mercredi 30 septembre 2015

212 Le débat parlementaire du 19 février 1833 sur la situation du royaume de Pologne : texte

Reproduction du débat sur la Pologne à la Chambre des députés le 19 février 1833


Classement : histoire des relations franco-polonaises





Le texte de ce débat est reproduit dans l’ouvrage Souvenirs de la Pologne présenté par ailleurs (tome I, pages 26 à 30).

On trouvera ci-dessous une version annotée du texte fourni dans cet ouvrage.


Introduction


« Page 24

ALBUM

SITUATION DE LA CAUSE POLONAISE

L’époque que nous avons choisie pour la publication de notre ouvrage n’est pas complètement stérile en événements propres à réveiller l’attention publique sur notre cause, et dignes d’être consignés dans les annales de notre émigration. Quatre incidents, entre autres, nous semblent devoir être mis hors de ligne : 1° l’espèce de conflit qu’i s’était élevé entre le ministre des Affaires étrangères et l’ambassadeur russe, M. Pozzo di Borgo*, au sujet de l’expulsion réclamée par ce dernier des réfugiés de Paris, […] ; 2° les derniers débats des Chambres françaises, amenés par la discussion du budget des affaires étrangères ; 3° les représentations énergiques de la brave nation hongroise* en notre faveur, nouvellement manifestée dans la séance de la diète* du 28 décembre ; 4° l’accueil que fit la chambre des communes en Angleterre, à une pétition présentée […] au nom des habitants de Kingston […]. 

[... pages 24-26 : texte du point 1]»

Notes
*M. Pozzo di BorgoCharles André Pozzo di Borgo (1764-1842),  Corse, passé au service de la Russie ; il entre dans la diplomatie au moment où Adam Czartoryski est ministre des Affaires étrangères du tsar Alexandre 1er ; ambassadeur de Russie en France de 1814 à 1835
*diète : la diète hongroise de Budapest
*Kingston :

« Page 26
  
Débats de la chambre française

La tribune française vient encore de retentir cette année des débats de nos affaires ; notre cause s’est montrée, malgré le temps qui nous sépare de ses derniers désastres, toute fraiche, toute imposante, plus imposante peut-être que l’année dernière, car cette fois aucune voix ne s’est élevée contre elle. Si nous avons à déplorer quelque chose, ce sont les malheureuses convenances diplomatiques, qui, toutes les fois qu’il s’agit de la question polonaise, semblent autoriser les ministres à se renfermer dan les limites d’une inconcevable réserve, et même à hasarder, dans la chaleur des débats, des faits dont nous pouvons, mieux que tout autre, apprécier l’injustice ; car, ce qui navre nos cœurs, ce qui insulte en quelque sorte à notre infortune, ce sont ces égards qu’ils croient devoir observer toujours envers ce potentat* dont ils condamnent intérieurement la conduite, dont l’audace, les excès et la cruauté n’ont pas d’équivalent dans l’histoire. Si du haut de la tribune ils ont qualifié de monstre le tyranneau de Portugal*, de quelle épithète ne devraient-ils pas se servir pour caractériser l’exterminateur de la Pologne !
Nous allons reproduire les passages relatifs à notre cause, des discours qui ont été prononcés pendant les mémorables séances des

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19 et 20 février, et la polémique qui en est résultée dans les journaux de différentes couleurs. »

Notes
*potentat : il s’agit de Nicolas 1er, tsar de Russie  et roi de Pologne (1825-1856)
*le tyranneau de Portugal : il s’agit de Michel 1er (don Miguel, 1802-1866), présent sur le trône de 1828 à 1834 (voir la page La légion polonaise au Portugal pour les informations sur la crise de succession portugaise à cette époque)


Texte du débat

« Séance du 19

M. de Podenas*. – Ne ferons-nous pas entendre une voix amie pour cette Pologne, si généreuse, si fidèle à ses vieilles affections pour la France, aujourd'hui en proie à tant de douleurs ? Ne trouverons-nous pas dans ces mêmes traités* dont nous avons reconnu l’existence, quelque clause à invoquer pour alléger son infortune ?
M. Salvert*. – Ne craignez pas que je renouvelle des sentiments douloureux en vous parlant d’un autre pays. L’histoire dira que ce pays a voulu la liberté, l’indépendance, la nationalité, et qu’il y a marché avec gloire. La liberté, l’indépendance, la nationalité ont passé ; la gloire ne périra pas ; mais chaque fois qu’on parlera de la Pologne, les Français se tairont et baisseront les yeux.
M. Alexandre Laborde* parlant pour le ministère, n’a fait entendre, au sujet de la Pologne, que ces paroles :
C’est ainsi que nous avons accueilli les débris d’un peuple héroïque, que son vainqueur irrité aurait voulu poursuivre jusqu’au milieu de nous, et que la Russie a dévoré loin de nous son mécontentement.
Le général Lafayette*. – Quant à la Pologne, il n’y a pas d’horreurs qui ne s’y commettent. Lisez les papiers anglais*, vous verrez les détails racontés par des témoins oculaires, et je pourrais citer en témoignage le consul anglais à Cronstadt*, devant la maison duquel un nombre de Polonais ont été suppliciés pour avoir refusé le serment à l’oppresseur. Les circonstances en sont horribles ; il s’agit de quatre, cinq ou six mille coups de bâton, après lesquels les braves Polonais expirent plutôt que de vouloir prêter serment ; on leur déclare qu’ils seront frappés jusqu'à la mort, à moins qu’ils ne prêtent le serment. J’épargne ces détails à la Chambre ; ils sont affreux et soulèvent le cœur.
Dernièrement je me suis plaint, ou plutôt j’ai dénoncé l’enlèvement des enfants nés en Pologne. L’empereur Nicolas rencontra près de Kiow*, sur son chemin, six cents de ces enfants, qui étaient

Notes
*M. de Podenas : Joseph de Podenas (1782-1851), député de l’Aude de 1829 à 1834 (alors membre du « Tiers parti »)
*traités : essentiellement le traité de Vienne de 1815
*M. Salvert : pas de député de ce nom ; en revanche, on trouve Anne, Joseph, Eusèbe Baconnière de Salverte (1771-1839), député de la Seine de 1828 à 1839, membre de la « Gauche »
*M. Alexandre Laborde : Alexandre de Laborde (1773-1842), député de la Seine de 1827 à 1834, de la Seine-et-Oise de 1834 à 1841
*le général Lafayette : Gilbert du Motier de Lafayette (1757-1834)
*les papiers anglais : les journaux anglais (papers, newspapers)
*Cronstadt : port militaire de Saint-Pétersbourg, sur le golfe de Finlande
*Kiow : Kiev (Kijów en polonais)


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conduits ou en Sibérie, ou dans les montagnes du Caucase. Ces malheureux se crurent sauvés, mais il fut loin d’en être ainsi : on a fait continuer leur route aux trois cents enfants mâles, et les filles ont été distribuées à des officiers russes, et à quiconque a voulu en avoir (sensation). C’est un fait que je crois sûr, et je prie la Chambre d’avoir quelque confiance dans mes assertions ; car vous devez vous rappeler que la Gazette d’Augsbourg, qui, dans un articles communiqué de Russie, a dit beaucoup de mal de quelques uns de mes collègues, et de M. le ministre des Affaires étrangères lui-même, pour la part qu’il avait prise à la discussion, s’est bien gardé de prononcer le nom de celui qui avait dénoncé le plus d’horreurs, parce qu’il aurait fallu les nier, et que cela aurait été impossible.
Je sais bien qu’on me reproche d’appeler les gens par leur nom, de perdre le respect pour les têtes couronnées. j’avoue que, de ce côté, je n’avais pas grand’chose à perdre, non plus qu’à la perte de bienveillance à laquelle je m’expose ; mais je crois de ma conscience, de mon honneur, de dénoncer tous ces faits ; comme il est de l’honneur de la France, pour laquelle la Pologne s’est soulevée, et à laquelle elle a évité cette guerre* dont j’ai donné la preuve matérielle à la Chambre, preuve qui m’a été fournie par le grand-duc Constantin* lui-même, non pas tout-à-fait par lui-même, mais par l’oubli qu’il fit d’emporter avec lui son portefeuille dans l’armoire du Belvédère* où il s’était caché ; je crois, dis-je, qu’il est de l’honneur de la France de mettre fin à toutes ces abominations.
Telle est la question, ou plutôt la dénonciation que j’avais à faire, et sur laquelle je désirerais des explications. Je voudrais que le gouvernement français prît des mesures efficaces pour faire cesser toutes ces horreurs, qui réellement font frémir l’humanité. (Marques d’approbation, attestées par le Moniteur même.).
M. de Broglie*, ministre des Affaires étrangères. – Quant à la Pologne, que voulez-vous que je dise, Messieurs ? Nous avons traité une fois ce triste sujet. On énumère, on raconte ici des faits dont je n’ai, pour ma part, aucune connaissance. Je dois dire

Notes
*cette guerre : celle que la Russie aurait envisagée suite à la révolution de Juillet et à l’indépendance de la Belgique
*le grand-duc Constantin : Constantin Romanov (1779-1831), frère des tsars Alexandre 1er et Nicolas 1er, il occupe le poste de « chef de l’armée du royaume de Pologne » de 1815 à 1830 et en est de facto le principal responsable
*Belvédère : le palais du Belvédère de Varsovie, résidence de Constantin durant son mandat dans le royaume de Pologne
*M. de Broglie : Victor de Broglie (1785-1870), ministre des Affaires étrangères de 1832 à 1834, puis de 1835 à 1836 (avec la présidence du Conseil)


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que, bien que les consuls et les autorités que nous avons en ce pays soient interrogés par le ministre des affaires étrangères avec beaucoup de soin et de régularité, aucun des faits que vous a signalés l’honorable général n’est venu jusqu'à lui (1). Je dois croire qu’il y a tout au moins beaucoup d’exagération dans ces tristes narrations ; quelque peu de vérité qu’il puisse y avoir, c’est trop sans doute, et le gouvernement partage les sentiments que ces narrations doivent inspirer.
Que voulez-vous que nous puissions répondre sur ce point ? Nous ne possédons pas la Pologne, nous n’avons pas de gendarmes pour faire la justice dans les différents points de ces contrées. Nous ne pouvons que faire des représentations, qu’invoquer le droit, la raison, la justice et l’humanité (2). Nous remplissons ce devoir, et

(1) Le National* du 25 février relève ce passage du discours de M. le ministre, en disant ce qui suit : « Un négociant français, qui se trouvait à Saint-Pétersbourg lors du supplice des verges infligé, à Cronstadt, à des Polonais qui refusèrent de prêter serment à Nicolas, certifie que M. Fubin*, vice-consul ou agent consulaire de France à Cronstadt, y était présent à la dite époque, et n’a pu ignorer aucune circonstance de cet acte de barbarie, exécuté, au grand jour, sur la place publique, dans une petite ville, et non loin de son domicile. »
Mais ce qui est encore plus positif, c’est que le sieur Buquet*, courrier du cabinet français, se trouvant fortuitement à Cronstadt, a été témoin du supplice de ces Polonais ; il en a raconté les détails le lendemain à Saint-Pétersbourg, en présence de deux personnes actuellement à Paris. A l’extrémité de chaque rang de soldats russes qui fustigeaient les malheureux rebelles, était un prêtre avec l’Evangile, pour recevoir le serment que cette torture leur aurait arraché.
Le sieur Buquet est de retour à Paris depuis plus d’un mois ; il demeure rue du Faubourg-Saint-Honoré, à l’angle de la rue des Champs-Élysées, n° 12 ou 15.
Si donc M. de Broglie n’a pas reçu de communication à ce sujet, c’est bien la faute de ses agents ; à présent il saura à qui il peut s’adresser.
(2) Vis-à-vis un souverain loyal, un gouvernement juste et équitable, recherchant sincèrement la bonne amitié des états civilisés, sans doute tous ces motifs sont d’un grand poids. Vis-à-vis la Russie, nous osons le prédire au ministère, leur tâche sera inutile ; la seule raison envers un gouvernement qui ne fonde sa puissance que sur la brutalité et l’usurpation, est la force, et rien que la force. Mépriser et combattre, voilà le rôle qui convient à la France de juillet vis-à-vis la Russie ; puisse-t-elle reconnaître jamais la grandeur des ressources dont elle peut disposer !

Notes
*Le National : journal fondé en janvier 1830 par Adolphe Thiers, dans la mouvance de Jacques Laffitte (il dure jusqu’au coup d’Etat de 1851)
*Adolphe Thiers (1797-1877), député de 1830 à 1851 ; ministre de l’Intérieur d’octobre à décembre 1832 (gouvernement Soult) ; ministre des Travaux publics de janvier 1833 à avril 1834 (idem) ; ministre de l’Intérieur d’avril à juillet 1834 (idem)
*Jacques Laffitte (1767-1844), banquier et homme politique ; ministre des Finances et président du Conseil de novembre 1830 à mars 1831
*Fubin : ???
*Buquet : ???


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je répète ce que j’ai déjà eu l’honneur de dire à la Chambre, c’est que je ne crois pas que des discussions sur ce sujet soient bien propres à nous aider dans la triste et douloureuse tâche que nous avons entreprise à ce sujet.

(La suite dans la prochaine livraison.)  »


A suivre




Création : 30 septembre 2015
Mise à jour : 19 octobre 2015
Révision : 4 octobre 2016
































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