mardi 31 mars 2015

186 Gérard Noiriel et la Pologne 2 : erreurs et approximations

Quelques informations sur le livre Réfugiés et sans-papiers (1999) ; erreurs et approximations concernant l’histoire de la Pologne au XIXème siècle


Classement : histoire de la Pologne ; historiographie de la Pologne au XIX° siècle






Référence de l’ouvrage
*Gérard Noiriel, Réfugiés et sans-papiers La République face au droit d’asile XIX°-XX° siècle, Paris, Hachette, coll. « Hachette Littératures Pluriel », 1999 (ISBN 2-01-278914-5)
*Première édition : La Tyrannie du national, Paris, Calmann-Lévy, 1991 (ISBN 2-7021-1980-8)
  

Ceci est la suite de la page Gérard Noiriel et la Pologne dans lequel on trouvera les éléments d’information que son ouvrage fournit sur les réfugiés polonais en France (surtout sous la monarchie de Juillet), ainsi qu’une présentation de l’ouvrage.

J’en viens maintenant aux passages qui dénotent de la part de l’auteur une connaissance superficielle de l’histoire de la Pologne, l’amenant à des approximations, voire des erreurs.


Rappel historique
Succinctement : l’insurrection polonaise déclenchée le 29 novembre 1830 prend fin lors de la reprise de Varsovie par l’armée russe en septembre 1831 ; l’exil des insurgés commence dès le mois d’août, mais il concerne alors la Prusse et l’Autriche ; ce n’est qu’en novembre que des réfugiés parviennent en France où les arrivées massives ont lieu seulement au début de 1832 (cf. Slawomir Kalembka, « Les débuts de la Grande Emigration polonaise et ses implications internationales », dans le livre de Daniel Beauvois, page 88)
En France, des comités polonais sont créés en grand nombre dès la fin 1830 dans le but de soutenir l’insurrection et de faire pression dans ce sens sur le gouvernement ; ils se transforment en comités de secours à partir de la fin de l’insurrection.


Citations et notes
La pagination est celle de l’édition 1999.
AP : Archives parlementaires
/// : indique un changement de page

Pages 36-37 : la Pologne de 1815 à 1846
« En Pologne, le Traité de Vienne met fin au duché de Varsovie que Napoléon 1er avait mis en place pour rétablir l’existence de la nation polonaise anéantie en 1795, suite à l’invasion conjointe de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie*. En 1830, les bruits d’une intervention de l’armée du tsar en France, après les journées de juillet, provoquent la révolte des élèves officiers polonais de Varsovie et un nouveau soulèvement de la population que l’occupant russe réprime férocement. Vestige de l’ancienne nation polonaise, la république indépendante de Cracovie, créée en 1815, est finalement annexée par l’Autriche en /// 1846, au prix d’un nouveau bain de sang. »

Page 37 : l’insurrection polonaise et la Grande Emigration
« L’échec polonais de 1830 provoque ce que l’on a appelé la « grande émigration ». Plus de dix mille exilés, nobles et bourgeois, modérés et radicaux, quittent leur pays, les deux tiers vers la France (dont Mickiewicz* et Chopin). »

Notes
*Mickiewicz : Adam Mickiewicz (1798-1855), écrivain, penseur et universitaire polonais (professeur au Collège de France dans les années 1840)

Page 46 : l’insurrection polonaise
« Au lendemain de la révolution de Juillet, la nouvelle de la chute de Varsovie et de l’écrasement de l’insurrection polonaise provoque en France un émoi considérable et un immense élan de générosité.

Page 63-64 : les comités de soutien aux Polonais
« L’arrivée des réfugiés polonais en 1830 suscite la mise en place d’une multitude d’associations et de comités […] qui sont chargés à la fois /// de les accueillir, de les secourir, mais bien souvent aussi de manifester politiquement la solidarité de la population pour la cause des proscrits.

Commentaires
Un point commun aux citations précédentes est assez évident (passages soulignés) : pour Gérard Noiriel, l’insurrection polonaise de novembre 1830 se termine presque tout de suite, à la fin de la même année ; il ne perçoit pas l’aspect particulier qu’a pris ce « soulèvement » : celui d’une guerre classique, et non pas d’une guérilla urbaine ou rurale, entre l’armée du royaume de Pologne et l’armée russe. Du reste, il ignore l’existence de ce royaume de Pologne ; il aurait pourtant pu s’interroger sur la présence d’ « élèves officiers polonais » à Varsovie.
On relève aussi des erreurs ponctuelles :
* « les bruits d’une intervention de l’armée du tsar en France, après les journées de juillet » : en fait, il s’agissait plutôt de rumeurs sur une intervention en Belgique, dont le statut en novembre 1830 (les Belges venaient de prendre leur indépendance par rapport aux Pays-Bas) était moins solide que celui de la France.
*« vestige de l’ancienne nation polonaise, la république indépendante de Cracovie, créée en 1815, est finalement annexée par l’Autriche en 1846 » : il est un peu superficiel de qualifier la république de Cracovie d’« indépendante » (elle était sous tutelle des trois puissances copartageantes) et de « vestige de l’ancienne nation polonaise », ce que sont tout autant le royaume de Pologne et le grand-duché de Posen, surtout le premier puisqu’il est doté d’une représentation élue jusqu’en 1831. L’annexion par l’Autriche en 1846 n’est pas surtout une atteinte à la nation polonaise mais aux « droits » des copartageants prussien et russe.
*« Chopin » : Gérard Noiriel reprend ici le lieu commun « Chopin exilé de Pologne », erreur sans doute peu importante a posteriori, puisque Chopin arrivé en France a fini par se joindre aux exilés ; mais malgré tout, il n’a pas quitté la Pologne en raison d’une menace pour sa sécurité, il est parti avant le début de l’insurrection, poursuivant son projet de carrière internationale entamé dès 1829 (premier séjour à Vienne) et repris en 1830 (second séjour à Vienne).
* « la nouvelle de la chute de Varsovie … provoque en France un émoi considérable et un immense élan de générosité » : en fait, c’est la nouvelle de l’insurrection de Varsovie qui provoque un émoi considérable et qui suscite un « immense élan » de soutien au combat des Polonais contre la Russie ; remarque analogue pour le passage suivant (« L’arrivée des réfugiés polonais en 1830 suscite la mise en place d’une multitude d’associations et de comités »)


Page 77 : inexistence de l’Etat polonais et de la nation polonaise
« On remarquera de même que tous les hommes politiques parlent des « Polonais », que l’administration les intègre comme tels dans ses catégories statistiques, alors même qu’il n’existe plus ni nation ni Etat polonais. »

Remarques
Bien entendu, quand les Français de cette époque disent « Polonais », ils pensent à la nationalité revendiquée par les Polonais (en référence à la fois à la culture et à l’Etat antérieur à 1772), sans différencier ceux qui relèvent maintenant de la Russie, de la Prusse, de l’Autriche ou du royaume de Pologne. On peut penser qu’à un niveau non juridique (c'est-à-dire qui ne présente aucun intérêt juridique essentiel : les statistiques du recensement par exemple), l’administration fait de même. 

Pour autant, il parait incroyable de lire qu’« il n’existe plus ni nation ni Etat polonais ». 
En ce qui concerne la « nation polonaise », elle est représentée en France par une émigration assez fournie et qui d’ailleurs pose de nombreux problèmes. 
En ce qui concerne « l’Etat polonais », les choses sont moins claires, mais il n’en reste pas moins qu’il existe, à partir du traité de Vienne en 1815, un « royaume de Pologne », doté, notamment d’un Code civil, qui réformé en 1825, énonce dans son article 12 : « Est Polonais, sujet du royaume de Pologne : [suit la liste des critères permettant de bénéficier de cette nationalité] » ; or ce Code civil, aussi curieux que cela paraisse, n’a jamais été abrogé par le tsar-roi de Pologne : il est toujours en vigueur en 1914 (voir page Le devenir du code civil polonais de 1825), et survivra même à la création de la République de Pologne en 1918, restant en vigueur sur le territoire de l’ancien royaume jusqu’à la Seconde Guerre mondiale !
Donc la désignation de « Polonais » par les autorités françaises peut trouver une justification juridique (pas seulement politique ou sentimentale), au moins pour les ressortissants du royaume.
Gérard Noiriel répondra sans doute que cela n’est pas très important ; certes, mais encore faut-il en avoir connaissance, ce qui ne semble pas être son cas ; comme il n’accorde pas une grande importance au règles juridiques françaises, il se soucie certainement encore moins de celles qui étaient en vigueur en Pologne au XIX° siècle. Mais de là à adopter le point de vue des pires nationalistes russes de l'époque...


Page 96-97 : la Pologne du congrès de Vienne
« Du Congrès de Vienne au Traité de Versailles, de Talleyrand à Clemenceau, la France n’a pas ménagé sa peine pour faire reconnaître l’existence des « minorités » par la communauté internationale. En 1815, la Pologne disparaît à nouveau, mais on lui garantit, en Russie, en Autriche, en Prusse, une représentation /// collective qui nourrira les soulèvements et les répressions meurtrières dont seront victimes les Polonais tout au long du XIX° siècle. »

Remarques
La phrase selon laquelle « on lui garantit, en Russie, en Autriche, en Prusse, une représentation collective » se fonde sur une disposition du traité qui, dans l’article 1, indique que « les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, obtiendront une représentation et des institutions nationales, réglées d'après le mode d'existence politique que chacun des Gouvernements auxquels ils appartiennent jugera utile et convenable de leur accorder ». Ceux que le traité vise ici, ce sont les Polonais directement sujets russes, prussiens ou autrichiens, et non pas les habitants du royaume de Pologne.
Ce qui est curieux, c’est d’imputer à cette disposition du traité les soulèvements (et même les répressions) qui s’ensuivent ; et d’en faire porter (subrepticement) la responsabilité à la France (Talleyrand) en raison son soutien à la Pologne en 1815, soutien qui est indéniable, mais qui a pesé de peu de poids à côté des desseins d’Alexandre 1er, alors appuyé sur le groupe des Polonais russophiles dont le chef de file était Adam Czartoryski.
En fait, la politique d’élimination de la polonité avait été tentée en 1797, lorsque les copartageants avaient décidé de supprimer toute référence officielle à la Pologne (d’où le nom de la province de Varsovie jusqu'en 1807 : « Prusse méridionale ») et de lutter contre la culture polonaise ; mais cette politique avait été très rapidement abandonnée, bien avant l'arrivée de Napoléon. 
Le traité de Vienne prenait acte de cette reconnaissance de la « minorité » polonaise par ses Etats de tutelle, surtout la Russie.


J’ai souligné ces détails parce qu’ils révèlent une certaine négligence conceptuelle et une certaine ignorance de l’histoire polonaise, y compris lorsqu’elle a des liens importants avec celle de la France, et parce qu’ils entrainent un appauvrissement des raisonnements construits sur eux, comme le montrent la formule « il n’existe plus ni nation ni Etat polonais » ou la diatribe contre la France contenu dans la dernière citation.

Il se trouve que cela accompagne de grandes approximations en ce qui concerne la politique et la législation française, telles qu’elles sont présentées par Gérard Noiriel dans son livre (qui selon moi est médiocre, contrairement au livre Immigration, antisémitisme et racisme en France, publié en 2007).


A suivre


A venir
Les autres aspects de l'ouvrage, plus éloignés de Chopin, seront étudiés dans le blog Territoires




Création : 31 mars 2015
Mise à jour :
Révision : 29 août 2016































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