lundi 12 août 2013

93 Camille Bourniquel 2 Chopin (1957) : étude du chapitre Nationalités

Quelques informations à propos du livre de Camille Bourniquel sur Chopin : étude du chapitre « Nationalités » de l’édition de 1957.


Classement : questions biographiques ; écrits sur Chopin





Ceci est la suite de la page Camille Bourniquel 2, consacré à l'ouvrage intitulé Chopin (Editions du Seuil, 1957).

J’étudie ci-dessous le chapitre 2 de ce livre, intitulé « Nationalités », particulièrement intéressant pour le sujet de ce blog ; on trouvera le texte (annoté) de ce chapitre sur une page spécifique.


Vue d’ensemble
Le chapitre couvre une dizaine de pages.

Il aborde les thèmes suivants :
A) la polonité de Chopin, objet de débat
B) « des hypothèses invérifiables et des faux » : l’affaire de la correspondance Chopin-Delphine Potocka ; la question des origines de Nicolas Chopin ;
C) le problème du départ de Nicolas pour la Pologne et de ses liens ultérieurs avec sa famille de Lorraine ; le degré de son assimilation en Pologne
D) le sentiment national de Chopin : son nationalisme polonais ; le nationalisme prophétique de Mickiewicz ; l’exil de Chopin et le sentiment nostalgique de la patrie ; sa relation aux sources folkloriques et l’élargissement à la poésie universelle ; son refus des consignes politiques ; ses relations avec le milieu des exilés polonais de Paris
E) la relation de Chopin avec la France ; sa double appartenance.

L’idée d’ensemble n’est pas très facile à saisir : il semble que Bourniquel veuille dire « Chopin est polonais et patriote polonais, mais sa musique atteint une dimension universelle, et la France a joué un rôle important dans sa biographie ». Mais cette idée assez raisonnable (ou banale) se dégage après qu'il a fait subir au lecteur un long passage marqué par une rhétorique dénigrant « la thèse de la polonité ».
Bourniquel commence en quelque sorte par discréditer une idée à laquelle il redonne ensuite sa valeur.

Dans les parties A et B, en effet, il semble que l’idée (pas vraiment banale) soit : « ceux qui disent que Chopin est polonais sont des faussaires ou des affabulateurs » ; elle n’est pas explicite, mais véhiculée par des formules à la fois ampoulées et peu précises, grâce auxquelles Bourniquel donne une vision quasi complotiste de l’historiographie de Chopin.
Le point C est traité de façon plus raisonnable, toujours avec un biais « anti-polonais », bien que la conclusion soit que Nicolas Chopin « a accepté son exil ».
La suite du chapitre est dans l’ensemble convenable (même si on n’adhére pas  à tous ses énoncés).

La rhétorique du complot et du mystère
On notera l’emploi répété des indéfinis « on », « certains », « tout le monde », qui facilitent la tâche de l’auteur en lui épargnant d’avoir à fournir des références pour désigner un adversaire anonyme prêt à toutes sortes de vilenies (« hypothèses invérifiables », « faire regagner des points », « apocryphes », « supercherie », « lutte livrée en coulisse », « filière », « assertion indéfendable ») : tout cela cherchant à faire des origines de Chopin un « mystère » que Camille Bourniquel se fait fort de résoudre (« Revenons aux faits. » : « Nicolas est de souche lorraine paysanne, né dans un village des Vosges au pied de la montagne de Sion, la « Colline Inspirée » de Barrès »), au moins en partie (« le mystère s’épaissit », « quelque tortueuse affaire de famille bien dans la tradition provinciale, et sur laquelle tout le monde a préféré faire silence »).

Dans l’ensemble, on se trouve dans la sphère du non vérifiable (ou du « non falsifiable » ?) ; le seul élément précis est l’attaque contre le livre de « C. Wierzynski, Vie de Chopin, Laffont, 1955 », qui aurait utilisé une fausse correspondance entre Chopin et Delphine Potocka [point qui mériterait d’être étudié en détail] ; on remarque que les assertions de Wierzynski ont été « renvoyés depuis aux ténèbres extérieures par l’Institut Chopin de Varsovie et Bronislaw Sydow », ce qui permet de constater que les Polonais ne sont pas tous des faussaires.


Les origines de Nicolas Chopin
En ce qui concerne l’argumentation sur les origines de Nicolas Chopin (page 18), on peut la décomposer et l’analyser posément :
1) « On parla d’abord d’une famille huguenote : les Chopin d’Arnouville dont un membre se serait réfugié en Pologne après la révocation de l’Edit (1685). Filière aussitôt abandonnée. »
Cette hypothèse n’est pas vraiment en faveur de la « polonité » de Chopin, puisqu’elle suppose l’ascendance française de Nicolas. Elle a été proposée par un auteur français, peut-être Amédée de Méreaux, en décembre 1849 dans le Journal de Rouen (voir page spécifique) ; je ne sais pas si des Polonais l’avaient envisagé auparavant. En tout cas, même fausse, elle n’a rien ni d’absurde, ni de déshonorant.

2) « Les Chopin étaient-ils originaires des Vosges ? On suscitait un ancêtre polonais, un certain Szop, qui aurait suivi Stanislas Leczinski lorsque  celui-ci vint en Lorraine. »
L’hypothèse Szop datant du XIXème siècle, elle se rattache à l’idée de l’origine lorraine de Nicolas Chopin (c’est-à-dire à l’idée généralement promue par l’intéressé, supposé « né à Nancy »), et non pas à une origine « vosgienne », qui n’est apparue que dans les années 1920, avec la découverte de l’acte de baptême de Nicolas Chopin.
La phrase citée ci-dessus est donc dépourvue de toute cohérence historiographique.

3) « Quand l’ascendance française parut certaine, on découvrit alors que le château de Marainville appartenait à un comte polonais ; que celui-ci, ou son régisseur, ayant porté de l’intérêt à l’éducation de Nicolas Chopin – études secondaires à Nancy ? –la mère du garçon pourrait bien ne pas avoir été sans reproche. »
Bourniquel se réfère (peut-être) à des écrits postérieurs à la découverte (1926) de l’acte de naissance de Nicolas. Mais, là encore, absence de référence sur une insinuation d’adultère, dont on peut se demander qui l'a jamais expressément proférée.

Des énoncés littéraires plutôt qu’historiques
A côté de cette polémique oiseuse contre un adversaire plus ou moins imaginaire, Bourniquel ne se prémunit pas contre des énoncés tout à fait critiquables, car présentés comme des faits évidents, en l’absence de toute référence :
a) « nous le retrouvons à Varsovie comptable dans une manufacture de tabac dirigée par un Français »
b) « à la mort du père, l’héritage assez important n’a été partagé qu’entre les deux sœurs restées à Marainville »
c) « Nicolas avait échappé en France aux événements et à la conscription »
d) « La Manufacture ayant fermé ses portes, il songe tout naturellement à rentrer en France. Il retient même sa place dans la diligence, mais une crise d’asthme l’empêche de partir.
Le soulèvement de 1794 chasse les Russes de Varsovie et le jeune Français pris au jeu s’engage dans la milice où il devient même officier. Les Russes reprennent Varsovie. Massacre et troisième partage (1795). Une nouvelle fois Nicolas veut rentrer en France, une nouvelle fois la maladie l’en empêche à la veille du départ »

Il se contente de reprendre des biographies antérieures, sans même les mentionner.


A suivre
*L'édition de 1994 : des changements importants ont lieu dans la nouvelle édition, principalement dans les parties A et B que j’ai critiquées ci-dessus.



Création : 12 août 2013
Mise à jour : 13 avril 2014
Révision : 13 avril 2014





























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