vendredi 2 août 2013

91 Camille Bourniquel 2 Chopin (1957) : le texte du chapitre "Nationalités"

Quelques informations à propos de Camille Bourniquel et de son livre sur Chopin : le texte du chapitre « Nationalités ».


Classement : questions biographiques ; écrits sur Chopin





Ceci est la suite de la page Camille Bourniquel 2, consacré à l'ouvrage intitulé Chopin (Editions du Seuil, 1957).

Je reproduis ci-dessous le chapitre 2, « Nationalités », particulièrement intéressant pour le sujet de ce blog.

Les astérisques sont des appels de notes de ma part (en bas de page).
Je mets en valeur les passages notables (en gras).

Texte
« Page 17

Nationalités

« Nous ne cessons de regretter, écrit à Chopin Marie Wodzinska*, que vous ne vous appeliez pas Chopinski, ou qu'il n'y ait pas d'autres marques que vous êtes Polonais car, de cette manière, les Français ne pourraient nous disputer la gloire d'être vos compatriotes »
C’est une aventure en effet bien étrange – et, semble-t-il, irritante pour certains – qu’un artiste « devenu le symbole de la Pologne » porte ce nom si peu « sarmate », ait eu dans les veines cinquante pour cent de sang français, ait passé en France presque toute son existence d’homme, y ait trouvé la consécration et les moyens de vivre de son art, enfin que la femme qui a tenu la plus grande place dans sa vie, soit une Française et, qui plus est, la femme la plus célèbre du siècle.


On a pensé remédier à cette cascade d’anomalies, tant par des hypothèses invérifiables que par des faux. C’est le cas pour la correspondance intime entre Chopin et la belle comtesse Potocka*, produite il y a quelques années. Correspondance que Casimir Wierzynski cite d’abondance dans son ouvrage (1), préfacé par Arthur Rubinstein, traduit tout récemment en français, et dont le but évident est, en laissant croire à une liaison prolongée entre Chopin et l’« enchanteresse », de faire regagner des points à la thèse de la polonité. Il ne s’agissait là que d’apocryphes*, renvoyés depuis aux ténèbres extérieures par l’Institut Chopin de

(1) C. Wierzynski, Vie de Chopin, Laffont, 1955

Notes
*Maria Wodzinska : fiancée de Chopin en 1835-1837 (cf. page spécifique)
*la belle comtesse Potocka : Delphine Potocka. Je n’ai pas d’informations sur le faux que dénonce Camille Bourniquel.
*apocryphes : voir la page Les lettres à Delphine Potocka


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Varsovie et Bronislaw Sydow (1). L’importance de la supercherie peut donner quelque idée de la lutte livrée en coulisse.
On parla d’abord d’une famille huguenote : les Chopin d’Arnouville* dont un membre se serait réfugié en Pologne après la révocation de l’Edit (1685). Filière aussitôt abandonnée. Les Chopin étaient-ils originaires des Vosges* ? On suscitait un ancêtre polonais, un certain Szop*, qui aurait suivi Stanislas Leczinski* lorsque  celui-ci vint en Lorraine. Quand l’ascendance française parut certaine, on découvrit alors que le château de Marainville appartenait à un comte polonais* ; que celui-ci, ou son régisseur, ayant porté de l’intérêt à l’éducation de Nicolas Chopin –études secondaires* à Nancy ? –la mère du garçon pourrait bien ne pas avoir été sans reproche*. Revenons aux faits. La découverte essentielle fut celle, en 1926, de l’acte de naissance* de Nicolas Chopin, père du .musicien :
« Nicolas, fils légitime de François Chopin charon et de Marguerite Deflin, son épouse de Marainville, est né le quainze, a été baptisé le seize avril mil sept cent soixante et onze… ».
Désigné ici comme charron, le père de Nicolas, le grand-père de Frédéric, a été d’abord, peut-être avant son mariage, vigneron. L’ascendance française est donc clairement établie : Nicolas est de souche lorraine paysanne, né dans un village des Vosges au pied de la montagne de Sion, la « Colline Inspirée » de Barrès (2).
Le mystère s’épaissit pourtant, car à dix-sept ans Nicolas quitte la Lorraine et nous le retrouvons à Varsovie comptable dans une manufacture de tabac dirigée par un Français*On a longtemps prétendu qu’il avait rompu dès lors toutes relations avec sa famille et ses deux sœurs. Assertion elle aussi indéfendable depuis la publication très récente d’une lettre* envoyée de Varsovie à ses parents en 1790. Il s’y montre fils respectueux et attaché au foyer, parle « des révolutions qui se sont faites en France » depuis son départ, des bontés de l’ancien régisseur du château de Marainville : M. Weydlich, et de la possibilité pour lui de se faire une situation en Pologne tant que dureront ces temps troublés. Cette lettre ne semble pas avoir reçu de réponse, et on suppose qu’une des sœurs de Nicolas* peut l’avoir cachée

(1) B. Sydow, Correspondance, Tomes I et II, trad. Masse, 1954-1955.
(2) L’ancien maire de Marainville me dit que, dans les villages voisins, on trouve encore des Chopin et des Deflin.

Notes
*les Chopin d'Arnouville : voir les pages La famille Choppin d'Arnouville  et Sur un article du Journal de Rouen (1849). Cette hypothèse est évoquée en 1849 par un Français pour renforcer l'idée que Chopin est lié à la France autrement que par sa carrière
*Vosges, Szop : la rumeur selon laquelle Nicolas Chopin descendrait d’un Polonais nommé Szop remonte au XIXème siècle : on la trouve chez Antoni Wodzinski en 1886, c’est-à-dire à une date très antérieure à la découverte (1926) du lieu de la naissance de Nicolas (Marainville, actuel département des Vosges) ; jusque là, Nicolas Chopin était supposé originaire de Nancy (comme Bourniquel le signale lui-même page 19). Bourniquel rassemble donc de façon artificielle deux éléments historiographiques sans relation.
*Stanislas Leczinski : Stanislas Leszczynski (Stanisław Leszczyński), roi de Pologne (1704-1709), duc de Lorraine (1737-1766)
*comte polonais : Michel Pac (cf. page spécifique)
*son régisseur : Adam Weydlich (cf. page spécifique). Le nom de « Weydlich » est cité sur la même page un peu plus bas. 
*études secondaires à Nancy : il n’indique pas sa source ; peut-être s’agit-il aussi de Wierzynski (dont le livre est postérieur à la publication de la lettre mentionnant Adam Weydlich).
*ne pas avoir été sans reproche : remarquer que Bourniquel n’indique pas non plus qui a émis des insinuations sur le comportement de la mère de Nicolas Chopin.
*découverte de l’acte de naissance de Nicolas Chopin : il s’agit évidemment de l’acte de baptême, découvert par Edouard Ganche, à la suite de la publication du dossier professionnel de Nicolas retrouvé dans les archives du ministère de l’Education du royaume de Pologne (voir  les pages sur Edouard Ganche et la page Le dossier professionnel de Nicolas Chopin.
*manufacture de tabac : cf. page spécifique.


*lettre envoyée de Varsovie : cf. page spécifique.


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Gravure : Château de Marainville (Vosges)


à ses parents, afin que celui-ci, définitivement oublié, fût écarté plus tard de la succession. C’est en effet ce qui s’est produit en 1814 ; à la mort du père, l’héritage assez important n’a été partagé qu’entre les deux sœurs restées à Marainville.
Un fait de cette nature semble éclairer quelque tortueuse affaire de famille bien dans la tradition provinciale, et sur laquelle tout le monde a préféré faire silence. Nicolas avait-il à se reprocher quelque erreur de jeunesse, comme les garçons qui s’engagent ou qui s’expatrient ? la lettre à ses parents reflète plutôt une conscience pure. Il n’en reste pas moins qu’il a soigneusement effacé de sa mémoire le nom de Marainville, se disant toujours par la suite originaire de Nancy, et que Frédéric, pendant les dix-huit années passées en France, n’a jamais cherché à entrer en rapport avec ses deux tantes de Lorraine. Peut-être même –mais cela est-il vraisemblable ? –ignorait-il leur existence (1).
Si Nicolas avait échappé en France aux événements et à la conscription*, il découvrait une Pologne aux prises avec

(1) Un autre événement cependant peut avoir contribué à détendre les liens entre Nicolas et les siens : la mort de sa mère ; Marguerite Deflin, survenue le 5 fructidor an II, et le remariage de son père le 26 brumaire an IX (Archives des Vosges).

Notes
*une des sœurs de Nicolas : cf. page spécifique.
*conscription : allusion à une phrase de la lettre. En réalité, la « conscription » n’existe pas en 1790 (Nicolas emploie du reste le terme de « milice », qui n’est pas fondée sur la conscription).


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les difficultés qui aboutirent le 23 janvier 1793 au deuxième partage. La Manufacture ayant fermé ses portes, il songe tout naturellement à rentrer en France. Il retient même sa place dans la diligence, mais une crise d’asthme l’empêche de partir.
Le soulèvement de 1794 chasse les Russes de Varsovie et le jeune Français pris au jeu s’engage dans la milice où il devient même officier. Les Russes reprennent Varsovie. Massacre et troisième partage (1795). Une nouvelle fois Nicolas veut rentrer en France, une nouvelle fois la maladie l’en empêche à la veille du départ. Et comme, entre temps, il faut vivre, il devient précepteur –unique ressource des émigrés.
Dans cette voie, il réussit à merveille : précepteur dans la famille Skarbek, marié à une cousine éloignée de la comtesse, père de famille, professeur au Lycée de Varsovie et à l’Ecole d’Artillerie… etc… Sa situation s’est peu à peu consolidée ; il s’est battu pour la Pologne ; il est devenu fonctionnaire de l’Etat ; il jouit d’une excellente réputation – toutes choses suffisantes pour son assimilation.
Fut-elle totale ? Si la mention de la nationalité du père n’apparaît pas au registre de la paroisse de Brochów où Frédéric à sa naissance fut déclaré, on lit, par contre, sur l’acte de baptême* : « né le 22 février du Sieur Nicolas Choppen (sic) Français ». Ceci en 1810, alors que Nicolas vivait depuis plus de vingt ans en Pologne. De même, lors de la dernière rencontre entre Frédéric et ses parents qui eut lieu à Carlsbad*, en 1835, le registre de police relatif aux étrangers porte pour Nicolas la mention : « Professeur, né à Nancy, vient de Varsovie ».
La langue maternelle demeure son moyen d’expression naturel –on a même de lui des vers en français –et en font foi les nombreuses et longues lettres expédiées à Frédéric. Il n’est pas jusqu’aux conseils qu’il lui prodigue – « garder toujours une poire pour la soif » –qui, relevant de l’instinct terrien et du bas de laine, ne contribuent à dessiner à distance un caractère de Français provincial au relief assez accusé. C’est évidemment dans le domaine de la culture et des idées que son influence sur la jeunesse de Frédéric s’est surtout exercée. Si celui-ci a eu ces reflets de culture classique et ce goût pour Voltaire ; si au lieu d’être, à l’image de sa mère, un catholique pratiquant, il a plutôt penché vers la religion naturelle, c’est sans doute sous l’influence d’un

Notes
*Page 20 : Bourniquel reprend ici de façon sommaire les biographies classiques (Maurice Karasowski, notamment).
*acte de baptême : il ne paraît pas aberrant que l’origine française soit considérée comme caractéristique, à une époque où Nicolas est encore en situation de dépendance dans une famille noble. Cette mention sur l’acte de baptême de son fils n’aurait évidemment aux yeux des autorités françaises du Code civil aucune valeur légale quant à sa nationalité. Le seul élément valable serait son propre acte de baptême. Cf. page spécifique.


*Carlsbad : ville d’eau de Bohême (dans l’Empire d’Autriche). Remarquer que la formule citée par Bourniquel n’indique pas sa « nationalité », seulement son lieu de naissance, malheureusement inexact donc sans valeur légale. Cf page spécifique.


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homme dont l’esprit avait gardé l’empreinte des dernières années du dix-huitième siècle.

Chopin est donc le fruit d’un double déracinement : émigration, exil ! Nicolas accepte le fait, Frédéric semble au contraire déchiré. C’est la cassure entre deux époques : les nationalités après les dynasties. L’homme se reconnaît à son cri. Et c’est un cri de souffrance* qu’arrache au fils l’écrasement de l’insurrection : « O mon Dieu, vous existez ! vous existez mais vous ne nous vengez pas ! N’en avez-vous pas assez des crimes de Moscou ? Ou êtes-vous Moscovite vous-même ? »
Ce nationalisme douloureux, exacerbé, est une des passions du siècle qui, après les grandes espérances napoléoniennes, doit accepter le carcan diplomatique de la Sainte-Alliance. Souffrir pour son pays, par son pays ; être le témoin de son temps, voici le lot du poète. Byron, Pouchkine, Heine, Leopardi, Petöfi, Mickiewicz… tant d’autres. Chaque souffrance nationale engendre une de ces voix salvatrices. L’exil et la déportation, creuset de l’avenir !
« Nous t’arracherons à ton ornière, vieil univers et te pousserons sur de nouvelles routes ! »
ainsi parle le « chantre de la Lithuanie » dans son « Ode à la Jeunesse »*. De littéraire, le romantisme tend à devenir politique et social. La poésie veut être un acte. Pourquoi la musique ne serait-elle pas elle aussi un acte ? n’entraîne-t-elle pas le peuples, et quand un peuple est écrasé ne lui promet-elle pas sa résurrection ?

« La Pologne n’est pas morte tant que nous vivons
Marche, marche, Dombrowski… »

chante l’hymne de Wybicki. La poésie, la musique, c’est la durée. Des peuples ont survécu, survivront, portés par cette trame invisible. De la Pologne à l’Irlande commence ce grand effort de conservation de la poésie et des chansons populaires, promesse d’un futur renouveau. Car le nationalisme de 1830, est aussi une prophétie : « Il faut faire pour le monde quelque chose de plus que des livres », avait dit Byron. Le combat vaudra la peine d’être mené. Projeté en dehors de ses frontières et de ses buts immédiats, l’esprit des nationalités pourra revêtir un sens plus large. Chaque peuple, par ses souffrances, rachète le monde entier. La Pologne devient le « Christ des Nations », le foyer de la future « cité fraternelle ». Ainsi, Mickiewicz se trouvera-t-il, 


Notes
*cri de souffrance : phrase du journal tenu par Chopin à l’époque de son voyage de Vienne à Paris, qui est aussi l’époque de l’effondrement de l’insurrection polonaise de 1830-1831
*Ode à la Jeunesse : poème de Mickiewicz


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en fondant « La Tribune des Peuples », engagé dans la voie d’un messianisme humanitaire à mi-chemin du socialisme et du mysticisme. Blessé, le patriotisme polonais se dépasse chez lui en se projetant à la fois dans l’universel et hors du temps.

Chopin refuse cette transcendance. Nationalisme exclusif, souvent même à voie étroite. La Pologne et la Pologne seule ! « Je suis un vrai Mazovien ! » Il se plaint dans ses lettres à Titus de ne pouvoir s’épancher comme il le voudrait : qui pourrait le comprendre sinon des amis polonais de même essence spirituelle ? « Un pays est en moi, patrie de ma pensée », pourrait-il dire comme Mickiewicz. L’image de Varsovie occupée est comme une plaie inguérissable et d’autant plus douloureuse qu’il n’a point participé à la lutte.
Ses sentiments, dès l’enfance, ont été ardemment patriotiques, ranimés sans cesse par l’image des héros nationaux, tel ce Jean Sobieski arrêtant les Turcs devant Vienne. « Au crépuscule, rappelle Slowacki, qui fut pensionnaire chez les Chopin, nous racontions des épisodes de l’histoire de Pologne, tels que la mort du roi Wladyslaw III, la mort de Zolkiewski, les batailles livrées par nos chefs, et le petit Chopin nous jouait tout cela au piano. »Tous ses amis de jeunesse seront des patriotes qui se battront plus tard contre les Russes. Les milieux du Lycée et de l’Université sont en contact avec la lutte clandestine qui, en 1825, après la mort du tzar à Taganrog et la révolte des « décembristes » à Saint-Pétersbourg, deviendra tout de suite dramatique. Les cachots du monastère carmélitain, les caves de l’Hôtel de Ville et du Palais Bruhl s’emplissent de prisonniers. Chopin, qui, enfant, avait joué devant la tzarine-mère, et plus tard devant Alexandre lui-même* –recevant de celui-ci une bague en diamants –rompt à présent avec ses amis russes. Son opposition au régime, connue sans doute des espions, le fera écarter des réceptions données à Varsovie pour le couronnement du tzar Nicolas.
Chopin est donc bien un patriote. Pourtant, vivant à Varsovie au milieu des siens, il ressent, comme son père à son âge, le même besoin de voir du pays. Berlin, Vienne, Paris ! Où donc se nouera son destin ? « Que m’importent les louanges locales ! Il faudrait savoir quel serait le jugement du public de Vienne et de Paris. » Le milieu alors lui semble étroit. Déjà l’inquiétude de l’esprit l’entraîne vers ce départ,

Notes 
*Alexandre : Alexandre 1er, tsar de Russie (1801), roi de Pologne (1815), mort en 1825 ; lui succède son frère Nicolas 1er (1825-1856) ; dans les années 1820, Chopin joue plusieurs fois à la cour de Varsovie, mais il ne participe pas au couronnement de Nicolas comme roi de Pologne en 1829.


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Et voici que le drame national semble répondre à cette nécessité qui s’impose désormais à son esprit.
L’exil semble parfois moins une fatalité qu’un destin. La séparation marque les limites d’un bonheur antérieur, d’une sorte de paradis perdu de la mémoire. Et si les angoisses personnelles trouvent dans l’effondrement national leur reflet propre, peut-être y gagnent-elles aussi quelque consistance historique. Cette souffrance de l’exilé rejoint et exprime des milliers d’autres souffrances semblables. Les souvenirs du pays natal ne donnent-ils pas un contour à cet « ailleurs » vers quoi l’âme romantique ne cesse de dériver ?
La Pologne est pour Chopin plus encore que la patrie vaincue qu’il ne reverra jamais. Chopin est un des ces exilés par vocation pour lesquels les souvenirs et le mal du pays transposent indéfiniment la patrie réelle. Images de Zelazowa-Wola, séjours au château d’Antonin, visite de la maison de Copernic à Thorn, visages de sa mère, de ses sœurs, de Titus et de Constance, premiers succès, premières amours ! L’esprit ne cesse de revenir vers ce passé comme vers un monde miraculeusement authentifié par la mémoire. Tout lyrisme a besoin de ces sources en partie invérifiables : l’exilé reconstruit de loin sa patrie idéale, à l’abri désormais de tout changement, comme Joyce reconstruira plus tard Dublin, sans vouloir jamais refaire, sur leur propre sol, les itinéraires de ses rêves.

Photo : gravure représentant Nicolas et Justyna.


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Photo : Image populaire polonaise.

Après quoi, il semble banal de rappeler ce que Chopin doit à son folklore national. Téléman*, au siècle précédent, souhaitait déjà quelque génial « utilisateur » de cette matière brute. En lui s’opère la parfaite synthèse de ces thèmes nostalgiques, de ces rythmes, de ces improvisations et de ces bravoures épiques. Il profitera, à l’étranger, de l’effet de surprise d’un style soudain révélé. « Toutes les fois qu’il s’est montré, dit Schumann, cela a été la même flamme sombre, le même foyer de lumière, la même vivacité, si bien qu’un enfant même eût pu le reconnaître. » Les contemporains ne manqueront pas d’être sensibles à cet exotisme, à ce caractère « sui generis ». Berlioz fait allusion à ce côté parfois « sauvage » de sa mélodie. Mais il s’agit en fait d’une véritable mutation. Restait à découvrir dans ce folklore ce qui ne s’y trouvait que de façon diffuse : la poésie. Chopin n’a pas puisé à cette seule source. Et Heine : « Le petit intérêt particulier de la motte de terre sur laquelle il est né a dû être sacrifié à l’intérêt cosmopolite, et déjà, dans des œuvres plus récentes, on voit la physionomie trop

Notes
*Georg Philipp Telemann (1681-1767)


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spéciale du Sarmate se perdre, et son expression dès lors se rapprocher peu à peu de cette physionomie idéale universelle, dont les divins Grecs ont été depuis longtemps reconnus pour les créateurs, qui fait que, tout en suivant des voies différentes, nous finissons toujours par nous retrouver nous-mêmes dans Mozart. »
Si l’œuvre exprime les élans d’une âme fraternelle devant les souffrances et les humiliations de la nation polonaise, elle semble comme tendue vers une délivrance au-delà de tous les conflits. Chopin, en tant qu’homme, a pu s’enfermer parfois dans les limites d’un nationalisme assez étroit, il n’a jamais accepté de se laisser manœuvrer et de jouer le rôle de porte-drapeau.

Ce n’est pas faute pourtant qu’on ne se soit employé, de divers côtés, à le rattacher aux visées nationales. La lettre qu’il reçut, en juillet 1831, de l’écrivain Etienne Witwicki a bien le ton d’un mandat impératif : « Aucun Polonais maintenant ne peut être tranquille quand il y va de la vie ou de la mort de sa patrie. Il faut souhaiter que vous vous souveniez toujours que vous êtes parti, non pour languir mais pour vous perfectionner dans votre art et devenir la consolation et la gloire de votre pays. » Cette lettre, si souvent citée, dictait au jeune homme un programme bien délimité : chercher les mélodies populaires, devenir l’artisan de ce grand œuvre : l’opéra polonais. « Il y a une mélodie natale comme il y a un climat natal… Je suis persuadé que l’opéra slave, appelé à la vie par un véritable talent, par un compositeur plein de sentiment et d’idées, brillera un jour dans le monde musical comme un nouveau soleil, peut-être même s’enlèvera-t-il au-dessus de tous les autres… »
Ce rêve de voir naître une sorte de Freischütz* « alla Pollaca » a été déçu par Chopin autant qu’il est possible. Les conseils d’Elsner*, les encouragements de sa sœur Louise n’ont pas suffi à l’embourber dans cette ornière. Maigre dédommagement, les dix-sept lieder de l’opus 74, publiés après sa mort par Fontana, et composés sur des poèmes de Mickiewicz, Witwicki, Zaleski et Krasinski.
Chopin s’est toujours tenu éloigné des consignes militantes. Quoique profondément désireux de servir la cause de son pays et d’aider par tous les moyens ses compatriotes, on note de sa part une nuance de réserve vis-à-vis de certains éléments de ces milieux. Son œuvre se développera à l’extérieur

Notes
*Freischütz : opéra de Carl Maria von Weber (1820)
*Elsner : Joseph Elsner (1769-1854), directeur du conservatoire de Varsovie à l’époque où Chopin y est étudiant (1826-1829)


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de toute règle d’opportunité politique. Il lui arrivait de recevoir des demandes d’argent impératives comme celle-ci : « Comme vous êtes un des plus riches Polonais de Paris, vous devez contribuer à la création de la société pour une somme plus importante que les autres… Il ne convient pas que vous donniez moins de 200 francs (40 000 francs d’aujourd’hui) mais vous pouvez donner plus. » Tapé, il montre parfois de l’humeur. Son père le met en garde contre les « sangsues ». Dans la pénible affaire de ses « fiançailles » restées secrètes avec Marie Wodzinska, la mère de celle-ci ne manquera pas de le mettre à contribution de diverses manières, notamment en lui demandant de surveiller son fils Antoine Wodzinski, noceur et tête brûlée, qui a recours à lui chaque fois qu’il se trouve en difficulté. « Nous n’aurons pas de sitôt des nouvelles d’Antoine, note-t-il. Pourquoi écrirait-il ? Pour payer ses dettes ? Ce n’est pas la coutume en Pologne. » On croirait entendre Nicolas Chopin !
Il existe donc une différence entre ses sentiments profonds pour son pays et son attitude envers ces milieux d’émigrés que le pain amer de l’exil rend souvent exigeants et soupçonneux. Chopin est un patriote toujours attentif aux moindres nouvelles venues de Varsovie, mais lucide cependant. La transe patriotique n’est chez lui qu’un moment passager dont l’œuvre vient par la suite prolonger les significations et équilibrer les paroxysmes. Presque un adolescent à son arrivée en France, c’est ici que l’homme se forme, que l’œuvre s’épanouit dans un climat de liberté créatrice, dans cette atmosphère cosmopolite où croisent à ce moment tant de


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vaisseaux de haut bord. On n’ouvrira pas le chapitre : ce que Chopin « doit » à la France. Il n’y vient pas en étranger mais en homme qui sans l’avouer retrouve cependant peu à peu tout un ensemble d’affinités, de jugements, de contrôles de soi. Chez Chopin, le croisement des races est un fait acquis. Gide y voit « un exemple de plus » de cette vérité « que presque tous ceux qui se sont élevés au-dessus de la masse, sont des produits d’hybridation ou, tout au moins, de déracinement – des « phoques », comme les appelait un jour plaisamment M. Maurras (1). »
Sans remonter jusqu’à Henri de Valois, à qui, au dire d’un membre de sa suite, la couronne de Pologne parut aussi pesante qu’un rocher, on admettra que l’histoire des deux peuples est faite de quiproquos et de substitutions. Pour que Nicolas Chopin aille en Pologne, pour que Frédéric Chopin vienne en France, il n’a pas fallu moins que cette surprenante aventure qui fit d’un Polonais d’abord le beau-père de Louis XV, et ensuite le souverain très aimé du duché de Lorraine. Que les bienfaits de l’administration de Stanislas aient suscité par la suite dans l’esprit d’un jeune provincial – de type peut-être giralducien ? –le désir d’aller reconnaître cette mirifique Pologne où naissent de tels princes* : il y a déjà là de quoi rêver. Que la Pologne ait gardé Nicolas et nous ait délégué Frédéric, on peut voir là, en plus d’une suite de fatalités diverses, un de ces imbroglios, un de ces chassés-croisés, par lesquels la providence, aux époques troublées, s’amuse parfois à battre les cartes et à effacer les frontières.
Il n’est jamais facile de faire le partage d’une double hérédité, et au demeurant, c’est chose assez vaine, le génie n’étant pas tenu de créer des corps chimiquement purs. Personne ne mettra en doute la prépondérance, chez Chopin, de l’élément slave. Quant à savoir s’il s’inscrit mieux dans une tradition musicale où il prend place entre Oginski, Elsner et Paderewski, Szymanowski, que dans une lignée qui comprend Couperin, Debussy, Fauré et Ravel, c’est évidemment une tout autre question. Peut-être lui-même a-t-il voulu souligner ce partage indissoluble : son cœur à Varsovie et son corps, entre Cherubini et Bellini, sur les rives de la Seine.

(1) A noter à ce propos que le cas n’est pas unique et qu’une autre fois l’alliance du sang français et polonais aura donné naissance à un musicien : il s’agit de César Cui, fils d’un soldat de la Grande Armée et, en Russie, polémiste du Groupe des Cinq. »

Notes
*de tels princes : Bourniquel reprend ici un énoncé que l’on trouve chez Karasowski et Szulc



Création : 2 août 2013
Mise à jour : 12 avril 2014
Révision : 12 avril 2014





























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