lundi 23 février 2015

180 A propos d'un courrier sur Chopin dans la revue L'Histoire (janvier 2015)

Quelques réflexions sur un courrier publié dans L’Histoire en janvier 2015


Classement : presse française actuelle





Dans son numéro de janvier 2015 (407), la revue L’Histoire publie un extrait de lettre que je lui avais adressée en novembre ; voici la teneur de cet extrait :
« Dans l’encadré de l’article sur "Les doubles funérailles de Philippe le Bel" d’Alexandre Bande (n° 405) il est écrit page 74 à propos de Chopin : "né en 1810, il avait dû quitter sa Pologne natale en 1830 et ne la revit jamais." Si Chopin a bien quitté la Pologne en 1830, et n'y est jamais revenu, il n'en est pas parti sous la contrainte comme un exilé ou un proscrit, mais tout à fait volontairement. »

Je me permets de citer le texte intégral de ma lettre :
« Dans le numéro 405 de l'Histoire, page 74, je lis à propos de Chopin : "né en 1810, il avait dû quitter sa Pologne natale en 1830 et ne la revit jamais."

Cet énoncé contient une petite erreur : Chopin a bien quitté la Pologne en 1830, et n'y est jamais revenu, mais il n'est pas parti sous la contrainte, comme un exilé ou un proscrit, mais tout à fait volontairement.

Je me réfère entre autres à un article du Kurier Warszawski du 3 novembre1830, relatif au départ du compositeur de Varsovie le 2 novembre :

"Nasz Rodak, Wirtuoz i Kompozytor muzyczny Fryderyk Szopę (Chopin) wczoraj wyiechał z Warszawy dla zwiedzenia obcych kraiów. Najprzód zatrzyma się w Kaliszu, zkąd uda się do Berlina, Drezna, Wiednia, następnie zwiedzi Włochy i Francją. Liczni przyiaciele tego artysty na których czele znajdował się Rektor Elsner, odprowadzili go do Woli, gdzie przy pożegnaniu uczniowje  szkoły muzyki, wykonali śpiew następuiący:
Zrodzony w Polskiej krainie
niech twój talent wszędzie słynie ;
A gdy będziesz nad Dunaiem,
Spreią, Tybrem lub Sekwaną.
"

Comme on le voit, tout se termine par une chanson (śpiew) : de fait, le 2 novembre 1830, Chopin part pour un grand voyage professionnel, qui doit l'emmener à Vienne, en Italie et à Paris, plus important que celui de l'année précédente, où il a passé seulement quelques semaines à Vienne.
Mais, le 29 novembre, éclate l'insurrection contre Nicolas 1er, et c'est cette insurrection, ou plutôt sa défaite en septembre 1831, qui détermine Chopin à renoncer à un retour dans son pays natal, choisissant de partager le sort des nombreux exilés et proscrits qui avaient participé à l'insurrection. »


Traduction du texte en polonais
« Notre Compatriote, le Virtuose et Compositeur musical Frédéric Szopę (Chopin) est parti hier de Varsovie pour une visite de pays étrangers. Il s’arrêtera d’abord à Kalisz, d’où il se rendra à BerlinDresdeVienne, à la suite de quoi il visitera l’Italie et la France. De nombreux amis de cet artiste, à la tête desquels se trouvait le Recteur Elsner, l’ont accompagné à Wola, où en guise d’adieu, des élèves de l’école de musique ont exécuté le chant suivant :
Né sur la terre polonaise,
Que ton talent soit partout reconnu ;
Même quand tu seras près du Danube,
De la Spree, du Tibre ou de la Seine... »


Commentaires
Je ne pensais pas que cette lettre ferait l’objet d’une publication ; je n’en ai du reste pas été informé, ne la découvrant, un peu par hasard, qu’avec un mois de retard. J’ai été un peu surpris dans la mesure où, tel qu’il apparaît, ce message ne présente pas vraiment d’intérêt, en l’absence de tout élément d’appréciation sur la biographie de Chopin.

Il me semble que le travail d’édition (que la revue se donne à juste titre le droit d’effectuer) a été, en l’occurrence, excessivement réducteur.

Si mon avis avait été demandé, j’aurais tout à fait admis que la partie centrale, concernant la citation du Kurier Warszawski, soit coupée (elle relevait, dans une certaine mesure, du gag), mais j’aurais émis le souhait que la fin soit elle aussi publiée, dans la mesure où elle contenait des précisions utiles (notamment le fait que Chopin partait de Pologne pour des raisons professionnelles).

Pas très grave, tout ça, mais un peu décevant...

Pourquoi Chopin est-il évoqué dans le cadre d'un article sur Philippe le Bel ?

Je cite l’encadré de la page 74 :
« Chopin aussi !
La pratique de la sépulture séparée eut un bel avenir, certes au sein de la maison capétienne, mais aussi sur d’autres personnages, comme Frédéric Chopin. Le compositeur romantique, mort le 17 octobre 1849, avait demandé que son cœur soit inhumé en l’église Sainte-Croix de Varsovie : né en 1810, il avait dû quitter sa Pologne natale en 1830 et ne la revit jamais – mais ne l’oublia pas. Ce choix venait aussi de la crainte qu’avait Chopin d’être enterré vivant. Conservé dans du cognac dans le cénotaphe ci-contre [photo] son cœur repose accompagné d’une citation de l’Evangile de saint Matthieu : « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton corps. » Son corps est, quant à lui, enterré au cimetière du Père-Lachaise à Paris. »

Il est clair que la formule « il avait dû quitter sa patrie » signifie « il avait été contraint de quitter sa patrie » , ce qui est inexact : en novembre 1830, Chopin n’a subi aucune autre contrainte que celle de sa propre volonté. L’absence de détails sur cette « contrainte » renvoie à un corpus d’idées approximatives sur les relations entre Polonais et Russes durant ces années ; notamment : la date de 1830 n’est pas appropriée en ce qui concerne l’exil des insurgés polonais, qui a lieu à partir d'août 1831, à la fin de l’insurrection.
On trouve des approximations du même type chez Gérard Noiriel, qui dans Réfugiés et sans-papiers écrit (page 37 de l'édition de 1999*) : « L’échec polonais de 1830 provoque ce que l’on a appelé la "grande émigration". Plus de dix mille exilés, nobles et bourgeois, modérés et radicaux, quittent leur pays, les deux tiers vers la France (dont Mickiewicz* et Chopin). ». On retrouve les mêmes deux éléments erronés : « 1830 » et « Chopin ». L'erreur de Gérard Noiriel est encore plus évidente que celle d'Alexandre Bande, qui est implicite (noter que Mickiewicz aussi était parti de Pologne avant l'insurrection)

Notes
*édition de 1999 Gérard Noiriel, Réfugiés et sans-papiers La République face au droit d’asile XIX°-XX° siècle, Hachette, coll. « Hachette Littératures Pluriel », 1999 (1° édition sous le titre : La Tyrannie du national, Paris, Calmann-Lévy, 1991)
*Mickiewicz : Adam Mickiewicz (1798-1855), écrivain, historien et militant patriote. Voir la page Notices biographiques.




Création : 23 février 2015
Mise à jour : 25 mars 2015
Révision : 23 août 2016
































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