lundi 20 janvier 2014

156 Charles Forster 2 Texte du chapitre La Pologne province russe

Quelques informations sur le livre de Charles Forster (Karol Forster, 1800-1879) consacré à l’histoire de la Pologne : le texte du chapitre « La Pologne province russe 1831-1840 »


Classement : Histoire de la Pologne ; la répression après l'insurrection de 1830







Ceci est la suite des pages
*A propos de Charles (Karol) Forster (1800-1879), dans laquelle je présente cet auteur (Polonais émigré à Paris après l'insurrection de 1830-31) et ses principaux ouvrages.
*Charles Forster 2 Histoire de la Pologne (1840), dans laquelle je présente son livre sur l’histoire de la Pologne, intitulé soit Pologne (1840), soit Histoire de la Pologne depuis les temps les plus reculés jusqu’à 1840 (1848).
L’édition de 1840 est disponible dans la Bibliothèque Google.

Ce livre est composé de quatre parties :
L’ancienne Pologne 800-1796 (page 1 à 272)
La Pologne renaissante XIXème siècle (page 273)
Révolution nationale 1830-1831(page 305)
La Pologne province russe 1831-1840 (page 337 à 344)

Je reproduis ci-après le texte de la dernière partie. Les astérisques simples renvoient à des notes placées au dessous de chaque page ; les notes de l’auteur, au nombre de deux, sont indiquées par des astérisques entre parenthèses.


Contexte historique
Dans la troisième partie, l’auteur évoque le soulèvement polonais qui débute le 29 novembre 1830 pour nombre de raisons, mais plus particulièrement à ce moment, à cause du projet du tsar Nicolas 1er, secondé par son frère Constantin, commandant de l’armée du royaume de Pologne, d’envoyer l’armée (y compris des troupes polonaises) réprimer l’insurrection belge contre les Pays-Bas.

Ce soulèvement, marqué par la déchéance de Nicolas 1er du trône de Pologne (janvier 1831), aboutit à une guerre classique, dans laquelle l’armée russe finit par l’emporter, reprenant en dernier lieu Varsovie (septembre 1831). 


Texte

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La Pologne province russe (1831-1840)

La fortune des armes l’emporta donc encore une fois sur les lois de la justice ; mais, depuis l’établissement du christianisme, on vit rarement le vainqueur abuser du triomphe comme le fit l’empereur Nicolas*. Quelle que soit la manière dont on veuille envisage le droit de résistance à la tyrannie, on ne peut nier, d’après les paroles du duc de Sussex* qui précèdent*, que les Polonais se soient levés en masse pour réclamer leurs droits. Les hommes le plus honorables avaient figuré dans la révolution, et y avaient déployé un courage héroïque, joint à une abnégation sublime. Enfin, la nation polonaise, en courant aux armes, cédait aux souvenirs impérieux d’une existence libre de toutes chaines étrangères durant dix siècles ; existence attestée par l’histoire, et que quarante années de malheurs et d’oppression n’avaient pu effacer de sa mémoire.
Ces considérations, qui eussent été toutes-puissantes aux yeux d’un vainqueur généreux, ne furent d’aucun poids auprès du tzar. Maître du pays, libre de tout empêchement du côté des autres puissances, pouvant montrer à son gré une magnanimité d’accord avec une saine politique, il préféra, pour le triste plaisir de la vengeance, considérer les chefs de la nation comme de vils malfaiteurs et traiter la Pologne entière comme un faubourg révolté. Cette résolution une fois prise, il ne lui restait plus que la voie des rigueurs, et il s’y précipita.
Le surlendemain de l’entrée des Russes à Warsovie, un acte d’amnistie fut proclamé (10 septembre), en vertu duquel on promettait l’oubli du passé à tous ceux qui se soumettraient au pouvoir de l’empereur. Trois jours après, un nonce de la diète*, Xavier Sabatyn*, qui avait fait sa soumission, était arrêté et déporté pour sa coopération aux événements antérieurs.
Ce premier abus de la victoire n’était que le prélude d’une longue série d’actes arbitraires et révoltants.
Le château des rois de Pologne* fut dépouillé de tous ses objets d’art et de tous ses souvenirs historiques, tandis que les deux salles où s’assemblait la diète étaient converties en casernes.
Le maréchal Sacken* eut plein pouvoir de créer, dans les provinces lithuaniennes, des commissions militaires pour juger les insurgés. Il fut autorisé également à rendre de décrets de bannissement, de confiscation, de condamnation aux travaux des miens, et même de mort. Et, loin que l’empereur s’empressât d’adoucir ceux de ces décrets qui étaient soumis à sa ratification, il les aggravait, comme il le fit à l’égard du prince Roman Sanguszko*, qui, déchu de toutes ses grandeurs, se vit condamné par un ordre impérial à faire à pied la route de Sibérie.
Le nombre des citoyens notables enlevés ainsi à leurs foyers, après les avoir dégradés, fut immense. Souvent on joignait l’ironie à la cruauté ; témoin la décision rendue contre le vénérable abbé Siérocinski* : « Considérant que le coupable est d’un âge très-avancé, il est condamné à la perte de ses titres de noblesse, de sa fortune, et à un bannissement perpétuel en Sibérie. »
La cocarde moskovite fut substituée à la cocarde polonaise, et l’ordre national du Mérite militaire* transformé en ordre russe. La décoration qui avait paré la poitrine des Kosciusko* et des Poniatowski* servit désormais d’encouragement aux oppresseurs du pays.
On publia, à la fin de novembre 1831, un nouvel acte d’amnistie, remarquable seulement par les exclusions qu’il renferme. En étaient exceptés : 1° les auteurs de la révolution du 29 novembre, qui ne furent que les interprètes du vœu général ; 2° les membres du gouvernement, expression vague

Notes
*l’empereur Nicolas : Nicolas 1er (Nicolaï Pavlovitch Romanov, 1796-1855), tsar après la mort de son frère Alexandre 1er en 1825
*le duc de Sussex : Auguste Frédéric (Augustus Frederick, 1773-1843) de Hanovre, duc de Sussex, sixième fils de George III
*paroles qui précèdent : page 336 de son livre, Forster cite un discours du duc de Sussex (juin 1839)
*Xavier Sabatyn : son nom apparaît aussi dans les listes fournies par le livre de Joseph Bem
*nonce de la Diète : simple député (par opposition aux sénateurs)
*château des rois de Pologne : le château royal de Varsovie (Zamek Królewski w Warszawie) ; détruit en 1944, puis reconstruit pendant les années 1970 (situé dans la Vieille Ville, place du Château)
*le maréchal Sacken : Fabien d'Osten-Sacken (Fabian Wilhelm von Osten-Sacken, 1752-1837), militaire russe (d’une famille germano-balte), général pendant les guerres napoléoniennes, conquérant de Varsovie en 1813 ; devenu maréchal (фельдмаршал, fel'dmarchal) en 1826
*le prince Roman Sanguszko (1800-1881) cf. notice de la Wikipédia anglaise ;
*l’abbé Siérocinski : Jean Henri Sierocinski (Jan Henryk Sierociński, 1798(?)-1837) ; cf. notice de la Wikipédia polonaise, qui évoque bien un prêtre déporté en Sibérie ; cette personnalité est aussi citée dans le livre de Jules Michelet, Légendes démocratiques du Nord (Paris, Garnier Frères, 1854), notamment pages 150 et suivantes. Dans l'énoncé cité par Forster, la mention d'un « âge très-avancé » ne concorde cependant pas avec la date de naissance fournie par la Wikipédia polonaise
*cocarde polonaise : selon le livre de Jean-Népomucène Janowski, Les derniers momens de la révolution de Pologne en 1831, page 108, note XVIII, les couleurs polonaises sont « amaranthe, blanc et bleu, depuis la confédération de Bar en 1768 » ; le gouvernement insurrectionnel établit une cocarde « amaranthe et blanc », « pour ne pas montrer trop de sympathie avec la France de juillet » ; il semble que la cocarde russe ait été entièrement blanche
*ordre national du Mérite militaire : il s'agit de l'ordre Virtuti Militari (Pour le courage militaire), créé en 1792 ; il est attribué à près de 2000 combattants pendant l'insurrection de 1830-1831 ; Nicolas 1° le supprime à la fin de 1831 et le remplace par le Polski Znak Honorowy (cf. notice de la Wikipédia polonaise)
*Kosciusko : Tadeusz Kosciuszko (Tadeusz Kościuszko, 1746-1817), chef de l'insurrection de 1794 consécutive au second partage de la Pologne
*Poniatowski : Joseph Poniatowski (Józef Antoni Poniatowski, 1763-1813), un des chefs de l'armée du duché de Varsovie, mort à la bataille de Leipzig


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qui comprenait, selon le sens qu’on voulait bien lui donner, sept individus ou deux cents ; 3° les députés ayant contribué à l’acte de déchéance, terme manquant également à dessein de précision, car cet acte avait été voté et signé à l’unanimité par les membres des deux chambres présents à Warsovie ; 4° enfin, les assassins de la nuit du 15 août*, rapprochement odieux dont la tendance n’échappa à personne.
L’influence de l’amnistie fut telle que toutes les maisons d’arrêt de Warsovie se trouvèrent bientôt encombrées de prisonniers. Pour pouvoir abriter ceux qu’on expédiait des provinces, il fallut métamorphoser de nouveau en cachots les couvents de carmes et des dominicains, qui avaient déjà servi à cet usage, sous l’administration* du grand-duc Constantin*.
Le mois de février 1832 devait monter, à l’Europe indignée, un abus de puissance d’une audace extrême : d’un seul trait de plume le tzar brisa tous les actes de son prédécesseur et viola son propre serment. Immédiatement après la prise de Warsovie, l’acte original de la charte de 1815, charte signée par Alexandre et jurée par Nicolas avait été expédié à Saint-Pétersbourg. Le 26 février, parut un oukase qui, sous le nom de Statuts organiques, imposa à la Pologne, en place du pacte précédent, un règlement arbitraire détruisant toutes les stipulations du congrès de Vienne et renversant toutes les garanties nationales.
Cet acte déclarait « la Pologne partie intégrante de l’empire, ses habitants ne devant former à l’avenir, avec les Russes, qu’une seule et même nation. » D’après ses disposition, la cérémonie du couronnement royal est abolie ; l’armée polonaise cesse d’exister ; les soldats levés en Pologne doivent servir dans les régiments moskovites ; les Russes sont aptes à remplir des fonctions en Pologne ; les juges sont déclarés amovibles ; la peine de la confiscation est remise en vigueur ; des impôts peuvent être prélevés au profit de la Russie ; les lois d’intérêt général et de finance sont discutées et arrêtées par le conseil d’empire siégeant à Saint-Pétersbourg ; enfin le ministère d’Instruction publique est supprimé.
Les formes de l’administration étaient complètement bouleversées ; et comme si l’empereur craignait encore d’avoir trop fait, en accordant quelques faibles garanties, il s’empressa d’ajouter que les dispositions des Statuts organiques pourraient être modifiées et changées à volonté.
Leur publication fut suivie de l’installation d’un soi-disant conseil d’administration, chargé de pourvoir à l’exécution du nouvel ordre de choses. Des Russes et deux transfuges* polonais le composèrent, et la présidence en fut dévoue au prince de Warsovie, titre accordé au feld-maréchal Paszkiéwitsch, afin de démontrer aux plus incrédules que Warsovie cessait d’être la capitale d’un royaume distinct, et ne serait plus désormais que le chef-lieu d’une province de l’empire russe.
Marchant ainsi sans pudeur dans les voies de la tyrannie, on voulut cependant obtenir un simulacre d’adhésion ; et il fallut, pour comble d’outrages, qu’une députation de Polonais allât remercier à Saint-Pétersbourg le tzar des bienfaits qu’il daignait répandre sur leur pays (13 mai).
On exigea également d’autres manifestations de joie, telles que des fêtes et des illuminations. Ces dernières sont exécutées par ordre, sous peine d’une amende de cinquante florins par chaque croisée non éclairée.
Simultanément aux Statuts organiques, il parut, par ordre de l’empereur, un décret du feld-maréchal Paszkiéwitsch* concernant l’enrôlement des militaires amnistiés, d’après lequel tous les sous-officiers et soldats ayant appartenu à l’armée polonaise devaient être incorporés dans les régiments russes.
De février à mai 1832, les spoliations les plus douloureuses s’opérèrent à Warsovie. L’université et toutes les autres institutions libérales furent fermées ; et des commissaires, envoyés de Saint-Pétersbourg, eurent ordre d’enlever les bibliothèques publiques, les cabinets, les musées : en un mot, toutes les collections relatives aux arts

Notes
*la nuit du 15 août : épisode révolutionnaire tragique marquant l’opposition entre modérés et radicaux au sein des insurgés polonais
*le grand-duc Constantin : Konstantin Pavlovitch Romanov (1779-1831), second fils du tsar Paul 1er, il renonce au trône après la mort d’Alexandre 1er (1825), laissant la place à son frère Nicolas ; commandant de l’armée du royaume de Pologne de 1815 à 1830, évincé par l’insurrection de 1830 ; meurt en juin 1831 à Vitebsk
*l’administration du grand-duc Constantin : à proprement parler, Constantin n’avait pas de fonctions autres que militaires ; mais vu son poids réel, il était considéré comme le vrai responsable du royaume de Pologne
*transfuges polonais : Forster évoque ici, de façon très succincte, la question de ce que l'on pourrait appeller « collaboration » ; on peut remarquer qu'il ne nomme pas les deux personnes concernées
*le feld-maréchal Paszkiéwitsch : Ivan Paskevitch (Ivan Fiodorovitch Paskevitch (1782-1856), en polonais Iwan Paskiewicz) ; nommé maréchal (генерал-фельдмаршал, « general-fel’dmarchal ») en 1829 après le traité d’Andrinople entre la Russie et la Turquie ; commandant de l’armée russe lors de la prise de Varsovie en septembre 1831 ; nommé « vice-roi » ou « lieutenant général » (en polonais : namiestnik) du royaume de Pologne (de 1831 à 1856) ; titré « prince de Varsovie »


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et aux sciences. Ces instructions ne furent que trop fidèlement exécutées, et, en quelques mois, Warsovie se vit dépouillée des richesses littéraires et artistiques que la nation avait amassées avec tant de persévérance depuis des siècles.
Des mesures encore plus cruelles se préparaient. Nous voulons parler de l’enlèvement des enfants mâles, que l’on transporta, au nombre de plusieurs milliers, en Russie, afin de les y faire élever dans la langue et dans la religion moskovite. On dira sans doute que l’oukase n’entendait parler que des enfants vagabonds ou orphelins, mais on sentira facilement à quelle extension d’arbitraire prêtait une pareille décision. Il fut tel qu’il donna lieu aux scènes les plus déchirantes, notamment à l’infanticide commis par une mère sur son propre fils (*).
Un acte qui surpassa tous les autres, fut l’ordre impérial de transporter cinq mille familles de gentilshommes polonais, propriétaires en Podolie*, sur la ligne du Caucase, pour les incorporer par la suite dans les régiments russes. Cette mesure a été tant de fois mise en doute par les organes à la solde de la Russie, que nous ne saurions l’entourer de trop de preuves.
« Ordre du ministre des finances au gouverneur de la Podolie, en date du 21 novembre 1831.
« S. M. l’empereur a daigné émettre l’ordre suprême de faire les règlements nécessaires pour transplanter, pour la première fois, cinq mille familles de gentilshommes polonais du gouvernement de Podolie sur les steppes du trésor, et, par préférence, sur la ligne ou dans le district du Caucase, pour qu’ensuite les transplantés puissent être enrôlés au service militaire.
« Pour effectuer ladite transplantation, il faut choisir : 1° les personnes qui, ayant pris part à la dernière révolution, sont revenues, au terme fixé témoigner leur repentir ; celles aussi qui ont été comprises dans la troisième classe de coupables et qui, par conséquent, ont obtenu la grâce et le pardon de S. M. ; 2° les personnes dont la manière de vivre, d’après l’opinion des autorités locales, excite la méfiance du gouvernement.
« D’après cela, Votre excellence se servira de tous les moyens nécessaires (sans publier ni faire connaître la teneur de cet ordre) pour enregistrer les familles qui doivent être transplantées, afin que vous puissiez commencer incessamment l’exécution de cet ordre selon les règles qui vous seront communiquées ultérieurement. »
Le ministre de l’intérieur écrivit de Saint-Pétersbourg, le 18 avril 1832, au même gouverneur pour lui rappeler les ordres précédents.
« Sa Majesté, dit-il, en confirmant les règlements arrêtés, a daigné ajouter de sa propre main : « Ces règlements doivent servir non-seulement pour le gouvernement de Podolie, mais encore pour tous les gouvernements occidentaux : Wilna*, Grodno*, Witebsk*, Mohilew*, Bialystok*, Minsk*, Wolhynie* et Kiiow* ; ce qui fait en tout quarante-cinq mille familles. »
« Les ci-devant gentilshommes non-propriétaires qui n’ont pas de revenus ni d’occupations fixes, qui changent de résidence ou demeurent sans occupation, seront transplantés à la ligne du Caucase parmi les Kosaks et seront inscrits parmi eux ; et comme désormais ils feront partie des troupes kosakes, leur colonie ne doit être en aucune relation avec les colonies des ci-devant gentilshommes polonais.
« Bludow*. »
Enfin dans une dépêche ultérieure, en date du 26 août, de ce même ministre au gouverneur, se trouvent ces lignes :
« Si les gentilshommes polonais n’ont pas envie de se faire transplanter, vous êtes autorisé à les y contraindre par la force. »
En conséquence, le gouverneur de la Podolie transmit l’ordre aux autorités locales d’opérer une première levée de douze cents familles. Elle eut lieu, mais l’indignation qu’inspira cet

(*) Documents relatifs à cette mesure : Ordre de l’état-major impérial du 19 février 1832 ; ordre du feld-maréchal Paskiéwitsch, du 24 mars ; arrêté du conseil d’administration* du 10 avril.

Notes
Podolie : province du royaume de Pologne, annexée par la Russie en 1795 ; actuellement partie de l’Ukraine (villes : Kamenets-Podolski, Vinnitsa)
Wolhynie (Volhynie) : province du royaume de Pologne, annexée par la Russie en 1795 ; actuellement partie de l’Ukraine (ville principale : Loutsk)
Wilna, Grodno, Witebsk, Mohilew, Bialystok, Minsk, Kiiow : dans la transcription actuelle : Vilnius, Grodno, Vitebsk, Moguilev, Bialystok, Minsk, Kiev ; ce sont des villes anciennement polonaises (du Grand-duché de Lituanie) annexées par la Russie en 1795, sauf Bialystok (ville du royaume de Pologne, annexée par la Prusse en 1795, cédée à la Russie en 1807) et Kiev (annexée dès la fin du XVIIème siècle) ; elles sont toutes en Russie après 1815, pas dans le (nouveau) royaume de Pologne
*Bludow : Dimitri Nicolaïevitch Bloudov (Dmitri Nikolayevitch Bludov, 1785-1864) : ministre de Nicolas 1er et d’Alexandre II, notamment ministre de la Justice (1831-32, 1838-39) et de l’Intérieur (1832-1838)
*conseil d’administration : le conseil gouvernant le royaume de Pologne dans le cadre des Statuts organiques du 26 février 1832


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essai, contraire à toutes les lois de l’humanité et de la civilisation, fut si vive, que, pour la première fois, le gouvernement dut reculer. Il n’osa pas l’étendre aux autres provinces polonaises, ainsi qu’il l’avait décidé.
Mais une voie où il marcha d’un pas ferme, ce fut celle des confiscations. Les feuilles officielles suffirent à peine à l’enregistrement des documents authentiques, attestant le nombre des victimes et la masse des biens ravis. Une estimation modérée fait monter les profits du trésor russe, provenant des confiscations opérées dans la seule province de Wolhynie*, à vingt-quatre millions de francs. Si l’on ajoute à cette somme les spoliations exercées dans les gouvernements de Podolie, de Kiiow et de Wilna, on trouvera que le total dépasse le chiffre de quatre-vingts millions. Dans ce calcul, qui ne va que jusqu’en 1833, ne figurent pas les confiscations du royaume de Pologne créé en 1815 et le principal foyer de la révolution.
Des scènes sanglantes eurent lieu, en 1832, sur divers points : à Cronstadt*, où douze soldats furent fustigés à mort pour avoir refusé de prêter serment de fidélité au tzar ; à Ianow*, où d’autres militaires furent immolés à coups de verges pour le même fait, au pied du monument élevé à la mémoire de Kosciuszko ; à Berdiczew*, où quatre Polonais, destinés à être déportés en Sibérie, expirèrent sous le knout, après une tentative d’évasion infructueuse.
Le commerce polonais jouissait de garanties précieuses, grâce à l’administration distincte établie par le congrès de Vienne. Bientôt l’empereur priva le pays de ses franchises commerciales, en élevant le tarif des droits de douane (23 décembre 1832). Un coup mortel fut porté par là aux manufactures nationales, qui durent cesser leurs travaux ; et les artisans étrangers, dont les essais heureux fertilisaient le royaume, en y créant de nouvelles branches de richesses, se virent contraints à l’abandonner.
En revanche, les juifs, cette lèpre du pays*, furent ouvertement protégés et récompensés, pour prix des services rendus à l’ennemi durant la dernière guerre. On leur restitua le privilège de débiter les liqueurs fortes, dont ils ne faisaient usage précédemment que pour appauvrir et démoraliser les paysans. Il leur fut accordé, en outre, un secours de deux cent mille florins.
Le 15 juillet 1833, une cour prévôtale*, présidée par le général russe Sulima*, prononça la peine capitale et le séquestre des biens contre deux cent quatre-vingt-six émigrés, parmi lesquels figuraient le prince Adam Czartoryski*, les membres du gouvernement national, le maréchal de la diète, des sénateurs, des nonces, des officiers de l’armée, des écrivains, ainsi que des élèves de l’école des porte-enseignes et les étudiants de l’université qui avaient donné l’impulsion dans la nuit du 29 novembre 1830.
Mais de toutes les blessures faites au cœur de Polonais, la plus sensible fut la persécution exercée contre la religion catholique romaine, religion professée par la presque totalité des habitants, et base fondamentale de la nationalité. Le système adopté à cet égard, et qui avait pour but le triomphe du culte gréco-russe, a été suivi avec une persévérance rare. Près de deux cents établissements religieux furent abolis en Lithuanie*, en Wolhynie et en Podolie, et leurs biens confisqués ; un grand nombre d’ecclésiastiques, dont plusieurs prélats éminents, eurent à supporter les traitements les plous rigoureux ; on pilla le trésor de Czenstochowa*, lieu tellement révéré, que des populations entières y accouraient à certaines époques de l’année ; enfin, entre autres oukases spéciaux, celui du 19 juillet 1832 assigna, à partir de cette époque, la moitié des églises catholiques au culte grec, et ordonna qu’à l’avenir, toutes les fois qu’une église grecque tomberait en ruine, on s’emparerait d’une église catholique.
Tant d’atteintes portées aux affections les plus chères de la nation semèrent de toutes parts une douleur profonde. Au milieu de l’abattement général, quelques esprits seulement ne

Notes
*province de Wolhynie : il s’agit probablement du gouvernement de Wolhynie
*Cronstadt ou Kronstadt (Кронштадт) : ville russe (fondée en 1710), port de guerre sur la Baltique depuis l’époque des tsars
*Ianow : Janow Lubelski (Janów Lubelski), dans la voïvodie de Lublin ;
*monument à Kosciuszko : construit en 1818, le plus ancien en l’honneur de Kosciuszko (détruit pendant la guerre, reconstruit en 1959)
*Berdiczew : probablement la ville actuellement ukrainienne de Berdytchiv (Бердичів) dans l'oblast de Jitomir, appelée « Berditchev » en russe (Бердичев), Berdiczów en polonais
*les juifs, cette lèpre du pays : passage nettement antisémite, heureusement assez court
*une cour prévôtale : Forster veut sans doute évoquer des juridictions d’exception (en France, la chambre introuvable avait rétabli des cours prévôtales (loi du 27 décembre 1815). Elles étaient constituées de quatre magistrats civils avec deux prévôts militaires comme juge d’instruction et procureur. Cf. Jean Vidalenc,  « La cour prévôtale de la Seine-Inférieure (1816-1818) », Revue d'histoire moderne et contemporaine, octobre-décembre 1972, pp. 533-556
*le général russe Sulima : personnalité non identifiée
*le prince Adam Czartoryski (Adam Jerzy Czartoryski, 1770-1861, fils d’Adam Casimir (Adam Kazimierz), 1734-1823), ami d’Alexandre 1er, ministre des Affaires étrangères de Russie de 1804 à 1805 ; chef du gouvernement national polonais de 1831, puis exilé en France où il est le leader de l’aile libérale-conservatrice de l’émigration polonaise
*le maréchal de la diète (Marszałek Sejmu) : le président de la chambre des nonces
*l’école des porte-enseignes : probablement l’école des élèves officiers (Szkoła Podchorążych w Warszawie), fondée en 1815
*Lithuanie : Forster évoque ici plus spécialement les régions ethniquement lituaniennes (à forte majorité catholique), plutôt que l’ancien Grand-duché
*Czenstochowa (Częstochowa) : ville située à environ 200 km au sud-ouest de Varsovie ; centre de pèlerinage très ancien (icône de la Vierge noire, Czarna Madonna)


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désespérèrent pas de pouvoir affranchir le pays du joug de fer sous lequel il gémissait ; mais ces tentatives, enfantées par un zèle irréfléchi, n’eurent pour résultat que de compromettre inutilement une foule de personnes et d’augmenter le nombre des victimes.
En avril et mai 1833, des corps de partisans, organisés dans les forêts, apparurent dans les palatinats* de Kalisz*, Krakovie*, Lublin*, Sandomir* et Plock*, ainsi que dans plusieurs districts de la Lithuanie. Mais les forces russes, si supérieures, les eurent bientôt écrasés. Plus tard, de nouveaux essais d’affranchissement n’obtinrent pas plus de succès (*).
Le dernier débris polonais, Krakovie même, ce mausolée consacrant l’antique splendeur du royaume, n’a pas été respectée. Fondée par le congrès de Vienne, cette république*, quoique bien modeste, occupait les pensées de la Russie, qui, ne s’associant que les deux Etats voisins, résolut d’en changer l’organisation. Des commissaires s’assemblèrent ; et, le 23 mars 1833, un acte signé par les seuls envoyés d’Autriche, de Prusse et de Russie, détruisit complètement les garanties d’indépendance renfermées dans sa constitution.
Depuis, rien n’annonce un adoucissement prochain aux maux de la Pologne ; la colère préside toujours aux conseils du souverain, ainsi que l’attestent les décrets rendus chaque jour.
En 1835, l’empereur fit le voyage de Warsovie, où il se borna à visiter la citadelle* que l’on venait d’élever aux frais du trésor polonais. Après un délai de quatre années, on espérait que le courroux de ce monarque serait affaibli, et la présence impériale semblait à tous un grand pas fait vers la conciliation. Dans le but d’accélérer ce résultat, il fut ordonné qu’une députation de la municipalité de Warsovie porterait à l’empereur les hommages de la nation, cette démarche respectueuse devant amener des paroles de paix et d’oubli.
Le feld-maréchal Paszkiéwitsch présenta donc la députation au tzar, au château de Lazienki* ; mais Nicolas, sans attendre son discours, lui adressa ces mots :
« Je sais, Messieurs, que vous avez voulu me parler ; je connais même le contenu de votre discours, et c’est pour vous épargner un mensonge que je ne désire pas qu’il me soit prononcé. Oui, Messieurs, c’est pour vous épargner un mensonge ; car je sais que vos sentiments ne sont pas tels que vous voulez me le faire accroire.
« Et comment pourrais-je y ajouter foi, quand vous m’avez tenu ce même langage la veille de la révolution ? N’est-ce pas vous-mêmes qui me parliez il y a cinq ans, il y a huit ans, de fidélité, de dévouement, et qui me faisiez les plus belles protestations ? Quelques jours après, vous avez violé vos serments, vous avez commis des actions horribles.
« L’empereur Alexandre, qui avait fait pour vous plus qu’un empereur de Russie n’aurait dû faire, qui vous a comblés de bienfaits, qui vous a favorisés plus que ses propres sujets, et vous a rendus la nation la plus florissante et la plus heureuse, l’empereur Alexandre a été payé de la plus noire ingratitude.
« Vous n’avez jamais pu vous contenter de la position la plus avantageuse, et vous avez fini par briser vous-mêmes votre bonheur. Je vous dis ici la vérité pour éclaircir notre position mutuelle, et pour que vous sachiez bien à quoi vous en tenir, car je vous vois et vous parle pour la première fois depuis les troubles.
« Messieurs, il faut des actions et non pas des paroles ; il faut que le repentir vienne du cœur. Je vous parle sans m’échauffer, vous voyez que je suis calme ; je n’ai pas de rancune, et je vous ferai du bien malgré vous. Le maréchal, que voici,

(*) Au nombre de ceux qui se sacrifièrent ainsi en vain et qui périrent dans les supplices, figurent Dziwicki, Antoine Olkowski, Joseph Kurziamski, Blaise Przeorski, Antoine Karczewski, Alexandre Plenkiewicz, Joseph Dawidowicz, Michel Jakubowski, Michel Wolowicz, Félix Rugayski, Sylvestre Raczynski, Palmar, Gieleold, Szpek, Arthur Zawisza et Konarski.

Notes
*palatinat : équivalent (archaïque) du mot « voïvodie »
*Kalisz : ville située à 200 km à l’ouest de Varsovie
*Krakovie : Cracovie (Kraków)
*Lublin : ville située à 100 km au sud-est de Varsovie
*Sandomir (Sandomierz) : ville située sur la Vistule à 200 km au sud de Varsovie
*Plock (Płock) : ville située sur la Vistule à 90 km au nord-ouest de Varsovie ;
*cette république : la « république de Cracovie » ou « ville libre de Cracovie », mise par le congrès de Vienne sous protectorat conjoint de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche, dotée d’institutions libérales ; annexée par l’Autriche en 1846
*citadelle : la « citadelle de Varsovie »  (cytadela Warszawska, ulica Skazańców 25), construite après le soulèvement de 1830-1831 ; sur la rive gauche de la Vistule, un peu en aval du château royal
*château de Lazienki : actuel « Palais sur l’Île » (Pałac na Wyspie, ulica Agrykoli 1) construit par Stanislas Auguste Poniatowski à la place d’un pavillon des bains ; dans le parc de Lazienki (Łazienki Królewskieau sud de la Vieille ville


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« remplit mes intentions, me seconde dans mes vues, et pense aussi à votre bien-être. »
Ici, les membres de la députation saluèrent le maréchal.
« Eh bien ! Messieurs, reprit le tzar, que signifient ces saluts ? Avant tout, il faut remplir ses devoirs, il faut se conduire en honnêtes gens. Vous avez, Messieurs, à choisir entre deux partis, ou persister dans vos illusions d'une Pologne indépendante, ou vivre tranquillement et en sujets fidèles sous mon gouvernement.
« Si vous vous entêtez à conserver vos rêves de nationalité distincte, de Pologne indépendante, et de toutes ces chimères, vous ne pouvez qu'attirer sur vous de grands malheurs. J'ai fait élever ici la citadelle, et je vous déclare qu'à la moindre émeute je ferai foudroyer la ville, je détruirai Warsovie, et, certes, ce ne sera pas moi qui la rebâtirai.
« Il m'est bien pénible de vous parler ainsi; il est bien pénible à un souverain de traiter ainsi ses sujets; mais je vous le dis pour votre propre bien. C'est à vous, Messieurs, de mériter l'oubli du passé; ce n'est que par votre conduite et votre dévouement à mon gouvernement que vous pouvez y parvenir.
« Je sais qu'il y a des correspondances avec l'étranger; qu'on envoie ici de mauvais écrits, et que l'on tâche de pervertir les esprits. Mais la meilleure police du monde, avec une frontière comme la vôtre, ne peut empêcher les relations clandestines. C'est à vous-mêmes à faire la police, à écarter le mal.
« C'est en élevant bien vos enfants, en leur inculquant des principes de religion et de fidélité à leur souverain, que vous pouvez rester dans le bon chemin.
« Et au milieu de tous ces troubles qui agitent l'Europe, et de toutes ces doctrines qui ébranlent l'édifice social, il n'y a que la Russie qui reste forte et intacte.
« Croyez-moi, Messieurs, c'est un vrai bonheur d'appartenir à ce pays et de jouir de sa protection. Si vous vous conduisez bien, si vous remplissez tous vos devoirs, ma sollicitude paternelle s'étendra sur vous tous, et malgré tout ce qui s'est passé, mon gouvernement pensera toujours à votre bien-être.
« Rappelez-vous bien ce que je vous ai dit. »
Ce discours est jugé depuis longtemps dans l'esprit de l'Europe, et nous citerons à cet égard les paroles d'un publiciste distingué.
« Le traité solennel de Vienne, dit M. Saint-Marc Girardin*, la proclamation d'Alexandre, son propre manifeste en montant sur le trône, l'empereur Nicolas a tout oublié dans son discours aux Polonais. Étrange effet de la colère .ou d'une politique ambitieuse ! Il déclare à la face de l'Europe qu'il n'y a plus de Pologne distincte; il invite les Polonais à adjurer cette chimère ! Les traités, à l'entendre, ne sont plus qu'un rêve. Cette patrie polonaise, cette patrie nécessaire à l'Europe, selon Alexandre, ce n'est plus, selon Nicolas, qu'une illusion à laquelle il faut que Warsovie renonce... L'empereur Nicolas lui apprendra comment on oublie, lui qui a si vite oublié les bienfaits de son frère et le testament qui l'a fait empereur*.
« Alexandre savait résister aux haines brutales de la Russie contre la Pologne ; Alexandre savait modérer et contenir le peuple qu'il conduisait. Il croyait que c'était l'art du gouvernement de diriger et non de suivre, de donner le mouvement et non de le recevoir. Russe, il savait s'élever au-dessus des rancunes de sa nation, et il favorisait la Pologne. Était-ce une grandeur d'âme imprudente ? Non ! C'était une politique habile et sage, la politique d'un homme qui concevait d'une manière à la fois juste et élevée la destinée mutuelle de la Pologne et de la Russie. Placée en avant de la Russie du côté de l'Europe, la Pologne devait mettre l'empire russe dans une communication nouvelle avec la civilisation européenne; c'était un accès ouvert aux sciences et aux lumières de l'Occident. C'était un degré intermédiaire

Notes
*Saint-Marc Girardin (Marc Girardin, 1801-1873) : universitaire et critique littéraire, auteur d’articles dans Le Journal des Débats et La Revue des Deux Mondes, député orléaniste de la Haute-Vienne de 1834 à 1848 ;
*les paroles d’un publiciste distingué : la citation provient sans doute d’un discours prononcé à la Chambre des députés, évoqué, par exemple, par La Revue de Paris, 1836, tome 25, page 215 (« Chronique »). L’auteur écrit :
« pendant trois jours, eu effet, il n'a été question dans Paris que de ce discours de M. Saint-Marc Girardin, qui a plaidé comme Cicéron pro Milone, dans l'intérêt de la Pologne. Résumé fidèle des articles de M. Girardin dans les Débats, ce discours ne pouvait manquer de produire une grande sensation; M. Girardin exprimait à la tribune la pensée de son journal. Nous ne croyons pas que les salons russes s'en soient pourtant fort émus. Cette philippique violente contre l'empereur Nicolas paraît avoir causé, au contraire, une recrudescence de fêtes et de bals chez tous les représentans de Saint-Pétersbourg, comme une belle éruption du Vésuve amène les chants et les danses à Portici. »
*le testament qui l'a fait empereur : Nicolas 1er est le troisième fils de Paul 1er ; il succède à Alexandre à la place de Constantin, qui semble ne pas avoir voulu être tsar ; dans son testament, Alexandre désigne effectivement Nicolas comme successeur, mais celui-ci ne semble pas avoir été enthousiaste : étant radicalement légitimiste, il estime que le trône doit revenir à Constantin ; il ne l’accepte qu’après un certain délai, lorsque la situation devient trop problématique ; l’énoncé de Girardin sur le « manque de reconnaissance de Nicolas » est donc un peu biaisé


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de civilisation entre la Russie et l'Occident. Voilà ce que pouvait et ce que devait être la Pologne unie à la Russie; mais pour cela, il fallait que la Pologne fût gouvernée doucement, et qu'elle vît dans la Russie une sœur et non une maîtresse oppressive et cruelle. Pour cela, il fallait gagner la Pologne et non l'irriter. Voilà ce que n'a pas compris l'empereur Nicolas. Russe, il n'a su que partager les rancunes de sa nation à l'égard de son ancienne rivale, et s'écartant de la bienveillance politique qu'Alexandre témoignait à la Pologne, il l'a persécutée et opprimée. De là, l'insurrection de 1830. Aujourd'hui il ne comprend pas davantage les nobles desseins et les hautes pensées de son frère; la reconnaissance même, qui devrait les lui expliquer, ou tout au moins les lui faire respecter, la reconnaissance est muette, et il s'écrie avec colère qu'Alexandre a fait pour la Pologne plus qu'un Russe n'aurait dû faire. Oui, plus qu'un Russe, mais non plus qu'un empereur qui comprend sa mission, qui dépasse son peuple non-seulement de toute la hauteur de son pouvoir, mais de toute la hauteur aussi de son intelligence et de son caractère, qui modère, qui dirige, et qui fait son métier de roi »
Comme corollaire de ce langage, dicté au publiciste français par l'équité et un sentiment profond des droits des nations, ajoutons les paroles d'un écrivain allemand qui nous a souvent guidé.
« Pendant que la diplomatie, dit M. de Raumer*, entreprend, par une contradiction grossière, de prouver la justice et l’indispensable nécessité d'une dissolution de la Pologne, et que les Russes soutiennent, avec raison, qu'une mauvaise cause est à jamais perdue, les Polonais s'écrient: Tout est perdu, hors l'honneur ! Mais si les deux parties écoutaient l'avis du spectateur désintéressé, ils apprendraient que les peuples et les rois expient également leurs fautes, ainsi que celles de leurs ancêtres, et que le triomphe le plus glorieux peut être suivi de douleurs amères, de même que dans le désastre le plus cruel, il est encore de nobles consolations. Ce n'est que lorsque ce double sentiment se développera chez les deux nations rivales, que l'on pourra espérer une réconciliation réelle et la résurrection de la Pologne. Autrement, les Russes ne récolteront sur les ruines de la destruction que des fleurs funéraires pour tresser leurs couronnes triomphales, et l'air empesté que la haine souffle des tombeaux infectera pendant des siècles entiers cette malheureuse contrée. »
En attendant des temps meilleurs, les réfugiés polonais, qui représentent aujourd'hui leur patrie à l'étranger, ainsi que le faisaient, au commencement de ce siècle, les légions polonaises, célèbrent chaque année avec un pieux recueillement le jour anniversaire de la révolution du 29 novembre 1830. A Londres, S. A. R. le duc de Sussex, oncle de la reine d'Angleterre, a présidé le dernier meeting polonais. À Paris, ces fonctions furent d'abord remplies par le général la Fayette*, que remplaça, après sa mort, M. le comte de Lasteyrie* ; et, au moment même où nous achevons ce travail, lés réfugiés sont encore sous l'impression des paroles éloquentes que M. Arago*, président de la réunion générale de cette année, conjointement avec le palatin Antoine Ostrowski*, et le prince Adam Czartoryski, présidant la Société littéraire polonaise de Paris*, ont fait retentir dans tous les cœurs polonais.
Tous les ans, à l'ouverture de la session, les chambres françaises renouvellent leurs protestations contre la destruction de l'antique nationalité polonaise, et engagent le gouvernement à réclamer l'exécution des traités qui l'ont garantie.
Parmi les défenseurs les plus persévérants de cette cause sacrée, on compte MM. Villemain*, de Tascher*, d'Harcourt*, de Montalembert*, Bignon*, de Tracy*, Odilon-Barrot*, qui, soit par leurs discours, soit par leurs écrits, expriment à chaque occasion leurs vœux généreux.
« La Pologne, a dit M. de Montalembert, occupe depuis longtemps le

Notes
M. de Raumer : Frédéric de Raumer (Friedrich von Raumer, 1781-1873), écrivain allemand dont Charles Forster a traduit en français Polens Untergang, 1832 (La Chute de la Pologne, 1837)
le général la Fayette : Gilbert du Motier, marquis de la Fayette (1757-1834)
M. le comte de Lasteyrie : Charles de Lasteyrie (comte Charles Philibert de Lasteyrie du Saillant, 1759-1849), comme on le voit dans l’ouvrage suivant :
**Joseph Straszewicz, Les Polonais et Polonaises de la révolution du 29 novembre 1830, Paris, Pinard, 1832, (p. 7 de la conclusion, à la fin de l’ouvrage
dans lequel Charles de Lasteyrie apparaît parmi les vice-président du « Comité central franco-polonais, formé à Paris le 28 janvier 1831 », dont le président est La Fayette
M. Arago : le physicien François Arago (1786-1853), donné comme député dans le livre cité ci-dessus (il est élu en 1831, les autres « Arago » seulement en 1848 ou après)
le palatin Antoine Ostrowski : Jean-Antoine Ostrowski (Antoni Jan Ostrowski, 1782-1845, voir notice de la Wikipédia polonaise) : noble polonais ; député, voiévode (« palatin ») ; durant l’insurrection de 1830-1831, commandant de la Garde nationale de Varsovie et président du Sénat ; auteur de plusieurs ouvrages historiques
la Société littéraire polonaise de Paris : créée en 1832 par des Polonais émigrés à Paris et placée sous la présidence d’Adam Czartoryski (devenue en 1854 la Société historique et littéraire polonaise)
Villemain : Abel-François Villemain (1790-1870), écrivain, pair de France (1832), ministre de l’Instruction publique (1839-1845)
de Tascher : sans doute Ferdinand de Tascher (1779-1758), parent de l’impératrice Joséphine, membre libéral de la chambre des Pairs à partir de 1822, partisan de la Monarchie de Juillet
Harcourt : Eugène d’Harcourt (1786-1865), diplomate (plusieurs fois ambassadeur de France), député sous la Monarchie de Juillet 
de Montalembert : Charles de Montalembert (1810-1870), homme politique et écrivain, théoricien du catholicisme social
Bignon : Edouard Bignon (1771-1841), diplomate (en poste notamment à Varsovie à l’époque du duché) et homme politique
de Tracy : sans doute Victor Destutt de Tracy (1781-1864), député de 1824 à 1851, proche de Lafayette
Odilon-Barrot :  Odilon Barrot (1791-1873), député sous la Monarchie de Juillet, président du Conseil sous la Seconde République


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premier rang parmi les peuples victimes. Elle a toujours souffert, et toujours elle a persisté à souffrir. Toujours envahie, dévastée, trahie, elle n'en a pas moins toujours jeté le gant aux oppresseurs, et marché la poitrine à jour contre eux. La résignation à cette haute mais dure mission est empreinte dans son histoire, dans ses traditions, dans ses mœurs, dans toute ton existence nationale, depuis le touchant sacrifice de la reine Hédvige jusqu'aux dévouements héroïques de Sobieski pour l'ingrate Autriche et des légions pour la France. Le sacrifice a été sa vie, son métier, et pour ainsi dire son industrie; c'est de ce pain-là qu'elle s'est nourrie, et rien n'annonce qu'elle en soit rassasiée. Ses anciens preux ne bâtissaient pas de châteaux indestructibles comme les nôtres; ils n'habitaient que des maisons de bois, afin de les abandonner et de les laisser brûler sans regret quand le service de la patrie les en éloignait. Ses ambassadeurs se ruinaient de fond en comble à l'étranger, ne voulant ni appauvrir le trésor public, ni laisser éclipser par personne l'éclat du nom polonais. Ses budgets étaient votés par enthousiasme, et ses impôts se nommaient secours d'amour (subsidium charitativum).
« Toutes ses antiques richesses, toute sa force primitive, elle les possède encore; ses enfants exilés comme ses enfants esclaves ont hérité d'un double trésor : l'esprit de sacrifice et l'esprit de foi. Avec un pareil héritage, que ne peut-on espérer ? que ne peut-on reconquérir ?
« N'est-ce pas la foi qui donne et redonne la vie ? n'est-ce pas le sacrifice qui l'entretient ? Par cette foi inébranlable en leur cause, ils déjoueront toutes les intrigues de leurs adversaires secrets, comme ils ont bravé tous les forfaits de leur tyran avoué. Par cette héroïque manie de tout sacrifier pour elle, ils lui assurent une durée éternelle, une inépuisable fécondité. Le double caractère que nous leur reconnaissons n'est point une illusion.
Doutez-vous de leur dévouement ? Mais cherchez donc parmi ces réfugiés qui ont tout perdu pour la patrie, biens, foyers, dignités, santé, femmes, enfants, tout ce que l'homme a le droit et le besoin de défendre et d'aimer ; cherchez-en un seul qui ne soit prêt à recommencer demain, et cela sans hésitation, sans peine, sans surprise même. Ces hommes-là ne s'étonnent que d'une chose, c'est que nous soyons, nous, étonnés de leur dévouement.
« Doutez-vous de leur foi ? Mais voici quarante années qu'ils viennent parmi nous nous montrer leurs blessures et les tronçons de leur chaîne. Vous ont-ils jamais montré la moindre apparence de découragement ? ont-ils jamais cessé de croire à l'affranchissement de leur pays, au châtiment de leurs oppresseurs, à la tardive mais sûre justice d'en haut ? Lorsque, laissant loin derrière eux la patrie et unis à nos armées républicaines, ils les aidaient à conquérir l'Italie, leur poitrine gonflée laissait échapper ce chant célèbre : Non, la Pologne n'a point péri puisque nous vivons encore*. Ceux qui le chantèrent les premiers sont morts, morts pour nous, au pied des Pyramides* ou sur les plages de Saint-Domingue* : mais le chant, et l'âme qui le dicta, et la foi qui l'inspira, ont survécu, et leurs enfants le répètent chaque jour; et un jour viendra, s'il plaît au ciel, où ils le répéteront encore une fois sur les bords de la Wistule affranchis.
« Le triomphe de la Pologne sera le triomphe de la liberté et de la justice: or, la justice et la liberté sont les filles aînées de Dieu. »
Le jour de la réparation, peu d'entre nous le verront peut-être, car bien des obstacles s'élèvent contre la résurrection de la Pologne pour de longues années encore; mais il n'est pas un de ceux qui souffrent en ce moment dans l'exil, qui n'ait la conviction intime que la; Pologne revivra, brillante et radieuse, et cette fois pour toujours ! »


Notes
Citation de Montalembert : extraits (pages 12 à 16 et 19) d’un article intitulé « Consolation », publié dans Le Polonais Journal des intérêts de la Pologne, tome 1 (juillet 1833), p. 8-19 ; Forster n'indique pas les coupures qu'il a effectuées
* Non, la Pologne n'a point péri puisque nous vivons encore : c’est la première phrase du Chant des légions polonaises en Italie ou Hymne de Dombrowski, composé en 1797, hymne national de la Pologne depuis 1927 ; le texte polonais dit : « Jeszcze Polska nie zginęła, Kiedy my żyjemy »
les premiers sont morts, morts pour nous, au pied des Pyramides : Montalembert évoque ici la présence de soldats des Légions polonaises pendant l’expédition d’Egypte
sur les plages de Saint-Domingue : plusieurs milliers de soldats polonais ont été envoyés pour mater la révolte de Haïti (« Saint Domingue »), expédition (très douteuse, en particulier du point de vue des Polonais) dont très peu sont revenus


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Création : 20 janvier 2014
Mise à jour : 6 novembre 2014
Révision : 6 novembre 2014




























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