mercredi 29 mai 2013

68 La manufacture de tabac de Varsovie

Quelques informations historiques et historiographiques sur cet établissement, où Nicolas Chopin semble avoir travaillé quelques années


Classement : biographie de Nicolas Chopin



Le texte de Frédéric Skarbek 
Dans ses Mémoires, Frédéric Skarbek écrit notamment de Nicolas Chopin (chapitre 1, page 8) :
« Chopin przybył do Polski jeszcze przed rewolucyą francuzką, jako pisarz czy rachmistrz przy fabryce tabacznej, przez rodaka swego w Warszawie zalożonej. »
Traduction 
« Chopin vint en Pologne dès avant la révolution française, comme secrétaire et comptable à la manufacture de tabac, fondée par un sien compatriote à Varsovie. »

Problème de traduction
Skarbek indique que la manufacture a été zalożona par un Français, sans du reste établir de relation entre ce fait et la venue de Nicolas (c’est, à première vue, un hasard, qu’il signale pour l’anecdote). Le sens de zalożona est a priori « fondée », mais certaines traductions l’interprètent par « dirigée ».

Commentaire initial
Il s’agit probablement de la première mention de cette manufacture (mention devenue accessible en 1878 seulement, lors de la publication des Mémoires), que l’on retrouve dans nombre de biographies, sans que son origine soit indiquée. C’est une donnée intéressante parce qu’elle fait partie des éléments que Skarbek a pu connaître par Nicolas Chopin.


Occurrences de la manufacture de tabac de Varsovie dans la littérature concernant Nicolas Chopin

« According to this most trustworthy of procurable witnesses [Frederic Skarbek] (why he is the most trustworthy will be seen presently), Nicholas Chopin's migration to Poland came about in this way. A Frenchman had established in Warsaw a manufactory of tobacco, which, as the taking of snuff was then becoming more and more the fashion, began to flourish in so high a degree that he felt the need of assistance. He proposed, therefore, to his countryman, Nicholas Chopin, to come to him and take in hand the book-keeping, a proposal which was readily accepted. »
Mots clefs : manufacture, Français, fondateur, tenue des livres
Commentaire : si cette paraphrase correspond à ce qu’a écrit Karasowski, celui-ci en a énormément rajouté sur ce qu’avait écrit Skarbek !

*Wodzinski, 1886, page 4
« Il n’avait pas dix-huit ans lorsqu’un de ses compatriotes, établi à Varsovie, où il dirigeait une importante manufacture de tabacs, l’appela à participer à ses travaux en qualité de teneur de livres. »
Mots-clefs : manufacture, compatriote, diriger, tenue des livres
Commentaire : il utilise probablement Karasowski, mais sous une forme moins emphatique ; il est néanmoins encore au-delà de Skarbek.

*Bourniquel, 1957, « Les nationalités », page 17
« Le mystère s’épaissit pourtant, car à dix-sept ans Nicolas quitte la Lorraine et nous le retrouvons à Varsovie comptable dans une manufacture de tabac dirigée par un Français. » et page 20
« . La Manufacture ayant fermé ses portes, il songe tout naturellement à rentrer en France. »
Mots-clefs : manufacture, Français, directeur, comptable

*Zieliński, 1993, Prologue, page 13 (traduction française, Fayard, 1995)
« Ayant perdu tout contact avec la maison paternelle, le jeune Lorrain s’enracinait de plus en plus durablement dans la Varsovie de l’époque de Stanislas Auguste. Il commença par travailler comme comptable dans une fabrique de tabac, dirigée par un Français. » [il s’agit d’une traduction, il serait nécessaire de savoir ce qu’a écrit Zieliński en polonais]
Mots-clefs : fabrique [il s’agit d’une petite erreur de traduction, Zieliński a certainement repris « fabryka »], Français, directeur [quel mot utilise Zieliński en polonais ?], comptable

*Rambeau, 2005, page 15
« Il arriva donc  Varsovie au cours de l’année 1787. Il ne devait plus en repartir. D’abord comptable à la Manufacture des tabacs pendant deux ans, il se retrouva sans emploi après sa fermeture. […] Il semble qu’il soit alors devenu le précepteur du fils de Jan Dekert, le directeur de la fabrique. « Je fus son premier élève », dira le chanoine Dekert en prononçant son oraison funèbre(5).
Note 5 : Jan Dekert, élève de Nicolas Chopin, devint chanoine de Varsovie et prononça son oraison funèbre en l’église des Capucins le 6 mai 1844. Plus tard, il intervint auprès des autorités russes pour que le cœur du compositeur fût déposé solennellement en l’église Sainte-Croix. »
Mots-clefs : manufacture, Jan Dekert, directeur

Commentaire
Une caractéristique de plusieurs auteurs : l’évocation de la manufacture de tabac sans référence à Skarbek (sauf chez Karasowski et Niecks) ; dans tous les cas, l’absence de questionnement sur cette entreprise.
On peut admettre que Frédéric Skarbek n’avait pas à justifier son énoncé, puisque son livre n’est pas consacré à Chopin (même si une indication de sa source aurait été préférable) ; il n’en va pas de même pour des gens qui écrivent sans témoin de première main, qui se contentent donc de recopier leurs prédécesseurs. 
Bien entendu, on peut considérer que ce détail n’a pas d'importance : certes, mais dans ce cas, il serait plus simple de ne pas en parler (méthode suivie par l’encyclopédie MGG qui dit « à l’époque de la naissance de Frédéric, Nicolas était précepteur chez les Skarbek ») ; si on donne des détails, cela ne doit pas être seulement pour faire joli, ou tirer à la ligne, ou pour « faire vrai » : il faut que cela soit vrai.


La réalité historique de l’entreprise
De ce point de vue, que peut-on dire à propos de la manufacture (ou des manufactures) de tabac à Varsovie dans les années 1780-1790 ?
Une étape importante est la création en 1776 de la Compagnie des tabacs (Kompania tabaczna) de Jean Dekert, Pierre Blank et André Rafalowicz ; leur association obtient le monopole de la production de produits tabagiques en Pologne, et un certain nombre d’établissements sont créés, notamment à Varsovie (référence : article Tabac, Histoire du tabac en Pologne dans la Wikipédia polonaise)
  
Point 1
L’existence d’une relation entre la manufacture de Varsovie et Nicolas Chopin, qui est signalée sans précisions par Frédéric Skarbek, est rendue plus crédible par le fait que Nicolas a été précepteur du fils de Jan Dekert (selon l’oraison funèbre de 1844), que Marie-Paule Rambeau présente comme « directeur de la fabrique », et qui en tout cas fait partie des associés de la Compagnie des tabacs.
Cependant, dans le détail, ce n’est pas si clair : Rambeau semble écrire que Nicolas Chopin est devenu précepteur de Jan Dekert fils en 1789 ou 1790, alors que celui-ci n’aurait eu que 3 ans et demi, ce qui paraît un peu jeune ; d’autre part, elle fait l’impasse sur le fait que le père est mort en 1790… Elle fournit cependant une référence pour cette période (Czesław SIelużycki, « MikołajChopin w Warszavie, Kaliszu i Kiernozi w latach 1787-1802 » [Nicolas Chopin à Varsovie, Kalisz et Kiernoz] dans les années 1787-1802], Ruch muzyczny, n° 3, 1999), référence qu’il faudrait examiner de plus près (« Varsovie » correspondant à la période de la manufacture, « Kalisz » à ce premier préceptorat, « Kiernoz » à celui effectué chez les Łączyński).

Point 2
Un autre point concerne le « directeur » ou « fondateur » français, fait qui n’apparaît pas au premier abord.

Si on s’intéresse aux personnalités en cause, on obtient assez facilement les renseignements qui suivent (renvoi aux notices de la Wikipédia polonaise ou anglaise) :
*Jean Dekert fils (1786-1861), études à Varsovie, Vienne et Rome ; devient prêtre en 1825 ; évêque auxiliaire de Varsovie (1859).

*Jean Dekert père [notice anglaise] (1738- 4 octobre 1790), venu d’un village de l’ouest de l’actuelle Pologne, installé à Varsovie en 1756, employé, puis patron de commerce, puis homme d’affaires ; il occupe diverses fonctions dans la corporation des marchands de Varsovie, élu député en 1784, 1786 et 1788 (Diète de Quatre ans), maire de Varsovie en février 1789, réélu en février 1790 ; à cause de sa santé, il se retire de l’activité politique en mai 1790, peu avant de mourir.

*André Rafalowicz (Jędrzej Rafałowicz, 1736-1823) : homme d’affaires, élu maire de Varsovie en 1793 et en 1794.

*Pierre Blank (Piotr Blank, 1742-1797) : issu d’une famille française protestante émigrée à Berlin au XVIème siècle (?) ; banquier et financier, fonde une banque de dépôt et de crédit à Varsovie ; fermier de la loterie en 1781 ; en 1777, achète les bâtiments qui prennent le nom de Palais Blank (Pałac Blanka), et en 1789 le Pałais Działyńskich (Pałac Działyńskich).
Il se peut que le « compatriote » de Nicolas Chopin, fondateur de la manufacture de tabac de Varsovie soit Pierre Blank. Mais, en aucun cas, il n’a pu « faire appel » à Nicolas, pour la simple raison qu’il ignorait totalement son existence. En revanche, on peut imaginer que Nicolas Chopin, parlant de cette période à Frédéric Skarbek, ait évoqué Pierre Blank, sans forcément le nommer, comme une personne d’origine française.

Le point concernant Pierre Blank sera complété ultérieurement.

Point 3
Quelle a été l’histoire de cette manufacture, et en particulier, à quelle date a-t-elle fermé ?
A première vue, on trouve sur Internet peu de renseignements la concernant au XVIIIème siècle, un peu plus pour le XIXème siècle.

Localisation
Un livre :
* Jeske-Choiński Teodor, Neofici polscy; materyały historyczne, Varsovie, Druk Piotra Laskauera i S-ki, 1904, page 215, disponible en ligne (image et texte)
qui est essentiellement une liste de Juifs polonais convertis (neofici, pluriel de neofit « néophyte ») à Varsovie au XIXème siècle, comprend une quinzaine de références à la fabryka tabaczna, notamment celle-ci :
« Seltman Zygfryd Juliusz (Josek Seligmann), lat 31, buchalter w fabryce tabacznej na Powązkach pod Warszawą, pochodzący z Mitawy w Kurlandyi, w r. 1824. »  
Traduction
« Seltman Zygfryd Juliusz (Josek Seligmann), 31 ans, secrétaire à la manufacture de tabac de Powązki près de Varsovie, venant de Mitawa en Courlande, en 1824. ».

Le point sur la manufacture de tabac sera complété ultérieurement.



Création : 29 mai 2013
Mise à jour : 30 mars 2014
Révision : 30 mars 2014




























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