jeudi 25 juillet 2013

87 Sur un article de Wanda Landowska dans le Mercure de France (1911)

A propos de l’article de Wanda Landowska sur Chopin (avril 1911).


Classement : presse ; Chopin





Wanda Landowska (1879-1959) est une musicienne, musicologue, professeur de musique polonaise, qui a vécu en France de 1900 à 1940, puis aux Etats-Unis.

L’article dont il s’agit est une lettre publiée dans le numéro 331 (1° avril 1911) de la revue, rubrique « Echos », pages 669-670, disponible en ligne sur Gallica, en réponse à un article d’Alexandre de Bertha, paru dans La Vie musicale, revue genevoise.
Cet article donne lieu à une réponse de l’intéressé (Mercure de France, 1er juillet 1911), ainsi qu’à une recherche de la part d’André Lévy (Mercure de France, 16 novembre 1912).

Cet article étant cité (sans références) par Emmanuel Langavant, on peut aussi se reporter à la page consacrée à ce sujet, dans laquelle se trouvent des renseignements d'ordre biographique sur cette musicienne.

L’article de Wanda Landowska

« Page 669
La nationalité de Chopin.
L’admirable discours que Paderewski* a prononcé aux dernières fêtes de la musique polonaise à Lemberg* vient de provoquer de nouvelles discussions au sujet de la nationalité de Chopin. M. de Bertha, dans un article publié dans la Vie Musicale de Genève et reproduit par quelques revues parisiennes, nous recommande de ne pas oublier que, si ce grand compositeur avait pour mère une Polonaise, son père était Lorrain ; on ne doit donc pas le considérer comme un génie exclusivement polonais, mais bien comme « composé mi-partie d’éléments français mi-partie d’éléments polonais ».
Ici une petite rectification s’impose. L’arrière-grand-père de Chopin était Polonais ; c’était un courtisan du roi Stanislas Leszczynski, qu’il avait accompagné en Lorraine. Il s’appelait Nicolas Szop (lisez Chop). Vers 1714 il obtint l’autorisation du roi d’ouvrir à Nancy un commerce de vin, en association avec un de ses compatriotes, Jean Kowalski (Kowal, forgeron). Comme cela se pratiquait alors, les deux associés traduisirent leurs noms en français, et leur vin portait la marque : Ferrand et Chopin. Le fils de Nicolas Szop, Jean-Jacques Chopin, était maître d’école et son fils cadet fut le père de Chopin. Ces documents, peu connus en France, se trouvent aux archives de Nancy.
Pour ma part, j’attache peu d’importance à tous ces papiers et certificats d’origine. Le créateur de l’opéra en France, Lulli, et le grand réformateur de l’opéra, Gluck, n’avaient pas une goutte de sang français dans les veines ; Claude Daquin était Portugais d’origine, Henri Demont, Grétry et si je ne me trompe, César Franck étaient Belges. Ce qui ne les empêche cependant pas d’être et de passer à juste titre pour des compositeurs français.

Page 670

M. de Bertha nous parle des fortes influences françaises qu’aurait subies Chopin. Ne pourrait-on pas nous citer des noms ? Berlioz ? Chopin ne souffrait pas sa musique. Les clavecinistes français ? Il les ignorait. Ce n’est pas à dire qu’on ne puisse trouver chez lui des traces françaises. Son évangile était le Clavecin bien tempéré ; or, Bach était très inspiré des clavecinistes français. L’autre Dieu de Chopin fut Mozart, qui, bien qu’il aimât à médire de la France et de sa musique, fut néanmoins le plus Français des Allemands. Mais ce sont là, comme on voit, des influences indirectes et lointaines. La culture française ? Mon Dieu, Chopin l’a subie ni plus ni moins que tout Européen cultivé. Il est toutefois intéressant de remarquer que, jusqu’à la fin de sa vie, Chopin n’est jamais arrivé à s’assimiler la langue française ; il traduit toujours littéralement du polonais, gardant la même fidélité aux tournures et aux locutions de son pays qu’à ses danses nationales et à ses chants populaires.
Pourquoi Chopin ne serait-il pas un compositeur polonais ? Parce qu’il y avait en lui quelques parcelles de sang étranger ? Mais à quel titre serait-il considéré comme un auteur français ? Est-ce parce que son arrière-grand-père avait francisé son nom pour la commodité de ses clients lorrains ?
Qu’on fouille dans l’histoire de l’art et dans la littérature musicale depuis le moyen âge ; on ne trouvera pas d’exemple d’un génie aussi éminemment national que Chopin qui, à aucun moment de sa vie, ne cesse de penser avec amour à son pays, et dont les moindres œuvres sont imprégnées de la nostalgie déchirante des plaines natales. Transporté à Majorque, au milieu des beautés sublimes de l’île dorée, il ne rêve qu’au modeste paysage neigeux de la Pologne, il ne se laisse pas séduire un instant par la musique adorable de l’Espagne, fidèle aux rythmes, ou plutôt à l’arythmie de nos danses nationales.
« Il fallait être Polonais, a dit Liszt, pour écrire la musique de Chopin, car on y entend tout ce que peut représenter d’émouvant et de solennel un peuple qui suit son propre enterrement. »
« Ce qui nous attire vers lui, disait d’autre part Schumann, c’est sa forte individualité nationale ; et si le puissant tyran du Nord savait quels ennemis dangereux renferment les mazurkas de Chopin, il les défendrait, car ce sont des canons cachés sous des fleurs. »
On reproche aux Polonais leur chauvinisme. Certes le nationalisme d’agression ou d’accaparement est méprisable ; mais dans l’occurrence le leur est tout au plus défensif. Ils sont fiers de voir le pays qui a produit les plus grands génies leur disputer les leurs. Mais qu’il nous soit permis de constater encore une fois que leurs revendications sont des plus justifiées, et que le grand chantre de la Pologne présente le type du génie national le plus pur, le plus entier, le plus indivisible. « Il est assez grand, assez vaste, dit M. de Bertha, pour qu’on puisse départager son rayonnement entre la France et la Pologne. » Mais nous ne sommes pas si partageurs. Nous l’avons été, malheureusement, trois fois ; ce fut malgré nous et contre notre volonté. Il faut espérer que nous aurons plus de chance dans la défense de nos génies que nous n’en avons eu dans celle de notre sol.
Wanda Landowska. »

Notes
*Paderewski : Ignace Paderewski (Ignacy Paderewski1860-1941), musicien et homme politique polonais (premier ministre en 1919 de la Pologne rétablie)

*fêtes de la musique polonaise à Lemberg : à l’époque Lwow, en Pologne autrichienne, actuellement Lviv, en Ukraine. Il s’agit de fêtes pour le centenaire de Chopin. Le 23 octobre 1910, Paderewski y prononce un discours célèbre, largement cité (en français) dans un livre de Werner Fuchss, Paderewski Une vie, une œuvre, Editions Cabedita (Divonne-les-Bains), 1998, pages 107-109 (disponibles en ligne).

Commentaires
D’une façon générale, le texte de Wanda Landowska est caractérisé par les confusions habituelles concernant le sujet (que l'on retrouve dans le débat sur Wikipédia de 2010) : *confusion entre la nationalité légale, le sentiment national et la culture de l’intéressé ;
*croyance selon laquelle l’influence éventuelle de ces deux derniers facteurs sur sa musique « prouverait  » quoi que ce soit sur sa nationalité ;
*confusion, en ce qui concerne la nationalité légale, entre le statut positif et l'ascendance (confusion très fréquente, qui est à l'origine de toutes les considérations sur « le sang français » et  le « sang polonais », la « race française » et la race «polonaise », ou autre...)
Le résultat est que, tout en affirmant que la nationalité légale n’a aucune importance à ses yeux, elle produit, pour conforter la nationalité polonaise de Chopin, à propos de son ascendance, un énoncé  (paragraphe 2) assez énorme, puisqu’il inclut une erreur historique grave (signalée par André Lévy, cf. infra), en s'appuyant sur des sources imaginaires (« Ces documents, peu connus en France, se trouvent aux archives de Nancy. »).

En fait, Wanda Landowska reprend une rumeur (d’origine inconnue de moi), que l’on trouve déjà chez Marcel Szulc (1873) et chez Antoni Wodzinski (1886) : l’ascendance polonaise de Nicolas Chopin (qui aurait eu un grand-père polonais émigré en Lorraine). Mais alors que ces deux auteurs ne lui accordaient pas une confiance absolue et ne citaient pas de sources, elle donne une caution personnelle catégorique à cette rumeur et prétend disposer d’archives.

Le caractère excessif de l'intervention de Wanda Landowska est probablement lié à l'évolution du patriotisme polonais du XIXème siècle en un nationalisme à la fois plus puissant, mais aussi plus borné et moins sympathique (incarné notamment par le Parti national-démocrate). Cela ne constitue pas une excuse pour un discours aussi manipulateur. Emmanuel Langavant emploie le mot « élucubrations », avec sans doute d’autant plus d’allant qu’il s’attaque à une femme ; il ne s’agit en tout cas pas d’élucubrations personnelles, puisque d'autres auteurs (plus prudents, tout de même) ont écrit des choses analogues. On peut se demander si Wanda Landowska croit à ce qu’elle écrit (c’est-à-dire qu’elle serait elle-même victime d’une manipulation) ou si elle le fait en mentant sciemment (ce qui est peu probable).

Le reste de la lettre est plus raisonnable, mais comme je l’ai indiqué, il est à côté du sujet, puisque le fait que Chopin ait ou non été influencé par les Français, les Allemands, les Italiens, le fait qu’il ait ou non composé tel ou tel type de musique, le « caractère polonais » (ou non) de sa musique, le fait qu’il ait bien ou mal parlé et écrit le français, ne constituent à aucun degré une preuve de sa nationalité, d’autant que toute cette argumentation esthétique et culturelle relève du non prouvable ; tout au plus peut-on dire que la musique de Chopin semble bien avoir été influencée, à plusieurs reprises, par ses idées sur la nationalité polonaise et par la conception qu’il avait de son rapport avec la nation et le peuple polonais.


La réponse d’Alexandre de Bertha
Alexandre de Bertha (1843-1912) est un musicologue et musicien d’origine hongroise, mort à Paris.
Sa réponse se trouve dans le numéro du 1er juillet 1911, même rubrique, pages 216-217 ; elle est disponible en ligne sur Gallica.

Je reproduis ici le début de sa réponse.

« Page 216

Lettre ouverte à Mme Wanda Landowska.
Paris, juin 1911.
Madame,
Dans le numéro d’avril dernier du « Mercure de France » vous m’avez fait l’honneur de répondre à mon article, concernant la nationalité du génie de Chopin.
Vous revendiquez dans cette réponse, avec un patriotisme des plus touchants et avec une rare érudition, la gloire impérissable de ce grand musicien pour la Pologne seule, en vous joignant ainsi à M. Paderewsky. Vous

Page 217



m’y apprenez aussi l’histoire de ses ascendants polonais venus en France au commencement du XVIIIe siècle, et vous y ajoutez en outre qu’il est impossible d’admettre l’action de l’influence française sur Chopin puisqu’il n’aimait pas la musique de Berlioz et ne connaissait pas les clavecinistes français.
Tout en acceptant sans contestations la véracité de ces assertions, je vous prie de m’excuser si elles ne changent pas encore ma manière de voir. […] ».

Alexandre de Bertha pose correctement le problème (quoique de façon maladroite sur le plan stylistique) : il évoque en effet son « article publié par La Vie Musicale et concernant la nationalité du génie de Chopin » et non pas la nationalité de Chopin.

Le reste de la lettre est consacré à l’aspect esthétique du sujet (les sources d’inspiration de Chopin), mais c’est justifié : le questionnement sur les sources d’inspiration – polonaises et non polonaises – de la musique de Chopin est légitime et certainement intéressant sur le plan musicologique, du moment qu’on ne cherche pas à en tirer de conclusions sur la question juridique de « la nationalité de Chopin ».

La réponse d’André Lévy
Je n’ai pas d’informations sur cet André Lévy, qui doit être un érudit nancéen, peut-être médecin de profession.
Son article, publié dans le Mercure de France, n° 370, pages 297-302, est disponible en ligne sur Gallica.
L’assertion de Wanda Landowska selon laquelle « Ces documents, peu connus en France, se trouvent aux archives de Nancy », amène André Lévy à faire la recherche, qui, en toute logique (rétrospectivement) ne donne aucun résultat. 
Contrairement à Alexandre de Bertha, il n’hésite pas à signaler l'erreur de Wanda Landowska quand elle situe la présence à Nancy de Szop, « courtisan de Stanislas Leszczynski », en 1714, alors que Stanislas ne devient duc de Lorraine qu'en 1736, montrant aux lecteurs du Mercure qu'elle ne connaît pas si bien que cela son histoire de Pologne.



Création : 25 juillet 2013
Mise à jour : 11 avril 2014
Révision : 11 avril 2014





























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