vendredi 26 juillet 2013

88 Sur un article d'André Lévy dans le Mercure de France (1912) : le texte de l'article

A propos de l’article d’André Lévy sur Chopin (novembre 1912) : le texte.


Classement : questions biographiques ; documents ; presse ; Chopin





Cet article, daté de « mai 1912 », est une réponse à celui de Wanda Landowska (1911) ; il a aussi été publié dans le  Mercure de France (n° 370, 16 novembre 1912, pages 297-302) ; il est disponible en ligne sur Gallica.

Je reproduis ici le texte de l’article, qui sera étudié sur une page spécifique.

Transcription
 « Page 297

La fin d’une légende

L’origine lorraine de Chopin

Quand le lecteur jette ses regards sur une biographie de Chopin, celle d’Elie Poirée*, par exemple, il ne peut s’empêcher de remarquer que ce dernier donne au père du musicien une origine lorraine. Si, subitement intéressé par ce détails, il cherche dans sa bibliothèque l’opinion des autres auteurs à ce sujet – et ils sont nombreux : Szulc*, Liszt, Mme Andeley* [sic], Mme Landowska, etc…, - il s’apercevra bientôt que des détails très précis viennent confirmer l’opinion d’Elie Poirée ; mais en même temps il remarquera que rien de bien net ne se dégage de tous les renseignements qu’il pourra recueillir.
Elie Poirée, en effet, dit dans le numéro du Courrier musical consacré à Chopin (janvier 1910) :
« Son père, Lorrain, mais originaire de la Pologne », et dans la collection : les Musiciens célèbres :
Son père, Nicolas Chopin, Lorrain d’origine, avait, après bien des tribulations depuis son départ de Nancy…
Cependant le même auteur relate l’opinion de A. Szulc :
D’après un biographe, M. A. Szulc, Nicolas aurait été le fils naturel d’un gentilhomme polonais, qui, ayant accompagné Stanislas Leczinski en Lorraine, aurait pris le nom de Chopin. On a supposé également que le père du compositeur descendait d’un certain Szop, valet au service de Stanislas, qui aurait suivi son maître à Nancy. Dans les deux cas, cette origine polonaise serait une explication très plausible du long voyage entrepris vers 1730 à travers l’Europe par Nicolas pour retrouver sa véritable patrie, voyage que le fils devait faire quarante ans plus tard, en sens inverse, et sans esprit de retour.
Le Dictionnaire des musiciens et les divers dictionnaires


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que l’on peut consulter sont encore plus précis ; ils disent que le père de Chopin naquit à Nancy, le 17 août 1770, et descendait de Nicolas Chuppin, trompette du duc de Lorraine en 1667.
Enfin, Mme Wanda Landowska, ici même, en 1911, apporta encore quelques données à cette histoire déjà bien embrouillée :
L’arrière-grand-père de Chopin était Polonais ; c’était un courtisan du roi Stanislas Leszczynski, qu’il avait accompagné en Lorraine. Il s’appelait Nicolas Szop (lisez Chop). Vers 1714 il obtint l’autorisation du roi d’ouvrir à Nancy un commerce de vin, en association avec un de ses compatriotes, Jean Kowalski (Kowal, forgeron). Comme cela se pratiquait alors, les deux associés traduisirent leurs noms en français, et leur vin portait la marque : Ferrand et Chopin. Le fils de Nicolas Szop, Jean-Jacques Chopin, était maître d’école et son fils cadet fut le père de Chopin. Ces documents, peu connus en France, se trouvent aux archives de Nancy.

Nous conçûmes donc le plan de retrouver les documents dont parle Mme Landowska, et d’autres, peut-être encore, qui ne sauraient manquer d’exister, si vraiment la famille de Chopin a fait un si long séjour dans la capitale de Lorraine. En même temps, nous espérions tirer au clair ce petit point d’histoire.
Nous devons dire tout de suite que nous avons été déçu. Malgré de très sérieuses recherches, faites en partie avec l’aide de M. Denis, archiviste municipal de Nancy, que nous devons remercier ici, nous n’avons pu trouver aucune trace du séjour à Nancy des ancêtres de Chopin. Certes, c’eût été avec un vif plaisir que nous eussions ajouté, au livre d’or de notre chère ville, le nom du grand musicien polonais, mais Nancy trouve dans son histoire assez de grands noms pour n’avoir pas besoin de s’approprier des légendes.
Nous trouvons pour la première fois, à Nancy, le nom de Chopin ou plutôt de Chuppin, au XVIè siècle. A cette époque, en effet, vivaient trois peintres célèbres : Médard Chuppin, Charles, son fils, et Nicolas, son petit-fils. Le premier termina au couvent des Cordeliers un reproduction de la Cène, de Léonard de Vinci, longtemps attribuée à ce dernier, et qui subsista jusqu’en 1881, époque à laquelle on l’effaça, car elle


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était abîmée. (Pfister, Histoire de Nancy.) D’ailleurs, la copie en existe au musée lorrain.
Mais cette importante famille disparaît bientôt complètement : en 1624, on trouve relatée la mort du dernier des Chuppin, dans un registre spécial des archives municipales.
En 1667, on ne trouve aucune trace de Nicolas Chuppin, trompette du duc de Lorraine, de qui un des biographes fait descendre le père de Chopin.
En tous cas, à la fin du XVIIe siècle, et au début du XVIIIe, le nom de Chuppin avait complètement disparu de la ville de Nancy. Nous n’avons pu le rencontrer ni aux Archives départementales, ni aux Archives municipales.
A vrai dire, nous ne le retrouverons plus, et même, chose curieuse, alors que, en beaucoup d’autres villes, de pareilles recherches eussent certainement amené la découverte d’un ou plusieurs Chopin (ou Chuppin, ou Choupin), nous n’avons pas même rencontré ce nom sur les registres des sols de paroisse qui ont servi à nos recherches. Cependant, nous devons exposer en détail la manière dont nous avons procédé, pour écarter les diverses hypothèses émises par les historiens et pour démontrer que le seul nom se rapprochant de celui de Chopin : Chope, trouvé en 1770, à la paroisse Sainte-Epvre, n’avait rien de commun avec celui de l’auteur des Nocturnes.
Examinons tout d’abord l’hypothèse de l’arrivée à Nancy d’un courtisan du roi Stanislas, suivant Mme Landowska, d’un valet du roi, suivant A. Szulc. Mme Landowska a dit ici même que, vers 1714, il obtint du roi l’autorisation d’ouvrir à Nancy un commerce de vins, dont la marque était Ferrand et Chopin. Eh bien : 1° en 1714, le roi de Pologne ne pensait pas encore à venir à Nancy, où il n’arriva qu’en 1737 ; 2° on ne retrouve pas, dans les registres de sols des paroisses de cette époque, sur lesquels figuraient tous les  habitants, même les pauvres, marqués « mortepaye », on ne retrouve pas de commerçant du nom de Chopin ou de Szop. Il n’existe pas plus de Ferrand et Chopin dans les patentes des commerçants de cette époque. De même, il n’existe pas trace, vingt ans plus tard, ni à aucune époque, d’un Jean-Jacques Chopin, maître d’école. Les noms des maîtres d’école ont pourtant été gardés. D’ailleurs, comment pourrait-il se faire qu’un si long séjour à Nancy de cette famille n’ait laissé aucune trace, alors qu’on


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retrouve facilement, au cours des mêmes recherches, combien de noms glorieux à Nancy, parmi lesquels nous citerons seulement ceux de Drouot et de Hugo ?
Enfin, on pouvait encore admettre que ce valet, ou ce courtisan, ais suivi son maître non à Nancy, mais à Lunéville ou à Commercy, où Stanislas a résidé. A Lunéville, M. Rousset, archiviste municipal, a fait les recherches nécessaires, et n’a rien trouvé non plous. Nous nous sommes rendus nous-même à Commercy, où nous n’avons pas été plus heureux.
Pour compléter notre documentation, nous avons voulu nous assurer que pas un Chopin n’était entré à Nancy à cette époque, et cela fut relativement facile à confirmer, grâce à l’existence des lettres de Bourgeoisie. En effet, dès 1570, n’entrait pas à Nancy qui voulait, ainsi qu’en fait foi le passage suivant, extrait de l’ouvrage de Henri Lepage : les Archives de Nancy :
Une ordonnance de Charles III du 26 août, 1570, réglant à 12 francs le droit de bourgeoisie, prescrit à tous ceux qui voudront venir résider à Nancy d’en faire la déclaration aux prévôts et deux de la ville [sic], et enjoint, sous peine d’amende, aux propriétaires qui loueront leurs maisons à des nouveaux venus d’en informer les magistrats. En 1586, il est ordonné aux propriétaires de ne louer à personne avant d’en avoir averti les deux de ville, lesquels visiteront la maison pour voir combien de ménages on y peut loger commodément et s’assurer si les locataires ont acquitté le droit de bourgeoisie, qui sera à l’avenir de 40 francs.

Donc dès 1570, il existait un registre de lettres de Bourgeoisie, auquel personne ne pouvait échapper. Le Polonais Szop n’aurait pas pu s’y soustraire plus qu’un autre.
Dès 1714, nous avons recherché dans les lettres de Bourgeoisie octroyées aux nouveaux entrants, tantôt dans les registres spéciaux, tantôt dans les archives annuelles de la ville : nous n’avons pas pu découvrir un nom voisin de celui de Chopin. A l’époque de l’arrivée de Stanislas en Lorraine, en 1737, nous avons pu lire beaucoup de noms de Polonais ayant probablement accompagné leur roi à Nancy. Le nom de Chopin n’y figurait point.
Vainement encore, nous avons continué nos recherches pour chaque année après 1714, tant sur ces listes d’entrants que sur les registres de sols de paroisse.
Naturellement, nous avions essayé de trouver, en premier


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lieu, l’acte de baptême de Nicolas Chopin, qui, disait-on, était né à Nancy le 17 août 1770. A ce moment, Nancy possédait sept paroisses, dont les curés tenaient fidèlement à jour les actes de baptême.
Ne trouvant rien à la page du 17 août, nous avons cherché les autres jours de l’année, et même les années précédentes et suivantes.
Nous n’eûmes pas plus de succès.
Enfin, un jour que nous relevions les noms des habitants sur les registres de sols de la paroisse Saint-Epvre, pour l’an 1770, un nom se présenta à nos yeux :

N° 74.
Domnique Dedon, tailleur d’habis
Joseph Chope C. p. menuisier
Frs prevot cordonnier.

et plus loin :
N° 337.
Dominique Tiot, vendant vin
Le nomme Guinot boucher
Chope C. p. menuisier

Il existait donc à Nancy, en 1770, un nommé Chope, dont le nom s’accorde assez bien avec celui de Szop, qui, suivant Mme Landowska, se prononce Chope.
Nous pensâmes être, cette fois, sur la bonne voie et nous résolûmes de suivre la trace de ce Chope autant qu’il était possible.
En 1771, nous retrouvons le second seulement ; en 1774, nous les retrouvons tous deux, mais devenus beaucoup plus pauvres, car ils ne payaient plus que 10 sols au lieu d’une livre. En 1775, ils disparaissent de Nancy ; en 1776, à la paroisse Saint-Epvre, au 234, nous trouvons J. Jobe, compagnon menuisier.
En 1780, on trouve encore Joseph Schob, menuisier, qui paye 44 sols. En 1781, 1784, 1788, nous pouvons toujours suivre sa trace.
Pendant ce temps, il s’était marié et avait eu deux enfants : là encore, nous espérions relever la naissance d’un fils : nous ne trouvâmes que deux filles, l’une, Marie-Marguerite, l’autre Marie.
La révolution arriva. Les registres de sols des paroisses


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furent remplacé à Nancy par des listes d’habitants beaucoup plus détaillées.
En 1795, 1796, 1798, Joseph Chobe, menuisier, habitait rue de l’Union, avec sa femme et sa fille Marie. L’autre était morte.
En 1807, il est porté sur les listes comme ancien menuisier : il avait alors 63 ans.
Enfin, en 1810, le 3 septembre, Joseph Chope mourait.
Notre confiance première s’était évanouie dès que nous eûmes la certitude que le menuisier Chope n’avait pas eu de fils. La lecture de son acte de mariage vint nous enlever nos derniers doutes, que nous pouvions avoir encore : il nous apprenait, en effet, que le nommé Joseph Choube, dit Chope, était le fils du maire de Bidestroff, près de Metz.
Le seul homme à Nancy dont le nom se rapprochait de celui de Chopin était donc originaire de Bidestroff ; son père était maire de ce pays, ce qui prouvait qu’il y étaait installé depuis longtemps. De plus, cet homme n’avait pas de fils. Nous étions donc assuré qu’il n’y avait aucun rapport entre lui et la famille de Chopin.
Voilà quels furent les résultats de nos recherches aux archives de Nancy. Comme nous l’avons déjà dit, elles furent complétées par des investigations aussi vaines à Lunéville et Commercy.
Recherches stériles, arides, recherches négatives, et peu attrayantes. Mais nous espérons qu’elles [nos recherches] suffiront à détruire la légende de l’origine lorraine de Chopin. Cette origine demeure plus que jamais mystérieuse. Nous avons essayé vainement d’avoir en Pologne quelques indices pouvant nous mettre sur la voie, et nous craignons bien que ce petit point d’histoire musicale demeure à jamais inexpliqué.
André Lévy
Nancy, mai 1912 »

Notes
*Elie Poirée (1850-1925) : auteur d’une biographie intitulée Chopin, Paris, Editions Henri Laurens, coll. « Les Musiciens célèbres », 1907 ; selon la notice BnF, il était « compositeur et critique musical, conservateur à la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris »
*Mme Andeley : il s’agit en fait d’Agathe Audley (voir page spécifique)
*Szulc : Marcel Antoine Szulc (voir page spécifique)


Création : 26 juillet 2013
Mise à jour : 11 avril 2014
Révision : 11 avril 2014





























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