mercredi 21 août 2013

99 Bernard Gavoty 2 Chopin (1973) : l'avant-propos

Quelques informations à propos du livre de Bernard Gavoty Frédéric Chopin : le chapitre « Prélude »


Classement : questions biographiques ; écrits sur Chopin





Ceci est la suite de la page Bernard Gavoty 2, consacrée à son ouvrage intitulé Frédéric Chopin, paru aux éditions Bernard Grasset en 1973.

Je reproduis ci-dessous le texte du chapitre intitulé « Prélude », suivi de quelques commentaires.

Les astérisques sont des appels de notes de ma part (en bas de page).
Je mets en valeur (en gras) les passages notables.

Texte

« Page 9

Prélude

Bernard Privat* et Robert de Saint Jean* m’ont demandé, il y a des années, d’écrire ce gros livre « faisant le point » sur un musicien qui a suscité quantité d’ouvrages, parfois romancés, mais qui devait bénéficier des plus récentes recherches. Car, c’est un fait, à mesure qu’un homme illustre s’éloigne dans le temps, son histoire, elle, se nourrit de révélations qui ont mis longtemps à venir au jour. Elle se précise, elle s’éclaire, elle approche de l’insaisissable vérité.
Nombreux sont les travaux français, polonais, russes, anglais, italiens et espagnols consacrés, depuis une trentaine d’années, à Frédéric Chopin. Certains s’étayent sur des hypothèses douteuses, que nous exposons avec les réserves nécessaires. D’autres font état de fais nouveaux, sérieusement contrôlés, ou de précisions relatives à ce que les biographes français ont traité trop brièvement : la jeunesse polonaise.
Car il y a deux Chopin, selon les biographes.
D’un côté, le Polonais à part entière, le poitrinaire de naissance, l’amoureux transi, l’éternel nostalgique, le compositeur qui fait rêver les jeunes filles et déraisonner les musicologues épris d’images héroïques.

De l’autre, le Français, qui retrouve à Paris le climat paternel, l’homme gai, bien portant, robuste, l’amant gaillard qui, vers la fin de sa vie, éprouve quelques ennuis de santé, dont il trépasse sans trop se plaindre.
J’ai lu beaucoup de livres dérivant de l’une et l’autre tendance*. Aucune de ces biographies à thèse ne m’a convaincu.

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Parce que, tout simplement la vérité – loin d’être, comme on dit, « entre les deux » – est tout autre.
L’hérédité de Chopin se partage entre les deux pays qui ont vu naître ses parents : la Pologne et la France. Dans leur ardeur à s’annexer totalement Chopin, des Polonais sont allés jusqu’à prétendre que Nicolas, père de Frédéric, était issu d’une lignée slave et s’appelait de son vrai nom « Szop ». L’un de ces exaltés est venu me trouver, tout exprès, à Paris, pour m’apprendre qu’à l’époque de la naissance (1771) du père de Chopin, à Marainville, dans les Vosges, la Lorraine était polonaise, du fait de Stanislas Leczinski*. Un autre m’a démontré, sans aucune preuve à l’appui, que Frédéric Chopin était le fils de Justynia, polonaise, et d’un officier du roi Leczinski*. J’ai éprouvé le plus vif plaisir à détromper ces imposteurs.
Donc, Chopin est, si l’on peut dire, un « demi-sang ». A ce titre, il participe de deux races. Mais il est bien évident que les dix-neuf premières années, vécues à Varsovie, ont pesé lourd dans la balance de sa formation. Sans contredit, sa musique est d’essence polonaise, ce qui n’a pas empêché la culture et l’ambiance parisiennes de jouer un rôle notable dans le développement de son génie. Dans un chapitre de ses Aspects de Chopin (1) : « Ce que Chopin doit à la France », Alfred Cortot fait la part des choses. Une étude attentive des œuvres composées à Varsovie et à Paris est, à cet égard, convaincante.
Il y a donc un intérêt majeur à décrire longuement la période de formation d’un talent aussi caractéristique et à la nature d’un jeune homme qui, depuis le jour où il quitte Varsovie, jusqu’à celui où il meurt à Paris, ne changera guère. En insistant sur la période polonaise (1810-1830), nous croyons avoir été fidèle à la vérité et, peut-être, avoir apporté du nouveau.
Le désir de peindre Chopin tel qu’il fut nous a fait éviter avec soin des prises de position flatteuses, mais irréelles.
Poitrinaire dès le berceau ? Non, certes ! Mais fragile de

(1) Albin Michel

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naissance, sujet à des affections inquiétantes, révélatrices pour la médecine d’aujourd'hui, sinon pour celle, fort ignorante, du XIXè siècle. Anémique, médiocrement viril, incapable d’efforts physiques prolongés. Après quelques années de répit, vécues à Paris, très vite, les symptômes de la consomption tuberculeuse se déclarent. Est-ce notre faute si les praticiens qui le soignent parlent d’une affection chronique du larynx ? Curieuse laryngite, qui provoque hémoptysies, oppressions, névralgies, étouffements, inflammations ganglionnaires, etc.
Qu’en dépit de ses tourments, Chopin ait été souvent gai et charmant, c’est l’évidence. Comme tout esprit supérieur, il a tout en partage : l’exubérance et la mélancolie, la drôlerie et le désespoir. N’oublions pas sa devise : « Les gens qui ne rient jamais ne sont pas des gens sérieux… » Homo duplex.
Que ce sylphe aux allures aristocratiques ait parfois le mot cru et la plaisanterie un peu lourde, est tout aussi certain. L’homme est, par essence, divers et le grand homme ne fait pas exception à la règle.
Sur le comportement amoureux, assez décevant, de notre héros, j’insiste assez au long de ce livre pour ne pas vouloir résumer en quelques lignes un « cas » complexe, à bien des égards troublant et, finalement, incertain. Le long épisode de sa liaison avec George Sand est délicat. Ne voulant être « chopinien » ni « sandiste », j’ai cherché simplement l’équité, en fournissant toutes les pièces d’un procès qui ne finira sans doute jamais d’être plaidé. Se trouvent face à face deux natures antagonistes et complémentaires. Un roman de la taille de ceux qu’écrivait Sand – mais celui-là sincère et véritable – ne serait pas de trop pour rendre à George ce qui est à George et à Chopin ce qui lui revient de droit.
Que les malheurs de la Pologne aient joué dans sa vie un rôle capital n’implique en aucune manière qu’à chaque note écrite sur son papier réglé, Chopin ait étouffé des sanglots inspirés par les tribulations de son pays natal. Toutes les Valses, toutes les Etudes, non plus que la Barcarolle, la Berceuse, la Tarentelle, le Boléro, les Ecossaises, etc., ne sont pas autant d’allusions au calvaire de Varsovie écrasée

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sous la botte russe. Mais, à montrer Chopin tel un dandy parisien, plus soucieux de son bien-être que des souffrances de son pays opprimé, on se tromperait davantage. L’image de l’exilé, chantre lointain d’une nation douloureusement éprouvée, aucunement ridicule, est, de surcroît, conforme à la réalité des faits, comme aux confidences de Chopin à ses intimes.
Littéraire ? Pas le moins du monde. Ne cherchons pas à coups d’adjectifs et d’images tempétueuses la réalité d’une œuvre qui ne se veut que musicale. La poésie n’a guère retenu ce poète des poètes – et, sans doute, l’allergie qu’il éprouve à l’endroit de la musique de Schumann*, si attentif pourtant à l’œuvre de son confrère et contemporain, tient-elle au fait que Schumann accorde à la littérature une valeur inspiratrice que Chopin lui refuse, à deux ou trois exceptions près. Chopin ne comment pas ses émotions, il les vit, au piano ou à sa table de travail. Jamais il n’épilogue sur un événement, un abandon, un chagrin. Son journal intime, il ne le rédige pas avec des mots : seulement avec des notes. Ni Delacroix, ni Balzac, encore moins George Sand, ne l’intéressent en tant qu’artistes. « Musicien, rien que musicien », juge sainement l’auteur de Lélia. Et ses confrères les plus illustres, – tels Schumann, Liszt*, Berlioz et Mendelssohn* – s’attirent de la part de Chopin plus de coups de griffe que de caresses. Indifférent à tout ce qui ne touche pas son œuvre, sa famille et « les siens » : les Polonais. Non pas égoïste : égocentrique.
Est-ce le portrait d’un artiste décevant qui se profile dans ces pages liminaires ? Nullement. Je sais peu d’hommes aussi attachants que Chopin, et aucun, peut-être, sauf Mozart et Schubert, qui provoque à ce point la tendresse. Les autres, on les admire : celui-là, on l’aime. D’amour. Alors, tentons de lui vouer un amour clairvoyant.
Pourquoi un livre aussi volumineux ? Je répondrai qu’à moi il a paru bref, trop bref, parce que, négligeant le moins de faits possibles, vivant au jour le jour avec mon héros, je m’attachais à lui, au point d’avoir l’illusion d’être son ami, et non son historiographe. Je crois féconde cette intimité

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du conteur avec la raconté et j’ai l’espoir que bon nombre de mes lecteurs éprouveront à l’égard de Chopin l’attachement passionné qu’il a suscité en moi. Peu d’aventures plus touchantes, peu d’hommes aussi compliqués. Il fallait éclairer l’existence et scruter une âme inquiète. Tout cela prend du temps et de la place.
Un avant-propos est toujours, plus ou moins, un plaidoyer où l’on joue l’avocat de soi-même – le meilleur, le plus dévoué qui soit. Ayant expliqué au lecteur les raisons qui m’ont conduit à être long, je souhaite que ce récit leur paraisse court. Dans ce but, je n’en ai pas alourdi la trame par des analyses musicales, que les auteurs incluent généralement dans le cours de leur travail, sans doute pour exercer le lecteur à les mieux sauter. Les descriptions laborieuses ont le même sort. Cela pour légitimer le parti que j’ai pris de reléguer à la fin du volume un chapitre plus technique et détaillé sur les ouvrages musicaux de Chopin. Le consulteront qui voudront. Les autres n’en seront pas gênés.
Et maintenant, au fait : aux faits !

B. G. »


Notes

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*Bernard Privat (1911-1985) : écrivain (Prix Fémina 1959 pour Au pied du mur) et éditeur (responsable chez Grasset de 1954 à 1981
*Robert de Saint Jean (1901-1987) : écrivain et journaliste
* beaucoup de livres dérivant de l’une et l’autre tendance : affirmation malheureusement non référencée (personnellement je n’ai pas rencontré, à ce jour, 17 août 2013, de livres de ce type)

10
*Stanislas Leczinski : Stanislas Leszczynski (Stanisław Leszczyński), roi de Pologne (1704-1709), duc de Lorraine (1737-1766) ; l’attribution à ce noble polonais, dont la royauté était accidentelle, et qui s’était exilé, du titre de duc de Lorraine, n’établissait aucune relation juridique entre la Lorraine et la Pologne
*Un autre m’a démontré, sans aucune preuve à l’appui, que Frédéric Chopin était le fils de Justynia, polonaise, et d’un officier du roi Leczinski : cet « autre » est vraiment d’un exalté ; un officier de Stanislas Leszczynski, âgé au minimum d’une trentaine d’années en 1766, en aurait 75 en 1810. Dans les deux cas évoqués par Gavoty, il serait plus vraisemblable qu’il se réfère à des conversations de salon qu’à des visites qui lui auraient été faites, je ne vois pas bien dans quel but.

12
*Schumann (Robert, 1810-1856), admirateur de Chopin, auteur de l’article « Messieurs, chapeau bas… un génie »
*Liszt (Franz, 1811-1886) : voir page spécifique
*Mendelssohn (Félix, 1809-1847)


Analyse et commentaire

L’avant-propos se développe principalement autour du thème de la double nature de Chopin – à la fois française et polonaise – ce qui conduit l’auteur à indiquer qu’il donnera une relativement grande importance aux années polonaises, des années de formation.

Il évoque aussi la question des relations entre Chopin et George Sand, puis celle des relations entre sa musique et la Pologne.

Ce texte ne pose pas de problèmes majeurs ; on remarque simplement qu’en 1973, Bernard Gavoty continue d’employer le vocabulaire de la « race », de l’« hérédité » : « l’hérédité de Chopin se partage entre les deux pays qui ont vu naître ses parents » et « Chopin est, si l’on peut dire, un « demi-sang ». A ce titre, il participe de deux races » (page 10), sans que cela ait de conséquences sur le reste du texte.
 .


Création : 21 août 2013
Mise à jour : 24 avril 2014
Révision : 24 avril 2014




























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