vendredi 16 octobre 2015

217 André Boucourechliev 3 : le chapitre 2 (questions biographiques et historiques)

Quelques informations à propos d’André Boucourechliev et de son ouvrage consacré à Chopin : le chapitre 2 (questions biographiques et historiques)


Classement : biographie, Chopin ; histoire de la Pologne





Ceci est une suite de la page André Boucourechliev biographe de Chopin (1996), dans laquelle je présente l’auteur et son livre Regard sur Chopin (Fayard, 1996)

Je reproduis ci-dessous les passages les plus intéressants du chapitre 2 (« Images de Chopin : sa vie »), qui concernent surtout la biographie de Nicolas Chopin, avec des notes explicatives.


Pages à consulter


Texte

«
Page 45

Peu avant le premier partage de la Pologne (1772), […], naissait à Marainville, comté de Mirecourt*, en Lorraine, « Nicolas Chopin, fils de François, charon, et de Marguerite Deflin son épouse » […]. Ainsi le stipule l’acte de baptême de Nicolas*, retrouvé seulement en 1926, qui réduit à néant les légendes répandues par des nationalistes en folie*, d’un ancêtre polonais, Szop*, ou d’une « faute » de madame Deflin avec le propriétaire polonais du château. Le musicien avait-il besoin de telles simagrées, alors que son allégeance polonaise avait été si claire et si ferme – une allégeance du cœur ?
Peu prospère* en Lorraine*, Nicolas Chopin décida de quitter le pays. Pourquoi choisit-il de s’établir en Pologne ? Propriétaire et régisseur du château de Marainville étaient compatriotes de Stanislas Leszczynski*, alors duc de Lorraine*, et lors de leur retour en Pologne*, Nicolas décida de les suivre. […] aucune perspective de travail là-bas ne miroitait à ses yeux. Aussi se fit-il engager comme comptable dans une fabrique de tabac à Varsovie*. C’était en 1787 – deux ans à peine avant l’explosion de la Révolution française.

Notes
*comté de Mirecourt : formulation inadéquate ; Mirecourt était le chef-lieu du « bailliage de Vôge », il ne semble pas y avoir eu de « comté de Mirecourt »
*l’acte de baptême de Nicolas : voir la page L'acte de baptême de Nicolas Chopin
*des nationalistes en folie : formulation un peu excessive ; « des Polonais exagérément nationalistes » serait suffisant
*Lorraine,... le pays : ambiguïté légère sur le statut de la Lorraine ; celle-ci est devenue française en 1766
*peu prospère : rien ne justifie cet énoncé, qui est une pure supposition ; issu d'une famille sans doute aisée, Nicolas Chopin n'a du reste que 17 ans quand il part de France
*Propriétaire et régisseur du château de Marainville étaient compatriotes de Stanislas Leszczynski : il s’agit de Michel Pac (propriétaire du domaine de Marainville de 1780 à 1785) et d’Adam Weydlich (régisseur)
*Stanislas Leszczynski, alors duc de Lorraine : André Boucourechliev semble dater incorrectement le règne de Stanislas Leszczynski (1677-1766) sur le duché de Lorraine (1738-1766) : ce n’est qu’en 1780 que Pac et Weydlich s’installent à Marainville et leur venue en ces lieux n’a rien à voir avec Stanislas
*leur retour en Pologne : en fait, il s’agit du retour en Pologne de la famille Weydlich ; Michel Pac est mort en 1787 en France où sa famille était installée (principalement à Strasbourg)
*comptable dans une fabrique de tabac à Varsovie : sur ce point, voir la page La manufacture de tabac de Varsovie


Page 46

Et voici qu’en l’an 1793, après que le roi Stanislas II Poniatowski eut proclamé la nouvelle constitution* d’un pays peu à peu affranchi de la tutelle russo-prussienne, eut lieu un second partage. De rivaux, les Prussiens et la Grande Catherine* étaient devenus alliés : modèle prémonitoire du « pacte germano-soviétique* »… La Pologne en fit les frais et perdit les deux tiers de son territoire.
Du coup, le fabricant de tabac, un Français*, mit la clef sous la porte et partit on ne sait où. Nicolas voulait, paraît-il, rentrer en France, mais il « tomba malade » et resta. Que se passait-il  dans sa tête ? On l’ignore ; toujours est-il qu’il s’engagea dans la Garde nationale de Varsovie et combattit les Russes*. Mais Souvorov*, fort en hommes et en armes, envahit la capitale, massacra la garnison ainsi que des milliers de civils ; Nicolas en réchappa de peu. Cette occupation entraîna le troisième partage, en 1795, à la suite duquel la Pologne fut simplement rayée de la carte.
Entre-temps Nicolas Chopin, sans ressources, se mit à donner des leçons de français, puis fut engagé comme précepteur du fils de la comtesse Skarbek* au château de Zelazowa Wola, à huit lieues* de Varsovie. Il y épousa en 1806 Justyna Krzyzanowska (prononcer K’jijanowska*), jeune orpheline, parente pauvre, un peu musicienne, chargée de s’occuper de la maison. Nicolas avait emporté sa flûte, on faisait de la musique le soir – et l’on sait que faire de la musique le soir peut conduire au bonheur conjugal… On les installa dans un joli pavillon jouxtant la demeure des maîtres. L’image est connue de cette maison basse au perron élevé de quelques marches. C’est depuis longtemps un musée Chopin*.
Peu après, et tandis que leur naissait une fille, Louise*, Napoléon, ce « grand poète de la géographie » (Pourtalès), entra à Varsovie dont il fit un duché* – sans plus – et conclut à Tilsitt* la fameuse paix avec la Russie puis avec la Prusse. Nicolas Chopin qui était extrêmement sceptique à l’égard

Notes
*nouvelle constitution : la constitution du 3 mai 1791
*la Grande Catherine : Catherine II (1729-1796), tsarine de 1762 à sa mort ; le roi de Prusse est alors (depuis 1786) Frédéric-Guillaume II, neveu et successeur de Frédéric II
*pacte germano-soviétique : signé le 23 août 1939, il prévoyait (de façon occulte) l’occupation totale de la Pologne par l’Allemagne et l’URSS après une guerre germano-polonaise
*un Français : voir la page La manufacture de tabac de Varsovie
*il s’engagea dans la Garde nationale de Varsovie et combattit les Russes : dans le cadre de l’ « insurrection de Kosciuszko » (1794)
*Souvorov : Alexandre Souvorov (1730-1800), commandant de l’armée russe lors de l’insurrection de Kosciuszko en 1794
*la comtesse Skarbek : voir la page La famille Skarbek
*huit lieues : 40 km
*K’jijanowska : cette prononciation correspond effectivement à la graphie polonaise (Krzyżanowska)
*musée Chopin« Maison natale de Frédéric Chopin » (Dom Urodzenia Fryderyka Chopina)
*Louise : Ludwika (1807-1855)
*duché de Varsovie, Tilsitt : fin 1806, après la victoire d’Iéna (14 octobre), l’armée française occupe Berlin et s'empare ensuite de Varsovie ; en juillet 1807, les traités de Tilsitt font de la province prussienne de Prusse méridionale le « duché de Varsovie »


Page 47

de Napoléon* avait-il donc raison de l’être ? En 1809*, le minuscule Etat, placé d’ailleurs sous la tutelle du roi de Saxe*, put s’agrandir un peu et annexer Cracovie. Et le 1er mars 1810, loin du tumulte des Aigles françaises, naissait dans la petite maison de Zelazowa Wola, Frédéric François Chopin.

Le berceau polonais

Les enfances de Frédéric furent celles de tous les enfants de conditions semblables, et heureuses. L’ouvrage de Tadeusz Zielinski*, déjà cité, abonde en détails tant sur la vie de la famille et de son génial rejeton que sur les vicissitudes politiques dont la Pologne fut alors le jouet. Nous renvoyons les amateurs de biographies détaillées à cet imposant ouvrage dont se dégage d’ailleurs, tel un parfum capiteux, un sentiment d’orgueil national non dissimulé*.
L’année même de la naissance du futur musicien, les Chopin quittèrent Zelazowa Wola pour s’installer à Varsovie. Là Nicolas, […], ouvrit une sorte de pension* pour jeunes gens « bien nés » dont il suivait les études tout en leur assurant le gîte et le couvert. Il réussit dans cette entreprise comme dans celle de professeur officiel de français au lycée, qu’il devint par la suite*. Deux autres enfants naquirent entre-temps, Ludwika et Emilie*. C’est dans cette atmosphère de paix, de relative prospérité et de dignité que grandit l’enfant Chopin. […]. Quant à Nicolas (Mikołaj*), il était alors complètement assimilé, et enraciné en Pologne, ce qui entraînait, à plus forte raison, l’enracinement de ses enfants. Construit Polonais, Frédéric n’avait pas à hésiter sur son appartenance : pour lui, comme pour sa famille, les jeux étaient faits.

Notes
*Nicolas Chopin qui était extrêmement sceptique à l’égard de Napoléon : notation habituelle (« poncif ») des biographes de Chopin, sans doute fondée sur des éléments de correspondance, malheureusement jamais cités
*1809 : année de guerre entre la France et l’Autriche, battue à Wagram, mais aussi entre le duché de Varsovie et l’Autriche, qui doit céder ses acquis de 1795
*placé sous la tutelle du roi de Saxe : en fait, le duché de Varsovie est sous la tutelle de la France ; Napoléon choisit son allié le roi de Saxe Frédéric Auguste pour occuper le trône ducal
*Frédéric-Auguste le Juste (1750-1827), électeur (Frédéric-Auguste III, 1763-1806) puis roi de Saxe (Frédéric-Auguste 1er, 1806-1827), duc de Varsovie (Fryderyk August I) de 1807 à 1815
*Tadeusz Zielinski (Tadeusz Andrzej  Zieliński, 1931-2012) : spécialiste de Chopin, auteur d’une importante biographie (1993, traduction française 1995)
*un sentiment d’orgueil national non dissimulé : assertion à vérifier
*une sorte de pension, le professeur officiel de français au lycée, qu’il devint par la suite : en fait, en octobre 1810, Nicolas Chopin devient professeur (non titulaire) de français au lycée de Varsovie et s’installe dans un logement intérieur au lycée, où la famille Chopin accueille de jeunes gens de bonne famille
*Ludwika et Emilie : l’auteur fait une erreur : la troisième fille s’appelle Isabelle ; Ludwika est le nom polonais de Louise
*Mikołaj : Nicolas en polonais


Page 48

Chopin fut un enfant précoce, mais guère un Wunderkind ; son digne et placide père n’avait rien d’un Léopold Mozart, et plutôt que d’exploiter le talent de son fils auprès du public ou chez les aristocrates, il en favorisa l’épanouissement en lui assurant un appui solide, réfléchi et affectueux, des études musicales et générales sérieuses. […] [Wojciech Ziwny*] s’avéra un excellent professeur. Sous sa férule l’enfant fit des progrès foudroyants.
Certes, il y eut un engouement pour le petit pianiste dans les cercles mondains de Varsovie […] ; mais jamais son père n’en retira un sou. […] Il se produisit même chez le grand-duc Constantin, frère du tsar* et vice-roi de Pologne*. Pour le père du petit Chopin, il s’agissait de fierté plutôt que d’opportunisme ou de goût du lucre dont Nicolas était totalement dépourvu […]

Notes
*Wojciech Ziwny : Albert Ziwny (Wojciech Żywny/Vojtěch Živný, 1756-1842), musicien polonais d’origine tchèque
*le grand-duc Constantin, frère du tsar : Konstantin Pavlovitch Romanov (1779-1831), second fils du tsar Paul 1er, renonce au trône après la mort d’Alexandre 1er (1825), laissant la place à son frère Nicolas ; commandant de l’armée du royaume de Pologne de 1815 à 1830, évincé par l’insurrection de 1830 ; meurt en juin 1831 à Vitebsk. 
*vice-roi de Pologne : en 1815, le congrès de Vienne fait du duché de Varsovie le « royaume de Pologne », confié au tsar Alexandre 1er ; dans les institutions du royaume (constitution du 27 novembre 1815), il est effectivement prévu un « vice-roi » (namiestnik), mais ce poste n'est pas confié à Constantin mais à Joseph Zajonczek (Józef Zajączek, 1752-1826), non remplacé à sa mort. Cependant, Constantion joue de facto un rôle essentiel dans la première période du royaume de Pologne.

Page 49

[…] Parallèlement à ses études au Conservatoire, Chopin choisit de fréquenter les cours de Brodzinski à l’Université. Kazimierz Brodzinski* (1791-1835) était un apologue de la modernité – c'est-à-dire du Romantisme. Moins connu en Europe que Mickiewicz, Brodzinski était une figure phare pour la jeunesse littéraire polonaise, un prophète et un libérateur. […]

Notes
*Kazimierz Brodzinski (Kazimierz Brodziński) : voir la notice Wikipédia qui tempère le point de vue de l'auteur


Commentaires
Eléments historiques
Sur le plan historique, le texte d’André Boucourechliev présente un problème (déjà signalé en note) en ce qui concerne l’histoire de la Lorraine au XVIIIème siècle : il ne semble pas savoir que Stanislas Leszczynski est mort en 1766, de sorte qu’il établit à tort une relation entre les Polonais de Marainville et lui.

En ce qui concerne l’histoire de la Pologne, il commet quelques erreurs et est parfois un peu vague : il n’indique pas la date de la constitution polonaise, ne mentionne pas le nom de Kosciuszko, mentionne la création du duché comme si elle était antérieure aux traités de Tilsitt, évoque une « tutelle du roi de Saxe », ne signale pas explicitement le passage à la tutelle russe, fait une erreur sur la fonction de Constantin.

C’est le problème de l'évocation elliptique d’un sujet complexe, d’orientation plus littéraire qu’historique : des points importants sont négligés, tandis que des remarques sans grand intérêt sont formulées (mention du « pacte germano-soviétique »). Malgré tout, cela reste bénin, dans la mesure où il a évité de trop en dire.

Eléments biographiques
En ce qui concerne Nicolas Chopin, André Boucourechliev tombe sans excès dans un certain nombre de poncifs (« peu prospère en Lorraine », « fabrique de tabac à Varsovie », « un Français », « Garde nationale de Varsovie », « en réchappa de peu », « sceptique à l’égard de Napoléon ») et commet quelques erreurs (confusion sur la date d’arrivée des Michel Pac à Marainville et sur ses relations avec Stanislas Leszczynski, confusion entre Louise/Ludwika et Isabelle, datation incorrecte du début de la carrière professorale).
Ce n'est pas très grave, car l'auteur n'accorde pas une grande importance à ses remarques (néanmoins, il aurait mieux valu qu'il s'en tienne aux faits plutôt que de reproduire en mineur un discours traditionnel dans la littérature sur Chopin).

Eléments biographiques concernant Frédéric Chopin (à venir)




Création : 16 octobre 2015
Mise à jour : 31 octobre 2015
Révision : 13 octobre 2016






























Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire