samedi 30 mars 2013

47 Les origines de Nicolas Chopin : Historiographie

Quelques informations à propos des rumeurs sur une origine semi-polonaise de Nicolas Chopin (« Szop ») ou sur une origine picarde (« Chopin d’Arnouville)


Classement : questions biographiques ; Nicolas Chopin





Dans un article, le professeur Emmanuel Langavant évoque, pour les rejeter (à juste titre), les rumeurs selon lesquelles Nicolas Chopin aurait été le fils d’un noble polonais installé en Lorraine, voire d’un certain « Szop ». Ces rumeurs sont évoquées dans le livre de Camille Bourniquel sur Chopin et dans un article de Wanda Landowska (que Langavant mentionne comme « Marie Landowska »). Pour trouver une trace précise des rumeurs en question, il faut remonter au XIXème siècle, notamment au livre publié en 1888 par Frederick Niecks, Frederick Chopin as a Man and Musician, disponible en ligne sur le site Gutenberg.

Ces théories sont considérées (à juste titre) comme nulles et non avenues, mais j’ai constaté (page de discussion de la page Nicolas Chopin en anglais) que quelqu’un se servait du livre de Niecks comme caution scientifique de ces rumeurs, de façon d’ailleurs méthodologiquement peu correcte.

Je commencerai donc par citer les passage du début du chapitre 1 (« Frederick Chopin’s ancestors.—his father Nicholas Chopin’s birth, youth, arrival and early vicissitudes in Poland, and marriage.—birth and early infancy of Frederick Chopin.—his parents and sisters »), dans lesquels Niecks établit justement une historiographie de la question des origines de Nicolas.
J’ai créé des paragraphes supplémentaires, intercalé les titres et mis certains éléments en valeur (en gras pour les sources citées ; souligné pour les assertions).

Après l'analyse du texte de Niecks, je donne d'autres références sur le sujet (Riemann, Grove, MGG).

Le texte de Frederick Niecks

« Pursuing such an inquiry [sur la relation entre un homme et ses ancêtres] with regard to Frederick Chopin, we find ourselves, however, soon at the end of our tether. This is the more annoying, as there are circumstances that particularly incite our curiosity.

1) Hypothèse Chopin d’Arnouville

The "Journal de Rouen" of December 1, 1849, contains an article, probably by Amedee de Mereaux, in which it is stated that Frederick Chopin was descended from the French family Chopin d'Arnouville, of which one member, a victim of the revocation of the Edict of Nantes, had taken refuge in Poland.

[Footnote: In scanning the Moniteur of 1835, I came across several prefects and sous-prefects of the name of Choppin d'Arnouville. (There are two communes of the name of Arnouville, both are in the departement of the Seine et Oise—the one in the arrondissement Mantes, the other in the arrondissement Pontoise. This latter is called Arnouville-les-Gonesse.) I noticed also a number of intimations concerning plain Chopins and Choppins who served their country as maires and army officers. Indeed, the name of Chopin is by no means uncommon in France, and more than one individual of that name has illustrated it by his achievements—to wit: The jurist Rene Chopin or Choppin (1537—1606), the litterateur Chopin (born about 1800), and the poet Charles-Auguste Chopin (1811—1844).]

Although this confidently-advanced statement is supported by the inscription on the composer's tombstone in Pere Lachaise, which describes his father as a French refugee, both the Catholicism of the latter and contradictory accounts of his extraction caution us not to put too much faith in its authenticity.

2) Hypothèse « Noble polonais »

M. A. Szulc, the author of a Polish book on Chopin and his works, has been told that Nicholas Chopin, the father of Frederick, was the natural son of a Polish nobleman, who, having come with King Stanislas Leszczynski to Lorraine, adopted there the name of Chopin.

From Karasowski we learn nothing of Nicholas Chopin's parentage. But as he was a friend of the Chopin family, and from them got much of his information, this silence might with equal force be adduced for and against the correctness of Szulc's story, which in itself is nowise improbable.

The only point that could strike one as strange is the change of name. But would not the death of the Polish ruler and the consequent lapse of Lorraine to France afford some inducement for the discarding of an unpronounceable foreign name? It must, however, not be overlooked that this story is but a hearsay, relegated to a modest foot-note, and put forward without mention of the source whence it is derived.

3) Hypothèse « Szop »

[FOOTNOTE:
Count Wodzinski, who leaves Nicholas Chopin's descent an open question, mentions a variant of Szulc's story, saying that some biographers pretended that Nicholas Chopin was descended from one of the name of Szop, a soldier, valet, or heyduc (reitre, valet, ou heiduque) in the service of Stanislas Leszczinski, whom he followed to Lorraine.]

4) Des « faits »

Indeed, until we get possession of indisputable proofs, it will be advisable to disregard these more or less fabulous reports altogether, and begin with the first well-ascertained fact—namely, Nicholas Chopin's birth, which took place at Nancy, in Lorraine, on the 17th of August, 1770.

Of his youth nothing is known except that, like other young men of his country, he conceived a desire to visit
Poland. Polish descent would furnish a satisfactory explanation of Nicholas' sentiments in regard to Poland at this time and subsequently, but an equally satisfactory explanation can be found without having recourse to such a hazardous assumption. »

[Suit un développement à propos de Stanislas Leszczynski et la Lorraine, puis à propos de la Varsovie qu’aurait trouvée Nicolas en arrivant, etc.]

Commentaire
1) Niecks ne reprend pas à son compte les rumeurs qu’il évoque, dans la mesure où les sources qu’il cite restent dans le flou à propos de leurs propres sources 
2) Un détail intéressant est qu'il donne une fausse date de naissance (17 août 1770), assez proche de celle, fausse elle aussi, du dossier professionnel de Nicolas Chopin (17 avril 1770) ; il donne un lieu de naissance traditionnel, Nancy



Analyse des références fournies par Frederick Niecks

Karasowski est l'auteur du livre Friedrich Chopin Sein Leben, seine Werke und seine Briefe [Frédéric Chopin Sa vie, ses œuvres et ses lettres], Dresde, F. Ries (traduit en anglais : Frederick Chopin His Life, Letters, and Work, Londres, William Reeves, 1879 ; publié à Varsovie en 1882).
Karasowski ne donne pas d’indications concernant les origines de Nicolas Chopin.

Dans sa préface, Niecks indique que Karasowski était originaire de Varsovie, membre à partir de 1864 de l’orchestre de Dresde.


1) Hypothèse Chopin d’Arnouville (Amédée de Méreaux)
*Source : Amédée de Méreaux (sous réserves, l'article étant anonyme), Le Journal de Rouen, 1° décembre 1849 (article étudié sur une page spécifique, et disponible en ligne sur le site des Archives Départementales de la Seine-Maritime, pages 2, col. 3-4, et 3, col. 1-2)
Selon cet article, « Frederick Chopin was descended from the French family Chopin d'Arnouville, of which one member, a victim of the revocation of the Edict of Nantes, had taken refuge in Poland ».

Amédée de Méreaux (1802-1874), pianiste, compositeur et musicologue, a participé à un concert avec Chopin en 1832.

Niecks se réfère aussi à l'inscription sur le monument funéraire de Chopin au Père-Lachaise, inscription qu'il cite dans le dernier chapitre de son livre : « Frédéric Chopin né en Pologne à Zelazowa-Wola près de Varsovie : fils d'un émigré polonais, marié à Mlle Krzyzanowska, fille d'un gentilhomme Polonais ».

En l’occurrence, le libellé fourni par Niecks présente une inexactitude majeure : sur le tombeau de Chopin tel qu’on le voit actuellement au Père-Lachaise, il est écrit qu’il est le « fils d’un émigré français », et non pas « d’un émigré polonais » (expression qui n’aurait pas grand sens). Est-ce que l’inscription aurait été modifiée depuis l’époque de Niecks ? A voir. A priori, je suppose que non et qu’il s’agit d’une erreur.
En tout état de cause, la tombe de Chopin n’évoque nullement un « réfugié », et notamment pas un réfugié religieux de l’époque de la Révocation de l’Edit de Nantes.
La mention « émigré » est conforme à la réalité biographique (Nicolas Chopin a bien émigré de France en 1787 et immigré en Pologne), même si on peut s’interroger sur l’usage de ce mot (sans autre précision) après l’époque des « émigrés » (de la contre-révolution).


2) Hypothèse « Noble polonais » (Marcel Szulc)
*Source : Marceli Szulc, Fryderyk Chopin i utwory jego muzyczne [Frédéric Chopin et ses œuvres musicales], Poznan, 1873 
Le père de Nicolas Chopin serait «  a Polish nobleman, who, having come with King Stanislas Leszczynski to Lorraine, adopted there the name of Chopin » (information non sourcée : « he [Szulc] has been told]).

Etude de la source (à venir)

3) Hypothèse « Szop » (Antoni Wodzinski)
*Source : Comte Wodzinski, Les Trois romans de Frédéric Chopin, Paris, Calmann Levy, 1886
Nicolas Chopin descendrait « from one of the name of Szop, a soldier, valet, or heyduc (reitre, valet, ou heiduque) in the service of Stanislas Leszczinski, whom he followed to Lorraine » (information non sourcée : « some biographers »). 
On remarque que dans ce cas, on n'a plus affaire à un noble, mais à un personnage de rang modeste.

Etude de la source
Antoni Wodzinski écrit exactement ceci (édition de 1886, pages 3 et 4) :
« Qu’il fût de source nancéenne, ou, comme l’ont prétendu quelques-uns de ses biographes, qu’il descendît d’un nommé Szop, reître, valet ou heiduque au service de Stanislas Lesczynski, que les aventures de son maître avaient entraîné à sa suite en Lorraine, Nicolas Chopin n’en était pas moins Français, Français d’habitudes, de cœur et d’esprit. »

On constate donc que comme l’indique Niecks, « Wodzinski laisse ouverte la question de l’origine de Nicolas Chopin » et qu’il paraît ne pas accorder une grande importance à l’hypothèse « Szop ».
Il serait cependant intéressant de savoir si réellement ce personnage ou même ce nom de personnage vient d’autres « biographes » ou si Wodzinski, tout en s'en défendant, l’a lui-même inventé comme « variante du récit de Szulc », pour des raisons éventuellement liées à un souci de justifier la notion de mésalliance entre Frédéric Chopin et Maria Wodzinska.


Les mots « reître, valet, heiduque » (étude lexicale)
*« valet » ne pose pas de problème particulier ;
*« reître » :
**Petit Larousse compact, 2005 : « all. Reiter. 1. Du XVème au XVIIème siècle, cavalier allemand mercenaire au service de la France. 2 Littéraire Soldat brutal, soudard »
**Grand Robert de la langue française : « (Reistre en 1563, Ronsard, Réponses aux injures…, t. II, p. 608 ; emprunté à l’allemand Reiter, « cavalier »). Anciennement : Cavalier allemand servant en France. – Par extension (péjoratif) : cavalier, guerrier allemand »
*« heiduque » :
**Petit Larousse compact, 2005 (renvoyant à « haïdouk) : « (du hongrois). Historiquement : Membre de bandes armées luttant contre les Turcs en Hongrie et dans les Balkans (XVè-XIXè siècles) »
**Grand Robert de la langue française : « (Heidouque, fin XVIè siècle ; emprunté à l’allemand Heiduck, du hongrois hajduk, « fantassin »). Anciennement : Fantassin de la milice hongroise. Par extension : Domestique habillé à la hongroise, le sabre au côté. »



Autres mentions concernant les origines de Nicolas Chopin 

*édition 1900 
« Sein Vater war eingewanderter Franzose (Nicolas C. aus Nancy, zuerst Buchhalter in einer Cigarrenfabrik [sic], dann Privaterzieher, später Lehrer am Gymnasium, zeitweilig Inhaber einer eigenen Schule mit Pensionat, zuletzt Lehrer an der Ingenieur- und Artillerieschule zu Warschau), seine Mutter eine Polin, Justine Krzyzanowska »

*édition 1919
« Sein Vater war eingewanderter Franzose (Nicolas Ch. aus Nancy, damals Erzieher im Hause der Gräfin Skarbek,  aber nach 1810 Lehrer des Französischen am Gymnasium und 1812 in gleicher Eigenschaft an der Artillerieschule zu Warschau), seine Mutter eine Polin, Justine Krzyzanowska »
  
*édition française 1913
« Son père, un Français immigré (peut-être cependant lui-même d’origine polonaise), Nicolas C., fut successivement précepteur des enfants de la comtesse Skarbek, puis maître de français au Lycée de Varsovie (1810), et enfin à l’Ecole militaire de cette même ville ; sa mère, Justine Krzyzanowska, était Polonaise »

2) Dans l'encyclopédie Grove 
*édition 1900
« Nicolas Chopin, his father, a Frenchman by birth and extraction, a native of Nancy, came to Warsaw as a private tutor. He became professor rat the Lycée of Warsaw, and kept a select private school of his own, where young men of good families were brought up, together with his son Frederic. The mother, Justine Kryzanowska, was of a pure Polish family  »

*Grove, édition 1980
« He was the son of Nicolas Chopin (b. Marainville, Vosges, 15 April 1771; d. Warsaw, 3 May 1844) who came of pure French stock. No connection has been established between these Chopins and a Pole named Szop, who is said to have emigrated to Lorraine in the first half of the 18th century. On the contrary, his peasant family […] seems to have been long established in the Vosges »

*édition 1952 (réimpression 1980)
« Sein Vater Nikolaus, polnischer Abstammung, * 17 Aug. in Marainville, Département Vosges (von neuerer Forschung, nicht in Nancy) kam 1787 nach Warschau und war zur Zeit von Frédérics Geburt Erzieher im Hause der Gräflichen Familie Skarbek in Żelazowa Wola »

On constate que 
a) Riemann n'évoque pas l'hypothèse Szop (1900 et 1919), tandis que l'édition française (1913) fait allusion à une éventuelle origine polonaise ; 
b) l'encyclopédie Grove 1980 dénie l'hypothèse Szop, qui n'apparaît pas dans les éditions plus anciennes ;
c) que la MGG (1952/1980) évoque de façon surprenante pour un ouvrage aussi récent l'hypothèse d'une origine polonaise, de façon catégorique, semble-t-il.



Création : 30 mars 2013
Mise à jour : 16 mars 2014
Révision : 16 mars 2014




























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