’agit pas d’une interprétation de Karasowski, mais de la transmission (par le biais d’Isabelle Chopin, « informateur » de Karasowski) d’une « anecdote » que Nicolas  Chopin a dû répéter plusieurs fois au cours de sa vie. C’est Nicolas  Chopin qui interprétait ses maladies comme des « signes du destin ». Il est clair par ailleurs qu’en 1793-1794, il n’avait que 22-23 ans. La phrase « This decision can hardly be considered a result of an infatuation with Poland and Polish culture » paraît donc hors de propos et en déclage avec celle du début, selon laquelle il s’agit de « a more complex story than the one typically told ».

Commentaires
De ces paragraphes il ressort :
1) que devenu vieux (old Chopin), Nicolas était devenu « réac » ;
2) que peut-être bien qu’il n’aimait la Pologne que par opportunisme, puisque
a) en 1793 et 1794, il avait voulu revenir en France ;
b) en 1831 et après, il incitait Frédéric à se méfier des tapeurs polonais réfugiés à Paris (que  de façon désobligeante, il appelait « sangsues »).
Il me semble que Jolanta Pekacz mène ici une attaque visant à discréditer à travers quelques traits supposés significatifs, plutôt qu’elle ne fait une analyse de l’ensemble de la biographie de Nicolas Chopin.



Création : 14 mars 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Sur Frédéric Chopin Questions historiques et biographiques
Page : 323. Jolanta Pekacz 4 : Eléments biographiques sur Nicolas Chopin
Lien : http://surfredericchopin.blogspot.fr/2018/03/jolanta-pekacz-4-elements-biographiques.html







mercredi 7 mars 2018

322. Jolanta Pekacz 3 : Eléments biographiques sur Chopin


Quelques informations sur un article de Jolanta Pekacz consacré à Chopin


Classement : biographies ; Frédéric Chopin


Accueil

Bibliographie

Table des Matières : vue d’ensemble
Première partie :Aperçus historiques (Pologne et relations franco-polonaises)
Deuxième partie :Frédéric Chopin, questions biographiques
Troisième partie :La nationalité de Frédéric Chopin, notamment :
Le statut de Frédéric Chopin quant à la nationalité
Le statut de Nicolas Chopin quant à la nationalité

Index des personnes citées dans le blog


Référence
*Jolanta Pekacz, « The Nation’s Property : Chopin’s Biography as a Cultural Discourse », dans Jolanta Pekacz (éditeur), Musical Biography Towards New Paradigms, Aldershot, Ashgate Publishing, 2006, pages 43-68

Ceci est la suite des pages
*Jolanta Pekacz biographe de Chopin (2006), dans laquelle je présente l’auteur et cet article et
*Jolanta Pekacz 2 : problèmes généraux de la biographie, dans laquelle je présente sa conception de la biographie.
Je reproduis ci-dessous quelques passages consacrés aux  relations de Chopin avec la Pologne et avec la France.

Texte
Page 46
« In the case of Chopin, this [l’abandon de la conception du « Moi unitaire » comme fondement de la biographie] implies a thorough revision of historically contingent interpretative schemes that originated in the nineteenth century and survived until this day, especially those elaborated and perpetuated by the Polish authors who typically ignored the enormous challenge Chopin faced when he moved from Warsaw to the French capital, minimized the impact of his exile experience, and attempted to appropriate him exclusively as a product of Polish culture and his music as an incarnation of pure “Polishness”. For although the rhetoric of nationality permeated the language of musical criticism all over Europe from the early nineteenth century as a way of dealing with difference (9), I argue that Polish authors elaborated the nationalistic rhetoric in a specific manner to create an essentialist view of the Polishness of Chopin and his music. This interpretation was a product both of traditional premises of biography and of particular political stakes explicable in the context of the nineteenth-century political situation of Poland partitioned among Austria, Prussia, and Russia, and lacking and independent statehood. This, of course, is not to question that Chopin was Polish by birth and that he identified himself with his birthplace or with things Polish. Rather, it is to highlight the complex process of identity formation in his case, especially the impact of his voluntary exile, and to point out the constructed and therefore changing character of the notions such as “national” composer and “nationality” in music – as opposed to an essentialist view assuming the existence of a fixed and “objective” ethnic or melodic-rhythmic substance of these notions. (10)
The traditional interpretative scheme in which Chopin has been fashioned by Polish authors assumed that he arrived in Paris in 1831 at the age of twenty-one, fully formed, both personally and artistically […]; that his formative years in Poland determined his personality and served as a “repository” of mental and psychological resources for the rest of his life; and that the eighteen years of his French experience had a negligible effect on his life, if any at all. »
(9) See, for example, the first biographical essay on Chopin published by Franz Liszt in 1852 and written partly by his Polish-born mistress, the princes Caroline Sayn-Wittgenstein. Fantastic nationalistic elaborations included in the essay are typically attributes to the princes, who further expanded them in the second edition of Liszt’s essay published in 1879.
(10) [reference au texte de Maja Trochimczyk “Chopin and the ‘Polish Race’] (voir la page Jolanta Pekacz biographe de Chopin).

Page 47
« The obvious disruption in Chopin’s life in 1830, when he left Poland never to return, is problematized as a loss of his original homeland, not as a gain of a new one; that is, in the context of Poland, not of France. […] And the fact that many Polish exiles after the collapse of the November Uprising settled in France made it easier to marginalize the role of France in Chopin’s life – after all, he was among the Poles all his life, even though physically in Paris. »

Remarques
On remarquera le flou que Jolanta Pekacz entretient sur la chronologie et la localisation de Chopin durant la période 1830-1831 : si on la lit littéralement, « he moved from Warsaw to the French capital » (soit un voyage de 10 mois et demi si on tient compte de la chronologie : départ le 2 novembre 1830, arrivée à la mi-septembre 1831). Il n’est pas fait allusion au fait que Chopin a séjourné (plusieurs mois) à Vienne. De même, la datation de l’« insurrection de Novembre » n’est pas fournie par l’auteur (il ne va pourtant pas de soi que ses lecteurs connaissent les détails de l’histoire de la Pologne) : 29 novembre 1830-8 septembre 1831.
Enfin la remarque « when he left Poland never to return », est trompeuse : elle est juste si elle signifie « quand il quitta la Pologne, où il ne reviendrait jamais plus », mais pas « quand il quitta la Pologne pour (avec l’intention de) ne jamais y revenir ». Or il me semble que le second énoncé est plus évident que le premier (du reste, même la première phrase présente une certaine ambiguïté : il vaudrait mieux dire : « quand il quitta la Pologne, qu’il ne reverrait jamais plus »).

Analyse
Il me semble que Pekacz, dans son souci de mieux relier Chopin à la France, met de côté certains faits attestés : que Chopin, en novembre 1830, ne partait pas « pour toujours » et surtout qu’il ne partait pas «  pour Paris », mais pour différents lieux d’Europe, à commencer par Vienne, où il séjourne de novembre 1830 à juillet 1831 ; séjour qui devait être suivi par un passage en Italie, avant d’arriver en France à une date ultérieure. Il s’agissait d’un voyage professionnel, comme il en avait déjà fait un à Vienne en 1829, sans dimension politique et sans perspective d’exil.
Ces projets ont été perturbés par l’insurrection polonaise, à cause de laquelle Chopin a quitté Vienne (ville peu favorable aux insurgés) plus tôt que prévu, pour une destination autre que celle qui était prévue : la France (pays plus favorable aux insurgés) et non pas l’Italie (c'est-à-dire des Etats dominés par la Sainte Alliance). Au moment où il voyage de Vienne à Paris (juillet-septembre), il est marqué par la nouvelle de la prise de Varsovie par l’armée russe (texte du « Journal de Stuttgart »).
Un peu plus tard (entre septembre 1831 et 1834), il décidera de ne pas revenir à Varsovie, non pas parce qu’il y aurait eu des problèmes avec les autorités, puisqu’il n’avait pas participé à l’insurrection ; il paraît peu probable que cela soit sans rapport avec la nouvelle situation politique du royaume de Pologne, sans doute dans le souci de ne pas se désolidariser des vaincus et des exilés.

A venir
*Jolanta Pekacz et la biographie de Nicolas Chopin



Création : 7 mars 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Sur Frédéric Chopin Questions historiques et biographiques
Page : 322. Jolanta Pekacz 3 : Elément biographiques sur Chopin
Lien : http://surfredericchopin.blogspot.fr/2018/03/jolanta-pekacz-3-element-biographiques.html