jeudi 30 avril 2015

193 Janine Ponty 2 : erreurs et approximations à propos de Chopin

Janine Ponty, Les Polonais en France de Louis XV à nos jours (2008) : erreurs et approximations dans les développements concernant Frédéric Chopin 


Classement : biographie ; Frédéric Chopin








Ceci est la suite de la page A propos du livre de Janine Ponty (2) Les Polonais en France (2008), où on trouvera la table des matières de l’ouvrage.
Je donne ci-dessous les extraits concernant Frédéric Chopin (pages 53 à 57), qui se trouvent dans le chapitre 3 : « La Grande Emigration », suite à un développement sur Adam Mickiewicz.
En gras, les phrases qui sont ensuite l’objet de remarques.


Référence
*Janine Ponty, Les Polonais en France De Louis XV à nos jours, Monaco, Editions du Rocher, coll. « Gens d’ici et d’ailleurs », 2008 ISBN 978 2 268 06203 7


Extraits

Page 53
« La musique : Frédéric Chopin

Fut-il français ou polonais ? Né d’un père lorrain et d’une mère polonaise, ayant vécu ses vingt premières années en Pologne, sept mois à Vienne, puis dix-huit ans en France à l’exception d’un hiver aux Baléares, il semble bien être l’un et l’autre.
Or, chacun des deux pays le veut pour lui seul. Nombre de mélomanes français préfèrent ignorer que cet enfant prodige avait déjà beaucoup composé à Varsovie avant son départ, notamment les deux célèbres concertos pour piano et orchestre qu’il joua, l’un à dix-neuf ans, l’autre à vingt ans devant un public de compatriotes subjugués. En outre, il faut être polonais ou en posséder intimement la culture pour reconnaître dans ses œuvres les emprunts au folklore rural traditionnel. A l’inverse, la Pologne le revendique toute entier comme si l’exil n’avait rien changé à sa créativité musicale. […]

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[…].
La dualité France-Pologne subsiste au-delà de la mort : Chopin repose à Paris au cimetière du Père-Lachaise mais, selon un vœu qu’il avait exprimé, son cœur fut placé dans une urne, transporté à Varsovie et scellé à l’intérieur d’un pilier de l’église de la Sainte-Croix, à quelques pas de l’immeuble qu’il avait habité, enfant.
Revenons sur les racines familiales. Il existe un lien entre Stanislas Leszczynski et Chopin. Sans le premier, le second n’aurait pu voir le jour. Pourtant, ils ne se sont pas connus : le roi de Pologne mourut à Lunéville en 1766 et Frédéric est né à Zelazowa Wola en 1810 […]. Le relais entre les deux hommes se nomme Nicolas Chopin, fils de François Chopin, forgeron et viticulteur à Marainville, un petit village lorrain. Le garçon entra très jeune au service de Jan Adam Weydlich qui se chargea de son éducation. Weydlich était venu de Pologne pour administrer les biens d’un noble polonais de l’entourage de Stanislas. Nicolas a seize ans quand la famille Weydlich retourne à Varsovie : il les accompagne. Ce Nicolas est le père de Frédéric.
Le patronyme n’a évidemment rien de polonais et fut parfois orthographié « Szopen », afin de permettre à ses compatriotes d’en respecter approximativement la prononciation.

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En revanche le prénom, écrit Fryderyk sur l’acte de baptême, est celui de son parrain, Fryderyk Skarbek. Nicolas se polonise au point de transformer son propre prénom en celui de Mykolaj, l’équivalent polonais. S’il ne cache pas son origine lorraine, il tait le statut social de son père et prétend être né à Nancy. Car Nicolas Chopin possède de multiples talents : violoniste, flûtiste pour son plaisir, pédagogue de métier et si apprécié que, d’abord employé comme précepteur dans une famille aisée de Zelazowa Wola, il grimpe vite les échelons : sitôt après la naissance de son fils, il est nommé professeur de français au lycée de Varsovie, puis à l’école d’ingénieur et d’artilleurs de la ville. En famille, on parle polonais, mais les quatre enfants apprennent l’allemand et le français, comme il se doit dans la bonne société d’alors.
En 1830, déjà célèbre en Pologne, Fryderyk quitte les siens, pour deux ou trois ans, pense-t-il, poussé par la nécessité d’une tournée européenne destinée à le faire connaître. Un compositeur doit voyager, être introduit auprès des grand, donner des concerts, trouver des éditeurs. Ce périple, il le retarde de mois en mois, saisi de crainte à l’idée de plonger dans l’inconnu. Finalement, il l’entreprend au mois d’octobre. Direction Vienne. A quelques semaines, près, il se serait trouvé mêlé à l’insurrection de Varsovie qui éclate le 29 novembre. […] Après Vienne, il envisageait une tournée italienne, et Paris en dernier lieu. Les événements politiques modifient ses plans. […]

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[…] Après sept mois d’un séjour autrichien au cours duquel il a beaucoup composé mais peu joué en public, Frédéric se dirige directement sur Paris où, il le sait, l’opinion défend ardemment la cause polonaise. Les voyages sont longs en diligence et entrecoupés d’étapes. Il atteint la capitale en septembre 1831.
La suite est plus connue. Un succès presque immédiat, sa rencontre avec George Sand qui l’introduit dans les meilleurs milieux, leur passion enflammée, la tuberculose qui le ronge et son décès à Paris en 1849 […], sans avoir revu la Pologne.
Est-ce à dire qu’il avait tourné la page, oublié le pays natal ? Certes pas. […] S’il ne fait plus de politique au sens strict du terme, il témoigne d’un attachement fidèle à la cause nationale polonaise. De loin. En artiste.
Au 6, quai d’Orléans, on peut visiter le Salon Chopin. Y sont conservés son masque mortuaire et le moulage de sa

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main effectués par Auguste Clésinger le lendemain du décès, des meubles lui ayant appartenu, ainsi que des lettres manuscrites et des partitions.
Pourtant Frédéric ne s’est pas enfermé dans le milieu immigré. Si nous mesurons le temps passé avec des Polonais et avec des Français, le déséquilibre s’accentue. Reconnu internationalement, il se lie avec d’autres artistes européens dont la nationalité lui importe moins que le goût du romantisme et la qualité de l’inspiration. Il fréquent des écrivains français, Sand bien sûr, Alfred de Vigny, Théophile Gautier, des compositeurs français comme Hector Berlioz, et allemands, tel Robert Schumann avec qui il ressent beaucoup d’affinités, le fabricant Camille Pleyel, des peintres, notamment Eugène Delacroix qu’il invite à Nohant, chez George Sand. C’est d’ailleurs Delacroix qui a réalisé le plus célèbre des portraits de Frédéric Chopin. [Fin de la sous-partie sur Chopin ; la suivante est consacrée au cimetière de Montmorency] »


Commentaires et remarques
Je laisse de côté tout ce qui concerne la problématique « Français ou Polonais ? » qui n’apporte pas grand-chose, mais dont l’auteur se sort sans trop de dégâts.

En revanche, les développements proprement biographiques contiennent des éléments discutables, voire erronés.

Page 54
« Il existe un lien entre Stanislas Leszczynski et Chopin. Sans le premier, le second n’aurait pu voir le jour. […] Le relais entre les deux hommes se nomme Nicolas Chopin, [… entré] très jeune au service de Jan Adam Weydlich. Weydlich était venu de Pologne pour administrer les biens d’un noble polonais de l’entourage de Stanislas. »
Cette assertion est difficilement compréhensible, dans la mesure où les notices du Narodowy Instytut Fryderyka Chopina fournissent tous les éléments sur Jan Adam Weydlich (voir la page Adam Weydlich ), présent en France en relation avec l'épidsode de la Confédération de Bar, de même que le « noble polonais » au service de qui il était à Marainville, Michel Pac (voir la page Michał Jan Pac).
Ces deux Polonais ont certes été liés à la Lorraine, mais seulement à partir de 1780, sans relation avec Stanislas Leszczynski, par hasard en fait, sans doute parce que la famille Pac s’était installée à Strasbourg.

« Le patronyme n’a évidemment rien de polonais et fut parfois orthographié "Szopen" »
On trouve aussi la graphie Szopę, décliné Szopena, etc. (voir la page Chopin dans la presse polonaise, de 1818 à 1830).


Page 55
« le prénom, écrit Fryderyk sur l’acte de baptême, est celui de son parrain, Fryderyk Skarbek »
L’acte de baptême de Frédéric Chopin étant en latin, son prénom y est libellé « Fridericus » (précisément : « Fridericum », à l’accusatif) ; c’est dans l’acte de naissance, en polonais, qu’on trouve la graphie « Fryderyk » (voir les pages L’acte de baptême de Frédéric Chopin et L’acte de naissance Frédéric Chopin).
Par ailleurs, Frédéric Skarbek, n'étant pas nommé dans l'acte de baptême, n'est pas formellement le parrain de Frédéric Chopin.

« [Nicolas Chopin] d’abord employé comme précepteur dans une famille aisée de Zelazowa Wola »
Raccourci assez audacieux : Nicolas Chopin, arrivé en Pologne en 1788, devient précepteur à Zelazowa Wola en 1802 seulement (voir la page Nicolas Chopin de 1787 à 1802). 
Curieusement, l’auteur ne semble pas identifier cette « famille aisée » comme celle de Frédéric Skarbek, cité juste avant.

« En 1830, déjà célèbre en Pologne, Fryderyk quitte les siens, pour deux ou trois ans, pense-t-il, poussé par la nécessité d’une tournée européenne destinée à le faire connaître.[…] Ce périple, il le retarde de mois en mois, saisi de crainte à l’idée de plonger dans l’inconnu. Finalement, il l’entreprend au mois d’octobre. » Voir aussi « sept mois à Vienne » (p. 53).
Janine Ponty simplifie de nouveau à l’excès : elle omet le séjour à Vienne en 1829 (en 1830, Chopin ne va donc pas « plonger dans l’inconnu »). En revanche, elle marque bien qu’il ne s’agit pas d’un projet de départ définitif.
Le départ a lieu, non pas en octobre, mais le 2 novembre ; Frédéric Chopin arrive à Vienne le 23 novembre et en repart le 20 juillet 1831 (voir page 134 Domiciles, voyages et séjours de Chopin, avec indication des références pour ces dates). Son séjour à Vienne a donc duré huit mois et non sept.

Quelle conclusion tirer de tout cela ? Que Janine Ponty n’a pas suffisamment étudié la biographie de Chopin. Dommage.




Création : 29 avril 2015
Mise à jour :
Révision : 1° septembre 2016


































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