jeudi 28 novembre 2013

28 f A propos d'un livre de Gérard Noiriel

Quelques remarques sur Immigration, antisémitisme et racisme en France


Classement : histoire de la France ; droit français ; Révolution





Références
*Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIX°-XX°) Discours publics, humiliations privées, Fayard, 2007 ; Pluriel, 2010
*Patrick Weil, Qu’est-ce qu’un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Grasset, 2002
*Textes constitutionnels de la période 1789-1803 (cf. page Les législations française de la Révolution)


L’ouvrage de Gérard Noiriel aborde de façon intéressante de nombreux aspects de la question de la nationalité française, d’un point de vue différent de celui de Patrick Weil qui accorde la place la plus importante à l’aspect juridique. Gérard Noiriel ne lui accorde cependant peut-être pas assez d’importance.

Sur cette page, j’évoquerai un point précis : la question de la nationalité durant la période révolutionnaire, à propos duquel Gérard Noiriel me semble un peu trop succinct. Cette page, assez éloignée en elle-même du sujet du blog, est donc une annexe de celle consacrée aux législations française de la Révolution.

Texte
Le passage concerné se trouve dans le chapitre 1 (« A la recherche du peuple français »), troisième partie (« La Révolution française et l’achèvement de la territorialisation de l’Etat national »). Il y évoque d’abord la controverse historique sur la nation française (« Francs » vs « Gaulois »), puis « l’émergence d’un territoire national homogène » à travers les nouvelles institutions politico-administratives, mais aussi l’impossibilité de réaliser la « nationalisation de la société française » en raison du faible niveau d’instruction des populations. Il écrit alors, pages 32 à 34, de l’édition Pluriel :

« Page 32

Il convient d’avoir à l’esprit ces données sociales pour comprendre pourquoi l’exaltation du discours national ne s’est pas accompagnée, sur le plan juridique, d’une réflexion sur la « nationalité ». Comme cela a été souvent noté, dans les premières années de la Révolution c’est une définition civique de la nation qui s’est imposée spontanément. Un étranger est considéré comme un citoyen s’il se comporte comme un patriote. Ce n’est pas l’origine ni le lieu de naissance qui comptent mais l’engagement politique. C’est pourquoi plusieurs étrangers sont alors triomphalement proclamés français au nom de la fraternité des peuples (2).
La question nationale ne s’est vraiment posée qu’au moment où la République est entrée en guerre contre ses voisins européens. La bataille de Valmy a eu un retentissement considérable car elle a démontré 

2. En 1792, sept départements ont élu des étrangers comme députés à l’Assemblée nationale.


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au monde entier qu’une bande de va-nu-pieds, composée de paysans et du petit peuple des villes, pouvait vaincre, en bataille rangée, les meilleures armées royales. Sur le plan politique, la guerre a permis aux dirigeants de la Révolution de découvrir la logique implacable du principe de souveraineté nationale. Alors que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen avait livré son credo humaniste et universaliste, un retournement radical se produisit en 1793-1794. Albert Mathiez a montré que les grandes lignes du discours nationaliste sur l’ « ennemi de l’intérieur », qui sera sans cesse réactivé aux XIXè et XXè siècles par les partis de droite et d’extrême droite, ont été inventées au cours de ces quelques mois (1). Pour justifier la Terreur, le Comité de salut public invoque la nécessité de combattre le « parti de l’étranger », conduit par les aristocrates et les gouvernements ennemis. La chasse aux espions justifie les mesures de coercition prises à l’encontre des individus considérés comme des ennemis de la Révolution. Le 1er août 1793, la Convention décrète que ceux qui viennent de pays en guerre avec la République et qui ne sont pas domiciliés en France doivent être arrêtés sur-le-champ ou expulsés. Les autres sont contraints de porter un ruban tricolore permettant de prouver visuellement qu’ils ont obtenu l’hospitalité.
Les « amis du genre humain » qui avaient été naturalisés français dans la liesse populaire quelques mois auparavant, sont accusés d’espionnage, puis expulsés (Thomas Paine) ou guillotinés (Anacharsis Cloots). Les journaux, les clubs, les légions que les étrangers avaient créés, le plus souvent pour soutenir la Révolution, sont supprimés. Désormais, ils ne peuvent plus être admis dans les sociétés populaires, ils ne peuvent plus être employés dans l’administration (2). A la fin de l’année 1793, les deux députés élus par le peuple bien qu’ils ne soient pas français sont démis de leurs fonctions. En arguant du fait qu’un étranger ne peut pas représenter un Français sur la scène politique, les dirigeants du Comité de salut public inaugurent un type de raisonnement appelé, lui aussi, à un bel avenir (3).

1. Albert Mathiez, La Révolution et les étrangers : cosmopolitisme et défense nationale, Paris, La Renaissance du livre, 1918.
2. Ibid.
3. Décret du 5-6 nivôse an II, cité par Serge Slama, Le Privilège du national. Etude historique de la condition civique de l’étranger en France, thèse de droit public, université Paris-X, 2003 (dactyl.), p. 159.


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Le contexte de guerre n’est pas la seule raison qui explique cette première bouffée de nationalisme. La radicalisation du processus révolutionnaire a mis sur le devant de la scène la « question sociale ». Un problème inédit fait alors irruption, bien résumé par Giovanna Procacci : « Comment justifier l’inégalité dans une société fondée par ailleurs sur l’égalité (1) ? » En affirmant, dans le réquisitoire qui a envoyé Cloots à l’échafaud, qu’il n’était pas possible qu’un « baron allemand » possédant 100 000  livres de rentes soit un véritable patriote, Robespierre a ouvert un chapitre que même les ennemis les plus farouches des jacobins sauront méditer par la suite.
L’une des raisons qui expliquent l’importance décisive de la Révolution française pour l’histoire des discours publics tenus sur l’immigration aux XIXè et XXè siècles tient donc au fait qu’en quelques années ont été élaborés un stock d’arguments et un immense réservoir d’exemples (positifs ou négatifs) que les générations suivantes pourront utiliser pour justifier leurs propres combats. (2).

1. Giovanna Procacci, Gouverner la misère. La question sociale en France (1789-1848), Paris, Le Seuil, 1993, p. 16.
2. Dès cette époque on voit se dessiner deux traditions républicaines, l’une humaniste et l’autre nationaliste. Dans son étude sur les discours tenus pendant la Révolution sur « l’étranger », Sophie Wahnich a montré que ces deux lignes d’argumentation étaient étroitement dépendantes l’une de l’autre, formant une matrice construite à partir de plusieurs couples d’énoncés : hospitalité/suspicion, amitié/trahison, fraternité/exclusion. Cf. Sophie Wahnich, L’Impossible citoyen : l’étranger dans le discours de la Révolution française, Paris, Albin Michel, 1997. »


Commentaire 
Il me semble que, compte tenu des textes juridiques de cette époque, Gérard Noiriel accorde trop d’importance à l’aspect idéologique (« définition civique de la nation » : « un étranger est considéré comme un citoyen s’il se comporte comme un patriote »). C'est peut-être ce qui est ressenti par le peuple patriote, mais les textes de la période de la Constituante ne correspondent pas exactement à un tel concept (même si le serment civique peut intervenir dans certains cas) et cela me paraît être une faiblesse fondamentale de ne pas en tenir compte.

D’autre part, dans la seconde partie, il insiste trop sur le caractère idéologiquement « fondateur » de la période, tombant un peu dans la  « théorie de la matrice » (« la Révolution française, matrice de tous les totalitarismes »).
*« les grandes lignes du discours nationaliste sur l’ « ennemi de l’intérieur », qui sera sans cesse réactivé aux XIXè et XXè siècles par les partis de droite et d’extrême droite, ont été inventées au cours de ces quelques mois »,
*« en arguant du fait qu’un étranger ne peut pas représenter un Français sur la scène politique, les dirigeants du Comité de salut public inaugurent un type de raisonnement appelé, lui aussi, à un bel avenir »,
*« en affirmant, dans le réquisitoire qui a envoyé Cloots à l’échafaud, qu’il n’était pas possible qu’un « baron allemand » possédant 100 000  livres de rentes soit un véritable patriote, Robespierre a ouvert un chapitre que même les ennemis les plus farouches des jacobins sauront méditer par la suite. »




Création : 28 novembre 2013
Mise à jour : 5 novembre 2014
Révision : 5 novembre 2014




























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