lundi 19 octobre 2015

218 Les débats des 19 et 20 février 1833 : analyse et commentaires

Les débats à la Chambre des députés les 19 et 20 février 1833 : analyse et commentaires


Classement : histoire des relations franco-polonaises




Ceci est une suite des pages
dans lesquelles sont reproduits les débats du 19 et du 20 février 1833, tel qu’ils apparaissent dans le livre Souvenirs de la Pologne (pages 52-60).

On trouvera ci-dessous une analyse de ces débats, suivie de quelques commentaires.

Analyse
L’ouvrage indique (page 24) que les débats sur la Pologne ont lieu les 19 et 20 février 1833 en relation avec la discussion du budget des affaires étrangères.

Le débat du 19 février
Manifestement, le débat ne portait pas principalement sur la Pologne ; il est probable que chacun des intervenants mentionnés a parlé sur différents thèmes de politique étrangère, dont la Pologne ; seul Lafayette en a parlé assez longuement. Pour les autres, l’ouvrage cité ne reproduit qu’un extrait de leur discours, extrait dont le contenu est d’un intérêt limité.

Le discours de Lafayette
Il évoque des « horreurs » commises par les Russes, notamment une séance punitive qui se serait déroulée à Cronstadt à l’encontre de Polonais refusant de prêter serment au tsar [ce point serait à approfondir] et la rencontre entre le tsar et un convoi d’enfants polonais emmenés en Russie ; il souhaite une intervention du gouvernement français pour faire cesser ce genre de choses.

La réponse de Victor de Broglie
Il affirme
1) ne pas être au courant des faits précis rapportés par Lafayette ;
2) estimer qu’il y a « quelque exagération » ;
3) mais que «  quelque peu de vérité qu’il puisse y avoir, c’est trop sans doute, et le gouvernement partage les sentiments que ces narrations doivent inspirer » ;
4) que la France ne peut pas agir autrement qu'en paroles, doit s'en tenir à « faire des représentations », à « invoquer le droit, la raison, la justice et l’humanité ».

Dans l’ensemble, les mentions du 19 février sur la Pologne se placent donc sur le plan humanitaire de « l’excès de la répression russe », sur laquelle tout le monde semble d’accord, le ministre estimant tout de même qu’elle est moins excessive que ne le dit l’opposition et il affirme que seule une action verbale (« représentations ») est possible, appelant à la discrétion, pour justement ne pas gêner ces représentations [thème classique : seule l’action cachée est efficace].


Le débat du 20 février
Il s’agit d’un véritable débat sur la situation du royaume de Pologne, mené d’un point de vue diplomatique et géopolitique, et non plus humanitaire. Ce débat est marqué par une déclaration du député François Mauguin auquel répond le ministre de l’Instruction publique, François Guizot. Après une nouvelle déclaration de François Mauguin, interviennent Odilon Barrot, auquel répond le ministre du Commerce, Adolphe Thiers, puis Victor Destutt de Tracy, dernier orateur.

La déclaration de François Mauguin
Il écarte la question humanitaire pour mettre l’accent sur la question de l’application « des traités », violés par la Russie du fait de la suppression de la constitution et de l’administration spécifique de la Pologne ; selon lui, il ne faut pas seulement invoquer « l’humanité et la justice », mais exiger l’application des traités. Il ajoute que c’est d’autant plus nécessaire que la Russie est sortie de cette guerre renforcée par sa victoire sur l’insurrection polonaise, et qu’elle a renforcé son alliance avec la Prusse et l’Autriche.

Réponse de François Guizot
Son argument immédiat est qu’aucun changement n’a eu lieu en Pologne : « elle est retombée dans une situation à peu près semblable à celle dans laquelle elle se trouvait », puisqu’elle n’était pas indépendante et qu’elle ne l’est toujours pas. Donc la France n’a subi aucun désavantage du fait de la défaite des insurgés.

Réponse de François Mauguin
Il cite plusieurs points sur lesquels la Pologne a subi une régression importante de son statut.

Intervention d’Odilon Barrot
Il s’appuie sur une analyse selon laquelle, d’après les traités, « la Pologne n’appartient à la Russie que par la constitution qui veut que la Pologne s’appartienne à elle-même » ; puis il généralise et étudie le problème de ce qui « constitue la nation qui s’appartient, et qui est réunie à une autre nation, comme la Hongrie à l’Autriche » : « la nation a une constitution, une armée, une justice, une administration à elle ; qu’elle ne se rattache à la métropole que dans les limites de la constitution », condition qui dans le cas de la Pologne a manifestement été violée par la Russie.
Sa conclusion est identique à celle de François Mauguin : le gouvernement doit exiger l’application des traités.

Réponse d’Adolphe Thiers 
Elle est très courte (environ 5 lignes).
Thiers estime qu’en agissant comme il l’a fait, le gouvernement français « a sauvé non seulement la paix, mais la liberté » et qu’en ce qui concerne la Pologne, il n’a pas pu sauver sa liberté, puisque celle-ci n’existait pas.

Déclaration de Victor Destutt de Tracy
Il met l’accent sur l’augmentation des ressources dont bénéficie la Russie dans la nouvelle situation, grâce à la suppression de l’armée du royaume de Pologne et aux confiscations. Ensuite, il résume les « malheurs de la Pologne » à ceci que « cette nation généreuse dont on devait maintenir la nationalité. Eh bien ! elle n’existe plus ».
Il met ensuite en exergue une analyse de Thiers dans son livre sur la Révolution, à propos de l’abandon de Venise en 1797 et de l’abandon de la Pologne en 1793-1795, analyse qui contredit le point de vue adopté maintenant par Thiers.

Notes
*Odilon Barrot (1791-1873), préfet de la Seine en 1830 ; député de l’Eure, du Bas-Rhin, puis de l’Aisne ; président du Conseil sous la Seconde République
*François Guizot (1787-1874) : ministre de l'Intérieur (août-novembre 1830) ; ministre de l’Instruction publique (octobre 1832-février 1836)


*Victor Destutt de Tracy (1781-1864), député de 1827 à 1851, siégeant dans les rangs de la gauche sous la monarchie de Juillet ; fils du philosophe Antoine Destutt de Tracy (1754-1836)
*François Mauguin (1785-1854), député de la Côte-d’Or de 1827 à 1851, spécialiste à cette époque des questions de politique étrangère
*Adolphe Thiers (1797-1877), député de 1830 à 1851 ; ministre de l’Intérieur d’octobre à décembre 1832 (gouvernement Soult) ; ministre des Travaux publics de janvier 1833 à avril 1834 (idem) 

Commentaires (inachevés)
1) L'usage du mot « Pologne » 
On notera tout d’abord que les orateurs utilisent ce mot de façon ambiguë : parfois il s’agit de l’ancien Etat polonais ou de l’ensemble des territoires actuels de peuplement polonais, mais le plus souvent « Pologne » signifie « royaume de Pologne », formule qui n’est jamais utilisée (bien qu’elle soit d’usage officiel à l’écrit tant dans le royaume de Pologne lui-même qu’en Russie et en France). Il est vrai qu’à l’époque, après l’échec de l’insurrection de 1830-1831, la formule « royaume de Pologne » est mal considérée chez les réfugiés polonais (qui écrivent plutôt « prétendu royaume de Pologne »).
Cette ambiguïté est présente, par exemple, dans le passage suivant du discours de François Mauguin : « D’après les traités de 1815, la Pologne [= « le royaume de Pologne »] devait avoir une administration distincte. Le second paragraphe de l’article premier du traité, porte que les Polonais [= « les ressortissants de l’ancienne Pologne »], sujets respectifs de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie, obtiendront une représentation, des institutions nationales » et chez Odilon Barrot : « La Pologne [= « le royaume de Pologne »], après des partages successifs [de l’ancienne Pologne], fut définitivement attribuée, par les traités de 1814 et de 1815 à la Russie ».
  
2) Le problème de l’ « inexistence de la Pologne »
Le débat est intéressant en ce qu’il révèle un point d’accord entre les deux parties : du côté de l’opposition
*François Mauguin
« la Pologne [=le royaume de Pologne] n’existe plus ; elle est une partie du vaste empire russe, dans lequel elle est entièrement fondue ».
*Victor Destutt de Tracy :
« cette nation généreuse dont on devait maintenir la nationalité. Eh bien ! elle n’existe plus »
La formulation de Destutt de Tracy est critiquable, car on ne voit pas au nom de quoi il peut estimer que la « nation polonaise » a disparu. Il confond ici les notions de « nation » et d’ « Etat ». En fait, il parle lui aussi du royaume de Pologne !
Je m’en tiendrai donc à considérer le problème de l’existence d’un Etat polonais, en l’occurrence, le royaume de Pologne de 1815, existence qui est niée par ces deux orateurs de l’opposition.

Du côté du gouvernement, on pourrait dire que les formulations sont plus complexes, mais elles reviennent au même.
*François Guizot
« la Pologne, lorsqu’elle s’est soulevée, n’existait pas. Elle s’est soulevée pour tâcher d’exister ; mais auparavant la Pologne n’existait pas comme nation s’appartenant à elle-même. »
« elle est retombée dans une situation à peu près semblable à celle dans laquelle elle se trouvait ».

Cette affirmation de 1833 selon laquelle « la Pologne n’existe plus » est peut-être le fondement d’une opinion française que l’on retrouve couramment par la suite, par exemple chez Alfred Jarry à la fin du XIXème siècle, ou au XXème siècle sous la plus de Gérard Noiriel. Dans son livre Réfugiés et sans-papiers, il écrit (en référence à l’époque de la monarchie de Juillet) page 77 : « il n’existe plus ni nation ni Etat polonais », formule qui d’ailleurs nie expressément la survie de la nation polonaise.
Mais, dans le contexte de 1833, il s’agit de la part des orateurs d’un énoncé polémique, et non pas de la conclusion d’une analyse d’historien : pour l’opposition, il s’agit d’établir un contraste entre la situation (positive) d’avant 1831 et la situation (négative) actuelle ; pour le gouvernement, il s’agit de minimiser ce contraste, mais en disant que la situation ancienne n’est pas différente de la situation actuelle (négative).

3) L’analyse de la situation antérieure
Elle est inexacte dans les deux camps, mais surtout dans celui du gouvernement.
Le déni d’une différence réelle entre la situation actuelle et la situation antérieure n’est évidemment pas tenable ; Guizot n’apporte aucune preuve, et cela lui est clairement signalé, en vain d'ailleurs.
Mais l’opposition fait une erreur d’analyse (pas forcément volontaire d’ailleurs) en rapportant tout ce qui existait dans le royaume de Pologne au traité de Vienne. En fait celui-ci est assez évasif : il parle effectivement d’ « administration distincte », mais ne spécifie ni la constitution, ni le contenu de la constitution, ni l’armée, ni a fortiori l’Université. 
  
4) L’analyse de la situation actuelle
Le gouvernement est amené à minimiser les problèmes conjoncturels (l’ampleur de la répression) et les problèmes structurels (la régression du statut du royaume de Pologne), l’opposition à les maximiser.

5) Le problème de l’ampleur de la répression
Un problème ponctuel est celui de la validité des accusations d’exaction proférées par les orateurs de l’opposition.

6) Quelques points annexes
L'exemple de la Bretagne.



Création : 19 octobre 2015
Mise à jour :
Révision : 26 octobre 2016

































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