vendredi 22 mai 2015

196 Janine Ponty 2 : quelques points discutables

Quelques informations sur le livre de Janine Ponty, Les Polonais en France De Louis XV à nos jours (2008) : quelques points discutables dans le domaine historique


Classement : histoire des relations franco-polonaises






Ceci est la suite des pages A propos du livre de Janine Ponty (2) Les Polonais en France (2008), où on trouvera la table des matières de l’ouvrage, et Janine Ponty 2 : à propos de Frédéric Chopin, où j’indique quelques erreurs ou approximations à propos du compositeur.

J’en viens maintenant aux développements sur l’histoire de la Pologne.

Page 40 : le nom du royaume de Pologne
« [Lors du congrès de Vienne], le tsar se taille la part du lion avec le « Royaume de Pologne » ou « Royaume du Congrès », ainsi nommé en référence au fameux congrès de Vienne. »

L’utilisation de la dénomination « royaume du Congrès » comme équivalent de « royaume de Pologne » ne paraît pas appropriée.
Dans la pratique administrative et politique du royaume et dans l’usage des diplomates, la dénomination est « royaume de Pologne » (Królestwo polskie), comme l’indique Nicolas 1er lui-même en 1832 (voir la page Le statut organique du royaume de Pologne) :
« My, [...], przepisaliśmy i postanowiliśmy przez osobny w dniu dzisieyszym, nayłaskawiéy nadany Statut Organiczny wprowadzić w Nasze Królestwo Polskie nowy kształt i porządek Rządu » (« Nous avons résolu et ordonné […] par un Statut Organique publié ce jour, d'introduire dans Notre Royaume de Pologne une nouvelle forme et un nouvel ordre de Gouvernement  »).

La formule « royaume du Congrès » semble avoir été utilisée à des fins pédagogiques, lorsqu’il parait nécessaire de différencier le royaume d’après 1815 du royaume d’avant 1795. C’est ainsi qu’un ouvrage publié en 1923 est intitulé Prawo cywilne obowiązujące na obszarze B. Kongresowego Królestwa Polskiego [Droit civil en vigueur sur le territoire de l’ex-Royaume de Pologne du Congrès] (voir la page Le devenir du code civil polonais de 1825). Dans ce cas (Kongresowe Królestwo Polskie), « du congrès » (Kongresowe) ne qualifie pas « royaume » (Królestwo) mais « royaume de Pologne » (Królestwo Polskie), qui reste donc l’élément essentiel.


Page 79 : Pays de la Vistule
« L’oppression tsariste monte encore d’un cran après l’assassinat d’Alexandre II en 1881 et l’avènement de son fils l’implacable Alexandre III, qui entreprend la russification des peuples de son Empire. Plus de « royaume de Pologne » qui n’était, il est vrai, qu’un vain mot, mais des « Pays de la Vistule » où toutes traces de culture polonaise, ukrainienne ou juive doivent disparaître, si nécessaire par la force. »

Il semble que la dénomination de « Pays de la Vistule » apparaisse effectivement dans les années 1880, bien après les réformes (des années 1860) qui ont réduit à peu de chose le royaume de Pologne ; cependant, formellement, cela n'abolit pas la dénomination « royaume de Pologne ».


Page 40 : catholicisme vs orthodoxie ?
« Ainsi Varsovie passe-t-elle des mains prussiennes […] à celles des Russes, après le bref épisode du duché napoléonien. En tant que capitale dudit « Royaume », elle subit l’affront suprême : le tsar Alexandre 1er s’en déclare le roi, un roi orthodoxe sur cette terre catholique. Et au cours du siècle, s’élèvera une cathédrale orthodoxe sur une des plus grandes places de la ville, la place de Saxe. »

Ce passage est un peu marqué par l’idéologie du « choc des civilisations », et laisse loin derrière le souci d’historicité.
Il ne semble pas que l’avènement d’Alexandre en 1815 ait été perçu comme celui d’un « orthodoxe » sur un Etat « catholique » ; en tout cas, cela n’est pas signalé de façon évidente par les ouvrages historiques. Il s’agit plutôt de l’avènement du vainqueur de Napoléon, avec l’appui ou la neutralité d’une large part de la classe dirigeante polonaise de l’époque (adversaires ou partisans de Napoléon). Même l’hostilité de « l’opinion publique » polonaise à l’encontre de son successeur Nicolas 1er n’a pas de dimension religieuse marquée : les problèmes sont politiques (censure, répression, et surtout, projets de répression contre la France ou la Belgique en 1830). Il est certain en revanche que la répression postérieure à l’insurrection de 1830-1831 inclut des mesures de rétorsion contre l’Eglise catholique.
Pour ce qui est de la « cathédrale orthodoxe » de la place de Saxe, il s’agit de la cathédrale Alexandre Nevski, construite à partir de 1894 et consacrée en 1912. On est donc loin des années de la création du royaume de Pologne (du Congrès). Du reste, d’autres églises orthodoxes ont été construites à Varsovie, beaucoup à la fin du XIXème siècle aussi, la plupart (sauf deux), dont Alexandre Nevski, ayant été détruites dans les années 1920.


Page 40 : le régime représentatif dans le royaume de Pologne
« Le glissement vers l’absolutisme impérial se fait en douceur. De 1815 à 1820 subsistent une Diète et un Sénat ; cent mille Polonais possèdent le droit de votre, plus nombreux que les électeurs français sous Louis XVIII, pour une population six fois moindre. »

Le libellé est trompeur, dans la mesure où ces institutions ont duré jusqu’en 1831 et ont été abolis seulement en 1832, ce qui, du reste, est signalé page 42 (infra).


Page 42 : la répression de 1832
« Les Polonais perdent leur autonomie relative : un statut organique remplace la Constitution. Plus de Diète ni d’armée. L’université de Varsovie doit fermer ses portes. La langue russe devient obligatoire dans les lycées et les tribunaux »

En ce qui concerne « les lycées », le royaume de Pologne ne comptait qu’un lycée public, le lycée de Varsovie, fermé lui aussi en 1832 ; les établissements secondaires créés par la suite sont effectivement russifiés, au moins en partie.
Quant aux tribunaux, la russification n’a probablement pas lieu dès les années 1830, mais ce point est à préciser (page à venir).


Page 63 : les Polonais exilés en France
« [En France], mises à part les enquêtes ponctuelles effectuées à des dates clés, comme celle de décembre 1833, les Polonais semblent inexistants au regard de l’administration française qui ne prend en compte que l’appartenance à un Etat souverain. »

Cette assertion est un peu abrupte.
Dans son livre Un asile pour tous les peuples ? Exilés et réfugiés étrangers en France au cours du premier XIX° siècle (Paris, Armand Colin, coll. « Recherches », 2014), Delphine Diaz, évoquant le contrôle bureaucratique (routinier) des étrangers par la police sous la monarchie de Juillet, indique que : « Produits quasi quotidiennement par la préfecture de police […], les Bulletins de Paris témoignent de la stricte surveillance des étrangers logés dans les garnis. […] La catégorie des « étrangers » n’y est pas encore très affinée : ils y sont présentés selon leur appartenance à une nationalité, ou plutôt à une aire géographique, comme le suggère le Bulletin du 22 décembre 1838 qui fait mention des « Polonais » ou des « Italiens […] de toutes espèces » (page 38).

L’idée que sous la monarchie de Juillet, les « Polonais » ne seraient pas reconnus comme tels parait un peu baroque, étant donné la place qu’ils ont tenu dans l’actualité politique, au moins des années 1830.


Page 63 : les Polonais dans les recensements français
« Les recensements généraux de la population […] introduisent à partir de 1851 une rubrique « Nationalité » […] : nous y chercherions en vain des Polonais. Ils viennent grossir le lot de ressortissants autrichiens, allemands ou russes, selon la zone de partage dont ils sont originaires. »

Il est exact que le recensement de 1851 est le premier à prendre en compte la nationalité de l’intéressé, mais cette rubrique, laissée de côté sous le Second Empire, ne réapparaît qu’en 1872 et 1876, puis à partir de 1886. Le recensement de 1851 comporte par ailleurs une question sur la religion de l’intéressé, qui n’apparaît plus par la suite.
A noter que dans son livre Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIX°-XX°) Discours publics, humiliations privées (Paris, Fayard, 2007 ; Pluriel, 2010), Gérard Noiriel écrit : « A partir du recensement de 1876, les questions sur la religion disparaissent ; c’est le lieu de naissance qui prime pour déterminer la nationalité, et non plus la déclaration faite par les individus. On constate ainsi que le terme « polonais » est remplacé par « sujet russe ». Dès le début de la III° République, l’appartenance à l’Etat est devenue, en effet, le seul critère permettant de définir la nationalité. » (Pluriel, page 202).
Ce passage n’est pas très clair (je ne vois pas le rapport entre « religion » et « nationalité »), mais sur la question de la mention « polonais », il est en contradiction avec ce qu’écrit Janine Ponty du recensement de 1851.




Création : 22 mai 2015
Mise à jour :
Révision : 3 septembre 2016































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