lundi 29 avril 2013

56 La lettre de Nicolas Chopin du 15 septembre 1790

Quelques informations sur la lettre écrite par Nicolas Chopin à ses parents en 1790



Dans les biographies récentes de Chopin, une place est faite à juste titre à la lettre écrite en 1790 par Nicolas Chopin à ses parents.

Le document
Il s’agit de la seule qui ait été conservée, sinon la seule écrite. Elle a été retrouvée dans les papiers venant de Marguerite, sœur de Nicolas Chopin, et publiée en 1949 par Bronislaw Edouard Sydow (« Nieznani list Mikołaja Chopina [Une lettre inconnue de Nicolas Chopin] », Kwartalny Muzyczny  [« Trimestriel musical »], 1949, n° 28). Cet article a été publié en brochure (disponible à la Bibliothèque polonaise de Paris).

L’original de la lettre, conservé à la BnF, est reproduit dans l'article de Bronislaw Sydow, ainsi que dans le livre de Krystyna Kobylanska, p. 2-3 (avec une transcription).
Le texte intégral se trouve dans le livre de Zielinski (Frédéric Chopin, Fayard, 1995, pages 11-13 et note, p. 813) tandis que Marie-Paule Rambeau omet quelques passages qu'elle a considérés comme moins importants.

Le texte
« Mon cher Père et ma chère Mère,
Dans l’incertitude où je suis que mes lettres vous soyent parvenues je ne vous écris que deux mots seulement pour m’informer de l’état de votre santé et vous prouver mon respect et mon attachement. Depuis deux ans passés je n’ai point de vos nouvelles, je ne sais à quoi l’attribuer, cependant chers Parents mon éloignement ne fait qu’augmenter mon respect envers vous en me faisant connaître de quel bonheur je suis privé d’être si longtemps sans vous voir et sans recevoir aucune de vos nouvelles. Comme Madame Weydlich vous a écrit aussi plusieurs lettres en vous chargeant de vous informer au sujet de ses affaires à Strasbourg aux quelles vous n’avés pas répondu. Je vous dirai que Nous savons bien que Mr Malard est payé mais que nous ne savons pas s’il a touché de l’argent pour les créanciers. Comme les affaires avec Monsieur Le Comte Pac ne sont pas encore finies et qu’il demande une rendition des comptes de la terre de Marainville fait que j’étois sur le point de partir pour Strasbourg pour finir les dittes affaires au nom de Monsieur Weydlich. Mais comme nous avons appris que la France n’était pas encore tranquille par les révolutions qui s’y sont faites a été cause que mon voyage a été différé mais cependant je crois partir sous peu de temps car M. Weydlich s’est déjà arrangé avec un Banquier qui ne tardera pas à partir pour la France. Cependant avant que je parte je vous prie de m’informer si la milice n’est pas plus stricte qu’elle était car on nous dit que tous les jeunes garçons depuis l’âge de dix-huit ans sont tous soldats c’est ce que nous sommes curieux de savoir, car étant dans un pays étranger comme j’y suis et où je peux faire mon petit chemin, je ne pourrais le quitter qu’avec regret pour me rendre soldat quoique dans ma patrie vu que M. Weydlich n’a que trop de bontés pour moi et dont j’en prévois les suites heureuses. Je vous prie donc chères Parens de me faire réponse le plus tôt possible pour que je puisse partir en toute sûreté et jouir du bonheur de vous voir ainsi que tous mes chers parents. J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect
Cher Père et chère Mère de vos enfant votre très humble et très obéissant fils.

A Varsovie
Ce 15 7bre
1790
Monsieur et Madame Weydlich vous font bien des complimens et vous prie d’assurer Monsieur le Curé de leur respect. Je vous prie de lui assurer aussi de ma part.
J’embrasse mes sœurs de tout cœur ainsi que tout mes parens et amis.
Je vous donne mon adresse de crainte que la lettre ne soit égarée car je ne puis concevoir que depuis deux ans passés je n’aye reçu aucune Lettre dont voici
A Monsieur
Monsieur Chopin                  Pologne
Par Dresde à Varsovie
en Pologne
poste restante »


Analyse
Les personnes citées
1) Monsieur et Madame Weydlich
Voir la page Adam Weydlich ; son épouse , Françoise Schelling, est une FrançaiseManifestement, Adam Weydlich continue en 1790 de jouer un rôle comme chargé des affaires de la famille Michał Pac.

2) Monsieur Malard 
Inconnu.

3) le comte Pac
Voir la page Michał Pac (1730-1787)
En l’occurrence, la personne désignée comme « le comte Pac »  n'est pas Michał Pac (décédé, sauf erreur, en 1787), mais son successeur.
  
Les lieux cités
1) Strasbourg
La mention de cette ville n’est pas surprenante, puisque la famille Pac y avait une implantation sérieuse (c’est là, semble-t-il, que Michał Pac est mort et qu’est né un autre membre de la famille, Louis).

2) Marainville
Plus précisément « la terre de Marainville » (le domaine des Pac, qui devait inclure des terres « en directe » et des droits seigneuriaux), achetée en 1780 et revendue en 1785.

Les thèmes
1) les relations de Nicolas avec ses parents
Il affirme avoir écrit plusieurs lettres à ses parents, auxquelles il n’a pas eu de réponse; il exprime son respect filial et son inquiétude de l’absence de réponse de leur part (il évoque aussi, par la suite, la possibilité que des lettres se soient égarées).
C’est sans doute à partir de ces indices qu’on peut imaginer (c’est ce que fait notamment Tadeusz Zielinski dans son Prologue, en mettant en relation cette lettre avec la succession de 1814) que ses parents sont brouillés avec lui, à cause de son départ en Pologne qui aurait eu lieu sans leur accord. La reconstitution de Zielinski ne paraît pas invraisemblable, mais elle reste tout de même hypothétique.

2) les affaires Pac pendantes en France
Il est prévu que Nicolas vienne à Strasbourg, justement pour régler les « affaires de Marainville », mais la lettre ne fournit pas d’explications claires sur ce dont il s’agit : elle évoque des « créanciers », non nommés, et un « Monsieur Malard » dont le rôle n’est pas expliqué.

3) les affaires Weydlich pendantes en France
Mme Weydlich leur a écrit « plusieurs lettres en [les] chargeant de [s’] informer au sujet de ses affaires à Strasbourg aux quelles [ils n’ont] pas répondu » ; là encore, aucun détail ; on peut supposer qu’il ne s’agit pas des mêmes affaires, puisque l’intéressée est Françoise Weydlich. 

4) les événements de la Révolution
On est en septembre 1790, plus d'un an après la formation de l’Assemblée constituante le 20 juin 1789 et la prise de la Bastille le 14 juillet ; depuis a eu lieu aussi la fête de la Fédération le 14 juillet 1790 ; la fin de l’année 1790 est une phase plutôt calme de la Révolution, avant que commence la crise autour de la Constitution civile du clergé ; Nicolas n’évoque que l’aspect militaire, qui est pourtant peu accentué à cette date : « je vous prie de m’informer si la milice n’est pas plus stricte qu’elle était car on nous dit que tous les jeunes garçons depuis l’âge de dix-huit ans sont tous soldats ».
La rumeur qu'évoque Nicolas est erronée ; elle est certainement fondée sur la création des Gardes nationales (juillet 1789), mais il s’agit de volontaires, plutôt urbains et pourvus d’une certaine aisance, non pas d’une troupe de conscrits ; une réquisition de soldats ne se produira pas avant février 1793 avec la levée des 300 000 hommes, origine de la rébellion de plusieurs régions (« Vendée », Bretagne, et d’autres), accentuée par la levée en masse de septembre 1793 ; la conscription sera établie seulement en 1797 par la loi Jourdan.

Des inductions peu justifiées
La phrase citée, montrant qu’il craint d’être pris comme soldat s’il vient en France, est utilisée par certains auteurs pour expliquer l’absence de réponse des parents, qui auraient voulu par ce moyen éviter la conscription à Nicolas Chopin. C’est totalement absurde : d’une part, on ne voit pas quel risque il y aurait à lui écrire à Varsovie : l’administration française de l’époque était bien incapable de contraindre un Français résidant à l’étranger de venir faire un service militaire en France, même en connaissant son adresse ; d’autre part, s’il est compréhensible que résidant en Pologne, Nicolas Chopin soit mal informé sur ce qui se passe en France, en revanche, à Marainville, on doit savoir qu’il n’y a en 1790 aucune conscription et qu’il ne risquerait pas de problème de ce genre en venant en France. Ce n’est donc pas pour cette raison que Nicolas Chopin n’a pas eu de lettres de ses parents, d’autant plus que les événements révolutionnaires ne débutent qu’un an et demi après son départ.

Autre induction rencontrée : il serait « antimilitariste ». En réalité, il n'a tout simplement pas envie de devenir soldat, mais c'est l'opinion majoritaire en temps normal ; il n'y a aucune contradiction entre l'idée qu'il exprime ici et le fait qu'il s'est engagé dans la Garde nationale de Varsovie en 1794 : ce n'est plus « faire le soldat », mais défendre quelque chose à laquelle on tient.

Une autre induction fréquente, plus ou moins explicite, lie rhétoriquement le départ de Nicolas avec la proximité de la Révolution : autre absurdité ; en 1787, personne ne pensait qu’il allait y avoir « la Révolution ». Ce n'est donc pas pour fuir un pays « en crise »que Nicolas Chopin est parti en Pologne.



Création : 29 avril 2013
Mise à jour : 25 février 2016
Révision : 19 mars 2014




























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