lundi 5 janvier 2015

175 Edouard Ganche 3 « Chopin sujet polonais » : le texte

Le texte de l’article d’Edouard Ganche « Frédéric Chopin sujet polonais » paru dans Voyages avec Frédéric Chopin (1934)


Classement : écrits sur Chopin ; nationalité de Frédéric Chopin






Je donne ci-dessous le texte annoté du second chapitre de cet ouvrage (pagination de la seconde édition).

Les astérisques renvoient aux notes (sous chaque page de l'ouvrage). Les gras correspondent aux passages qui feront l'objet de commentaires.


« Frédéric Chopin sujet polonais »

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Est-il devenu nécessaire de démontrer, de prouver irréfutablement et définitivement que Frédéric Chopin était Polonais ? Cette obligation est plus impérieuse que jamais et en France spécialement, car d’aucuns ne sont guère éclairés sur cette matière, d’autres s’obstinent à ne pas essayer de comprendre que Chopin est purement Polonais dans le sens où un homme accomplit sa vie et son œuvre, et, par conséquence, persistent avec simplicité à l’imaginer français en considération de son nom et de son père.
Nous avons expliqué précédemment, et sans qu’il soit possible de contester cette vérité, le pur polonisme de Frédéric Chopin dans toutes les partie de son être moral, dans toutes ses conceptions, ses tendances et les efforts de son action. Frédéric Chopin et son œuvre représentent le polonisme jusqu’à l’absolu.
Nous voulons maintenant aborder la question plus


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positive encore et tout aussi incontestable de l’appartenance entière de Frédéric Chopin à la Pologne comme sujet polonais. Nous la traitons dans sa forme la plus stricte, celle des lois, et par le rapport des faits.

En 1807, le traité de Tilsitt* avait rendu l’indépendance à une petite partie de la Pologne, érigée en duché de Varsovie*. En 1815, cette autonomie disparaissait*. Frédéric Chopin, né en 1810, dans le duché de Varsovie, c'est-à-dire dans une Pologne réduite, mais libre, était citoyen polonais pour la raison péremptoire et simple que son père était déjà citoyen polonais. Les lois en vigueur étaient les mêmes que présentement, celles édictées dans le Code Napoléon*, celles de notre Code Civil. Si nous l’ouvrons au chapitre 1er, nous lisons les textes qui s’appliquent à la situation de Nicolas Chopin, père de Frédéric.

# 17 (ancien texte) La qualité de Français se perdra : 1) Par la naturalisation acquise en pays étranger ; 2) Par l’acceptation, non autorisée par le Roi*, de fonctions publiques conférées par un gouvernement étranger ; 3) Par tout établissement fait en pays étranger, sans esprit de retour. 
# 18 Le Français qui aura perdu sa qualité de Français pourra toujours la recouvrer en rentrant en France avec l’autorisation du Roi, et en déclarant qu’il veut s’y fixer et qu’il renonce à toute distinction contraire à la loi française.
# 21 Le Français qui, sans autorisation du Roi, prendrait du service militaire chez l’étranger, ou s’affilierait à une corporation militaire étrangère, perdra sa qualité de Français. Il ne pourra rentrer en France qu’avec la permission du Roi, et recouvrer la qualité de Français qu’en remplissant les conditions imposées à l’étranger pour devenir citoyen.

Notes
* traité de Tilsitt : plus exactement traités de Tilsit (ville alors prussienne sur le Niemen, actuelle Sovetsk dans l'enclave russe de Kaliningrad), signés les 7 et 9 juillet 1807, suite à la bataille de Friedland (14 juin 1807), entre la France (Napoléon), la Russie (Alexandre 1er) et la Prusse (Frédéric-Guillaume III)
* duché de Varsovie : Etat sous tutelle française créé à partir des provinces polonaises annexées par la Prusse en 1793 et 1795
* en 1815, cette autonomie disparaissait : le traité de Vienne fait alors du duché de Varsovie (diminué de quelques provinces) un royaume dévolu à Alexandre ; Edouard Ganche emploie ici « autonomie » au lieu de « indépendance », qu'il vient d'utiliser, ce qui introduit une distorsion conceptuelle ; en réalité, il y a perte de l'indépendance (sous tutelle française), mais maintien d'une certaine autonomie (sous tutelle russe)
* Code Napoléon : le Code civil, en vigueur en 1804 en France, a été désigné comme « Code Napoléon » à partir du moment où il a été imposé à différents pays étrangers, notamment au royaume d’Italie
* du Roi : la citation ne vient évidemment pas du Code Napoléon de l’époque du duché de Varsovie, qui utilisait la formule « de l’Empereur », mais d'un Code de la Restauration ou de la Monarchie de Juillet.


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Ainsi trois articles du Code civil frappaient le père de Frédéric Chopin et lui ôtaient sa qualité de Français. A Varsovie, Nicolas Chopin s’était engagé dans la Garde Nationale* où il gagna le grade de capitaine. Il fut professeur* au Lycée, à l’Ecole d’Artillerie et du Génie, à l’Ecole Militaire préparatoire. Il avait donc pris du service militaire à l’étranger sans autorisation, et accepté des fonctions publiques conférées par un Gouvernement étranger. Ayant vécu soixante-treize ans il ne revit pas la France et l’interdiction le concernant ne fut peut-être pas complètement étrangère à son abandon du pays natal. Il est inutile de rappeler encore comment le parfait honnête homme qu’était Nicolas Chopin, par une inexplicable et stupéfiante anomalie, ne donna jamais un signe de vie à son père, à sa mère, à ses sœurs* et renia sa famille. Il ne conseilla point à son fils de se rendre en France, il ne manifesta aucun désir de l’aller voir à Paris et jamais Frédéric Chopin n’eut la pensée d’attirer son père en territoire français. Ainsi Nicolas Chopin, ayant abandonné la France irrévocablement, voulait que ses enfants fussent Polonais comme leur mère, indéfectiblement Polonais.

La situation légale et nationale de Frédéric Chopin était encore mieux caractérisée. Le paragraphe 10 (livre 1er) du Code Civil dit :

Tout enfant né, en pays étranger, d’un Français qui aurait perdu la qualité de Français, pourra toujours recouvrer cette qualité, en remplissant les formalités prescrites par l’article 9. 

Toutes ces lois jetaient Frédéric Chopin hors de France, mais elles ne présentaient pas plus de sens

Notes
* Nicolas Chopin s’était engagé dans la Garde Nationale : en 1794, lors de l’insurrection de Kosciuszko
* professeur : précepteur dès les années 1790, il devient professeur de français au lycée de Varsovie à la rentrée 1810 et est titularisé un peu plus tard
* [il] ne donna jamais un signe de vie à son père, à sa mère, à ses sœurs : Edouard Ganche écrit ceci antérieurement à la découverte (1949) de la lettre adressée en 1790 par Nicolas Chopin à ses parents, fait qui ne corrobore pas le point de vue radical (reniement de sa famille) d'Edouard Ganche

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pour lui que si elles avaient été lettres mortes. Il ne connaissait et ne voulait connaître que son pays natal, celui de sa mère, celui auquel son père s’était attaché, celui dont il avait sa langue maternelle, où il avait joué enfant, où il s’était instruit, formé, où vivaient ses parents, ses sœurs, ses amis.

Quand le duché de Varsovie fut, en 1815, réuni à l’empire russe*, Frédéric Chopin devint légalement sujet russe. Cette entrave nouvelle à ses affections, à sa liberté polonaise, le tortura plus tard, le révolta, mais il resta dédaigneux des lois russes comme il le fut de toute loi qui eût voulu le détacher de la collectivité nationale. En 1849, lors de sa mort, l’illustre compositeur était sujet russe, mais pour un Polonais ce classement restait parfaitement vain. L’esprit polonais entendait rester et resta dans la continuité sociale qu’il perpétuait depuis plus de dix siècles.

*

Arrivé à Paris au mois de septembre 1831*, Frédéric Chopin était âgé de 21 ans et 7 mois, de près de 22 ans peut-on dire, et son séjour en France fut de 18 années. A l’heure où il s’arrêtait dans la capitale française, son génie musical était accompli, le temps des œuvres d’imitation et de mode était expiré et le compositeur nous apportait les sept mazurkas initiales et le premier grand chef-d’œuvre des 12 Etudes (op. 10). L’éloignement du pays natal et du pays durement opprimé eut comme conséquence immédiate d’aviver chez l’artiste créateur son attachement à sa

Notes
* le duché de Varsovie fut, en 1815, réuni à l’empire russe : formulation inappropriée ; selon le traité de Vienne, le royaume de Pologne est « lié pour toujours » à l’Empire russe (par le biais dynastique), mais, clairement, n’en fait pas partie
* arrivé à Paris au mois de septembre 1831 : Chopin, venu à Vienne pour des raisons professionnelles au début de novembre 1830 (peu avant le déclenchement de l’insurrection de 1830-1831), quitte l’Autriche pour la France durant l’été 1831

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Nation, de tendre vers les sources d’inspiration polonaise toutes les forces de son cerveau, de lui donner la puissance de réaliser une représentation idéale d’un peuple dans un art souverainement évocateur, démonstratif et séduisant. Sa musique possède une signification explicite parce qu’il y eut interdépendance entre elle et tous les éléments vitaux de la Pologne.

Sous l’empire de cette passion directrice de son esprit et de son cœur, comment Frédéric Chopin aurait-il pu se rapprocher d’un autre pays ? Il eut la faculté, pareillement aux émigrés polonais, de solliciter la naturalisation française. La seule proposition en aurait été reçue par lui avec colère et indignation. « Je me suis attaché aux Français comme aux miens propres », écrivait-il en 1848. Il aimait la France après la Pologne, mais il ramenait sans cesse ses regards vers ce qui était polonais, vers le pays où existait sa maison familiale.
En France, Frédéric Chopin pouvait paraître absent du lieu qu’il habitait, et séparé des gens qui l’approchaient, quand ils n’étaient pas des compatriotes. En Espagne même, à Majorque*, pendant qu’il accomplit, en 1838, un de ces voyages que l’homme souhaite dans les plus beaux rêves de sa jeunesse, Chopin est-il intéressé, remué par la nature, l’ambiance ? L’artiste reçoit-il des impressions du bonheur qu’il doit éprouver, son art traduira-t-il les sensations, les sentiments nés dans ce milieu nouveau et superbe ? Aucunement. Même là, même dans cette circonstance où toutes les joies humaines auraient dû être possédées par le génial musicien, il est seulement préoccupé de choses polonaises. Sous son influence, George Sand* écrit sur

Notes
* Majorque : Chopin y séjourne avec George Sand et ses enfants de novembre 1838 à février 1839
* George Sand (1804-1876) et  Chopin sont liés de 1838 à 1846


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les Dziady de Mickiewicz* une étude qui parut dans la Revue des Deux Mondes avec ce titre : « Essai sur le drame fantastique : Goethe, Byron et Mickiewicz. » De la ballade « Le Switez* » du poète polonais, Chopin s’inspire pour composer sa splendide 2me Ballade, chef-d'œuvre d’extériorité dans l’art. Il crée ensuite des Mazurkas, deux Polonaises, esquisse le troisième Scherzo ; toutes ses pensées sont dirigées vers la Pologne, car le plus beau rêve d’amour chez Chopin sera toujours subordonné au rêve polonais.

Dans un article de La Gazette Musicale du 2 mai 1841, Liszt* déclarait : « Ainsi qu’à cet autre grand poète Mickiewicz, son compatriote et son ami, la muse de la Patrie lui dictait ses chants, et les plaintes de la Pologne empruntaient à ses accents je ne sais quelle poésie mystérieuse qui, pour tous ceux qui l’ont sentie, ne saurait être comparée à rien… »
Dans ses nombreuses lettres à sa famille, il se plaint souvent de vivre au milieu « d’étrangers ». Son père lui écrivait en 1834 : « Puisqu’il semble que tu resteras encore quelque temps dans « l’étranger », je te dirais, mon enfant, qu’il y a dû avoir dans les gazettes de France en date du 11 juin que "tout Polonais ait à demander une prolongation de son passeport" . Comme tu es parti avant les troubles et que tu n’y as eu aucune part, tu me ferais plaisir de prendre des renseignements à ce sujet, ce qu’il t’est facile de faire à l’Ambassade. Je t’avoue que je ne désirerais pas que, par négligence, tu te trouvasses mis au nombre des réfugiés. »
Vers sa 18e année Nicolas Chopin s’était fixé en Pologne, il voulut devenir Polonais, se marier avec une femme polonaise et faire souche. Qui donc aurait

Notes
* Mickiewicz : Adam Mickiewicz (1798-1855), poète polonais. Voir la page Notices biographiques
* Dziady : poème de Mickiewicz, en français : Les Aïeux (1823)
* le Switez : ballade de Mickiewicz (Świteź), relative à la légende du lac Switez (Sviciaź, actuelle Biélorussie)
* Liszt : Franz Liszt (1811-1886), ami de Chopin dans les années 1830, est aussi l'auteur de la première biographie de Chopin (1851)


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encore la simplicité de supposer que ses enfants n’étaient pas Polonais ?

Constatons comment Frédéric Chopin écrivait très mal le français et recherchait toutes les occasions d’écrire ou de s’exprimer dans sa langue maternelle. Il mentionnait dans sa correspondance les rencontres de personnes polonaises qui manifestaient le désir de l’appeler Chopski ou Chopinski, pour que nul ne doutât de sa nationalité. D’un Polonais rencontré, il disait joyeusement : « Avec lui au moins, je parle notre langue. » Lorsque Mickiewicz et Slowacki* vivaient à Paris, ils n’auraient jamais eu la pensée de considérer Chopin comme n’étant pas un vrai Polonais. Bien loin de cette supposition, tous les Polonais regardaient leur compatriote comme un représentant éminent du polonisme.
De l’éducation, de l’instruction polonaise de Chopin, de leur influence prépondérante sur son œuvre, les preuves surabondent. Il n’y eut jamais un Polonais plus polonais que l’auteur des Ballades et des Mazurkas. Peu de Polonais au temps de Frédéric Chopin connurent mieux la Pologne. Enfant, il passait ses vacances à la campagne. Jeune homme, il voyagea beaucoup à travers son pays. Pour se rendre à Reinerz*, Berlin*, Vienne*, il parcourut lentement, en diligence, le royaume de Pologne (partie russe), la Posnanie*, la Galicie* occidentale. Quoique pressé de se rendre à Vienne, il trouve le temps d’aller à Ojcow* (la Suisse polonaise) ; il voit les premières montagnes de Carpathes, quand il va de Cracovie à Bialo-Bielsko (via Wadowice, Andrychow, Kety), seule route solide pour l’Autriche à cette époque. Il connaissait Torun*, ville natale de Copernic, et visita

Notes
* Slowacki : Juliusz Slowacki (Juliusz Słowacki, 1809-1839), poète romantique polonais
* Reinerz : Reinerz Bad, aujourd’hui Duszniki-Zdrój,ville d’eau de Silésie (alors prussienne) où Chopin fait une cure durant l’été 1826
* Berlin : Chopin y séjourne en 1828
* Vienne : Chopin y séjourne en 1829 et en 1830-1831
* Posnanie : alors sous domination prussienne (Grand-duché de Posen) ; Chopin y séjourne un moment durant les étés 1827 et 1829 et le traverse en 1828
* Galicie : sous domination autrichienne
* Ojcow  (Ojców, cf. Cartographie Google) : lieu touristique à quelques kilomètres au nord de Cracovie, où se trouve la grotte Lokietka, liée à un épisode légendaire de l’histoire de la Pologne, durant le règne de Ladislas I Lokietek
*Torun : alors sous domination prussienne ; lieu de naissance de plusieurs membres de la famille Skarbek


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Gdansk (Dantzig*). Frédéric Chopin avait respiré toutes les brises parfumées du sol polonais et il emporta sur son cœur des parcelles de la glèbe qui l’avait nourri et formé.

Peut-il se trouver encore quelqu'un assez insensé pour vouloir dénier à la Pologne la gloire de posséder et de garder son plus illustre fils ? Entendrons-nous une seule voix pour contester Chopin à ses frères Polonais, sous prétexte de piété ? La seule piété, le seul amour véritable envers Chopin, c’est de servir sa renommée, c’est de désirer pour sa mémoire les honneurs suprêmes décernés par sa nation, et une progression continue dans l’admiration des hommes.

Notes
*Dantzig : Chopin y passe un moment durant l’été 1827


A suivre
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Création : 5 janvier 2015
Mise à jour : 7 janvier 2015
Révision : 19 août 2016
































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