mercredi 20 mars 2013

38 Emmanuel Langavant : à propos de Marie Landowska

Qui est « Marie Landowska », auteur supposé d’un ouvrage « De la nationalité de Chopin », que dénonce Emmanuel Langavant ?


Classement : questions biographiques ; écrits sur Chopin




Marie Landowska chez Emmanuel Langavant
Une des assertions d’Emmanuel Langavant concerne « la grande claveciniste Marie Landowska », qui apparaît à deux reprises sur le site « Chopin musicien français » :

1) page « Origine »
« « CHOPIN Polonais - du moins le dit-on en Pologne - mais sur les origines françaises règne un silence ombrageux », constate un autre auteur français ( 3 [Amédée PONCEAU. La Musique et I’Angoisse . p. 128]) et M. BOURNIQUEL, dans son livre sur CHOPIN ( 4 [Nationalités, p. 17 Coll  « Solfège » . éd du Seuil. I956. ]) rapporte que « les partisans farouches de la Polonité ont longtemps multiplié les hypothèses invérifiables sur l'origine de la famille. Et on rangera notamment dans cette catégorie le seul livre intitulé « De la nationalité de CHOPIN », de la grande claveciniste Marie LANDOWSKA. Nul n'attribuera plus crédit scientifique à son affabulation, suivant laquelle la grand-mère CHOPIN aurait fauté avec un Polonais, venu à la suite du Roi Stanislas LECZINSKI en Lorraine, du nom de SZOP ... d'où CHOPIN !... »
[le guillemet précédant « les partisans » n’est pas refermé dans le texte de Langavant]

2) page « La famille »
« Par exemple. CORTOT écrit qu' « il n'a pas été possible d'identifier les raisons d'une entreprise aussi délibérée » [le départ de Nicolas Chopin pour la Pologne] ; il ajoute encore foi, p. 109, aux élucubrations de Marie LANDOWSKA : « L'interprétation la moins invraisemblable qu'on ait pu lui accorder est qu'elle répondait à l'obscure conviction d'un jeune paysan qu'il était issu des imprudentes relations de sa mère avec un gentilhomme appartenant a la suite du Roi Stanislas ».
De même Aguettant […]. »

Les deux évocations ne sont pas cohérentes :
*la première parle d’une liaison entre la grand-mère de Chopin et un noble polonais ;
*la seconde d’une liaison entre la mère de Chopin et un noble polonais.

Il serait donc nécessaire de se reporter au texte original de l’ouvrage où se trouve cette « affabulation » afin de savoir ce que Landowska a écrit. Malheureusement, les références fournies sont insuffisantes.

Qui est « Marie Landowska » ?
La personnalité de « Marie Landowska » n’est pas clairement établie. En dehors du travail d’Emmanuel Langavant, l’énoncé « Marie Landowska » apparaît essentiellement dans un ouvrage de Marie-Josèphe Bonnet, Violette Morris, histoire d’une scandaleuse, Paris, Perrin, 2011 (cf. Google Books, sans pagination) : « Les exercices pratiques des cadres et principaux militants des légions francistes ont donc lieu au grand air, dans des propriétés réquisitionnées par les Allemands, comme en mai 1943, à Saint-Leu-la-Forêt, dans la propriété de Maria Landowska, claveciniste réputée internationalement… »

« Marie Landowska » apparaît aussi dans deux sites Internet :

1) Le pêle-mêle d’Erminig, qui nous propose une « balade estivale (5) : Wanda Landowska, et d'autres sentiers... » :
« Pour Wanda Landowska, nous commencerons par la même pièce que pour Maria Yudina: petite pause sur la fantaisie chromatique.
      On doit beaucoup à Wanda Landowska : la renaissance du clavecin (en pensant, lorsque vous la voyez et l'écoutez, que les instruments à sa disposition, étaient très lourds, et bien différents de ceux que l'on trouve maintenant, après des décennies d'éducation et de recherche en lutherie ancienne); la découverte du répertoire contemporain (comme maria Yudina et bien d'autres, ces interprètes ne sont pas restées confites dans la musique baroque, mais ont aussi les compositeurs du  XXème siècle, qu'elles ont soutenues); et la redécouverte de grands compositeurs anciens.
Pour Maria Landowska, ce fut , par son travail en particulier des variations Goldberg, la redécouverte de Bach, et son oeuvre pour le clavier.
Wanda vécut longtemps en France, et sa maison se Saint Leu la Forêt, siège de son école de musique ancienne, vient d'être racheté pour l'ouvrir au public. »

2) Le piano majeur, où un internaute signale :
« J'ai effectivement toujours vu les clavecinistes faire l'accord avant les concerts eux-mêmes, comme les harpistes.
Je crois que les clavecins modernes tels que ceux de Pleyel (comme celui de Marie Landowska) avaient néanmoins un cadre métallique. http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Pl ... llique.JPG Mais de toute façon, il y a deux fois et demi moins de cordes que sur un piano ! »

Il semble bien que « Marie Landowska » soit en fait Wanda Landowska (1879-1959), notamment en référence à diverses indications : grande claveciniste, clavecin Pleyel (commandé par elle et mis en usage en 1912) et propriété de Saint-Leu-la-Forêt (elle a acquis une propriété à Saint-Leu en 1925, mais est partie en juin 1940 pour le sud de la France et n’y est jamais revenue).

Noter que Wanda Landowska ne doit pas être confondue avec Alice Wanda Landowski, qui utilise pour ses livres le nom d’auteur « W. L. Landowski » (celle-ci est née en 1899) et qui a aussi écrit des choses sur Chopin.

Qu’est-ce que le livre « De la nationalité de Chopin » ?
L’existence d’un tel ouvrage reste à prouver : actuellement, on n’en trouve trace ni sur Internet, ni dans les grands catalogues français (BnF, SUDOC), ni isolément, ni en lien avec Maria Landowska, ni en lien avec Wanda Landowska… (on ne trouve pas non plus trace d’un « sieur Szop » ou d’un « pan Szop »).

Emmanuel Langavant semble pourtant se référer aux ouvrages bien réels, quoique mal référencés par lui, d’Alfred Cortot et de Camille Bourniquel.

1) Le livre d’Alfred Cortot
Références bibliographiques :
*Alfred Cortot, Aspects de Chopin, Albin Michel, 1949 (notice SUDOC)
*Alfred Cortot, Aspects de Chopin, préface d’Hélène Grimaud, Albin Michel, 2010 (ISBN : 978-2-226-19590-6)

Cet ouvrage est divisé en sept chapitres :
– Au travers de quelques portraits
– La main de Chopin
– Chopin pédagogue
– L’œuvre de Chopin
– Ce que doit Chopin à la France
– Les concerts de Chopin
– Le caractère de Chopin.

Si on se reporte, comme indiqué, aux pages 108-109 de l’ouvrage, on peut y lire très exactement ceci :
« On sait l’exode aventureux de Nicolas Chopin ; sa fuite solitaire, en 1787, environ sa seizième année, du village de Marainville, situé près de Nancy, et où, depuis des générations, ses ascendants exerçaient les rustiques professions de charrons ou de vignerons. Et faisant suite aux avatars de toute nature représentés par cette audacieuse équipée, son arrivée et sa fixation définitive en Pologne. Il n’a pas été possible jusqu’à présent d’identifier les raisons d’une entreprise aussi délibérée. L’interprétation la moins invraisemblable qu’on ait pu lui accorder est qu'elle répondait à l'obscure conviction du jeune paysan qu'il était issu des imprudentes relations de sa mère avec un gentilhomme appartenant a la suite du Roi Stanislas, dans le temps que celui-ci s’était vu dans l’obligation d’élire résidence dans la capitale lorraine, et que son acte impulsif avait été déterminé par la croyance qu’il lui permettrait de retrouver les traces de sa filiation incertaine.
Pure supposition, au reste, et qui ne s’est vue l’objet d’’aucune justification convaincante ; Chopin lui-même paraissant n’avoir jamais eu confidence des motifs qui avaient pu susciter l’escapade paternelle, et demeurant, jusqu’à sa mort, ignorant de l’existence des deux tantes qu’il possédait à Marainville – où elles vivaient encore en 1845. »

On constate donc qu’Alfred Cortot ne se réfère pas à « Marie Landowska » ; la formule « L’interprétation la moins invraisemblable qu’on ait pu lui accorder » laisse entendre qu’il se réfère à quelqu’un d’autre, mais de façon très elliptique (cela pourrait relever de la conversation de salon).

2) Le livre de Camille Bourniquel
Références bibliographiques :
* Camille Bourniquel, Chopin, Seuil, coll. « Solfège », 1957, 192 p.
* Camille Bourniquel, Chopin, Seuil, coll. « Microcosme Solfège », 1978, 191 p.
* Camille Bourniquel, Chopin, Seuil, coll. « Solfège », 1994, 222 p.

Voir les pages qui y sont consacrées à partir de  Camille Bourniquel biographe de Chopin

Dans la bibliographie, on trouve une mention « Landowski, Frédéric Chopin et Gabriel Fauré, Richard Massé, 1946 », mais il s’agit d’Alice Landowski (notice SUDOC).

Si on se reporte à la page 17 du livre de Camille Bourniquel, on n’y trouve pas d’énoncés identiques à ceux que semble citer Emmanuel Langavant, mais des phrases qui s’en rapprochent plus ou moins. On peut y lire, notamment :

« On a pensé remédier à cette cascade d’anomalies [le fait que la France ait tenu une grande place dans la vie de Chopin], tant par des hypothèses invérifiables que par des faux. [… passage sur la correspondance Chopin-Potocka, exemple, selon lui, de faux].
On parla d’abord d’une famille huguenote : les Chopin d’Arnouville dont un membre se serait réfugié en Pologne après la révocation de l’Edit (1685). Filière aussitôt abandonnée. Les Chopin étaient-il originaires des Vosges ? On suscitait un ancêtre polonais, un certain Szop, qui aurait suivi Stanislas Leczinski lorsque celui-ci vint en Lorraine. Quand l’ascendance française parut certaine, on découvrit alors que le château de Marainville appartenait à un comte polonais ; que celui-ci, ou son régisseur, ayant porté de l’intérêt à l’éducation de Nicolas Chopin – études secondaires à Nancy ? – la mère du garçon pourrait bien ne pas avoir été sans reproche. Revenons aux faits. [il présente ensuite l’acte de baptême de Nicolas Chopin] »

On retrouve donc la formule « hypothèses invérifiables » et le nom « Szop », mais le reste (« les partisans farouches de la Polonité », « affabulation de Marie Landowska », etc.) ne vient pas de Bourniquel ; celui-ci ne se réfère aucunement à quelque Landowska que ce soit. Il est vrai qu’il ne se réfère à personne de très précis, puisqu’il dénonce un certain « on », dont on ne sait pas à qui il correspond concrètement).


Conclusion
A ce stade, on doit constater qu’Emmanuel Langavant s’est livré à une manipulation de ses sources (Cortot et Bourniquel, déjà plus ou moins manipulatrices), afin de désigner une coupable « Marie Landowska » dont en réalité ils ne parlent pas, et dont il semble très difficile, sinon impossible, de retrouver la trace.

Il n’en reste pas moins que quelqu’un a dû parler d’un sieur « Szop », ainsi que d’une naissance adultérine de Nicolas Chopin.

Mais, pour le moment, nous nous trouvons dans une impasse…

Cette première approche a été complétée par la suite : voir la page Sur un article de Wanda Landowska dans le Mercure de France (1911)



Création : 20 mars 2013
Mise à jour : 13 mars 2014
Révision : 13 mars 2014





























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