mardi 17 septembre 2013

108 Charles Joseph de Rutant, comte de Marainville

Quelques informations à propos de Charles-Joseph de Rutant, seigneur de Marainville de 1750 à 1779.


Classement : questions biographiques ; divers





Charles-Joseph de Rutant n’a pas de lien avec Frédéric, et presque aucun avec Nicolas Chopin : il apparaît cependant, occasionnellement, dans l’historiographie chopinienne en tant que détenteur de la seigneurie de Marainville avant son achat par Michel Pac.

Il n’y aurait pas lieu de s’attarder ici sur la biographie de cette personnalité, si ce n’est qu’il est parfois mentionné comme « chambellan de Stanislas Leszczynski ». Mais quand on sollicite Internet, on constate que cette mention ne se rencontre qu’en liaison avec Chopin.

Charles-Joseph de Rutant, chambellan de Stanislas Leszczynski ?

On trouve les mentions suivantes :

Les sites De la note à la plume (« Le village de Marainville, étendu en demi-cercle autour d’un château renaissance, appartenait alors au Comte de Rutant, chambellan de Stanislas et franc-maçon notoire. ») et Forum Nota Bene (« Le comte de Rutant, chambellan du "bon roi Stanislas" possédait alors le château de Marainville ») s’appuient probablement sur l’ouvrage de Tadeusz Zielinski (Frédéric Chopin, Fayard, Paris, 1995) qui écrit « le village de Marainville appartenait alors au comte de Rutant, chambellan de Leszczynski » (page 10, « Prologue »).

Camille Bourniquel (page 20) écrit : « Le château de Marainville a été racheté par un comte polonais, Michel Pac, ancien chambellan d’Auguste III, roi de Saxe et de Pologne », suivi par Marie-Paule Rambeau (page 15) : « Le château de Marainville fut ainsi acheté par un gentilhomme lituanien, le comte Michał Pac, qui avait été chambellan du roi Auguste III de Pologne »

Il semble y avoir une confusion entre Pac, chambellan d'Auguste III et Rutant, son prédécesseur à Marainville. Tadeusz Zielinski ne justifie malheureusement pas l'attribution de la fonction de chambellan de Stanislas à Charles-Joseph de Rutant.

La fonction existait bien : dans l’ouvrage de Louis de la Roque et Édouard de Barthélemy, Catalogue des gentilshommes de Lorraine et du duché de Bar qui ont pris part ou envoyé leur procuration aux assemblées de la noblesse pour l'élection des députés aux états généraux de 1789, on trouve, parmi les électeurs de la noblesse du bailliage de Vézelise (page 14 : Procès-verbal de l'Assemblée générale des trois ordres, 16 mars 1789) :
« Dlle Magdeleine Arnould de Prémont, dame de Prémont et douairière d'Innocent-Hector de Mailhard, comte de Landreville, chevalier, ancien chambellan de S.M. le roi de Pologne, chef de brigade de ses gardes, chevalier de Saint-Louis, etc. ». On peut raisonnablement supposer que « S. M. le roi de Pologne » est Stanislas Leszczynski. 

Le même ouvrage évoque aussi la famille de Rutant : parmi les nobles du bailliage de Nancy, on trouve (p. 7) « le comte de Rutant, pour Saulxure », et parmi ceux du bailliage de Rozières (p. 13), « le comte de Rutant, seigneur de Froville » (en 1789, il ne s’agit pas de Charles-Joseph)

La fonction de chambellan de Stanislas Leszczynski a aussi été occupée, notamment, par François Maximilien Ossolinski (Franciszek Maksymilian Ossoliński, 1676-1756), vers 1736.


Données biographiques sur Charles-Joseph de Rutant

Il est mentionné dans plusieurs dictionnaires biographiques de l’époque, ainsi que dans une reconstitution généalogique récente :

1) L’Armorial général de la Lorraine et du Barrois

Référence :
*Ambroise Pelletier, Nobiliaire ou armorial général de la Lorraine et du Barrois, Nancy, Thomas père et fils, 1758

En ce qui concerne l’auteur, la notice BnF indique qu’il s’agit du « R. P. dom Ambroise Pelletier », 1703-1757, curé de Senones.

La famille de Rutant occupe une place notable (pages 723 à 727) et on trouve notamment (pages 726-727, branche de Marainville) :
« Etienne de Rutant, chevalier*, servit dans les mousquetaires de France & épousa damoiselle Marie-Françoise de Gentil de la Jonchapt, fille de Léonard de Gentil, seigneur de la Jonchapt & de St. Irier* en Limousin, d’une branche cadet?? des marquis de Langalerie. Il eut de ce mariage Charles-Joseph de Rutant qui suit, & Susanne-Madelaine, dame de Mandres & de Chatillon-sous-les-Côtes, mariée à N. comte de Custine d’Offlance, capitaine de cavalerie, chevalier de l’ordre royal & militaire de St. Louis.
Charles-Joseph de Rutant, chevalier*, comte de Marainville, capitaine dans les Carabiniers de France*, chevalier de l’ordre royal & militaire de St. Louis*, envoyé de la part du roi* à S. M. l’impératrice*, pour servir dans ses armées, & rendre compte à la cour de France des opérations de la guerre présente* contre le roi de Prusse, a épousé Marg. Maline de Locquet de Grandville, fille d’Etienne-Julien de Locquet comte de Grandville, lieutenant-général des armées du roi*, & d’Elisab. Charlotte de Royer. »

Notes
* chevalier
* St. Irier : sans doute Saint-Yrieix (-la-Perche)
* capitaine dans les Carabiniers de France : les carabiniers sont une catégorie de cavaiers existant dans la France d’Ancien Régime (régiment Royal-Carabiniers créé par Louis XIV à la fin du XVIIème siècle)
* l’ordre royal & militaire de St. Louis : ordre créé par Louis XIV en 1693
* envoyé de la part du roi : Louis XV
* S. M. l’impératrice (Sa Majesté l’impératrice) : Marie-Thérèse d’Autriche (1717-1780, impératrice à partir de 1740)
* la guerre présente : la Guerre de Sept ans (1756-1763)
* lieutenant-général des armées du roi : général de division

2) Le Dictionnaire géographique des Gaules et de la France

Référence :
*Jean-Joseph Expilly, Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France, Éd. de Paris, Desaint et Saillant, 1762-1770, 6 volumes in-folio ; ouvrage non terminé (va jusqu'à la lettre S). ISBN 3-262-00045-0

BnF : Dictionnaire géographique de la France par l'abbé Expilly, Avignon, Desaint et Saillant, 1763, In-f °, 6 v.

Jean-Joseph Expilly (1719-1793)  : voir notice Wikipédia). Certains liens Google attribuent l’ouvrage à Louis-Alexandre Expilly de la Poipe (1743-1794), premier évêque constitutionnel, élu en 1790 à Quimper, qui ne semble pas avoir de lien avec Jean-Joseph.

Dans son Dictionnaire, à l’article concernant Marainville (sur Madon, page 526), on trouve :

« Par lettres du 19. juillet 1728, la terre & seigneurie de Marainville, au bailliage de Mirecourt, fut érigée en comté, en faveur de Charles-Antoine Royer, chevalier de l’Empire*, premier-maître d’hôtel de S.A.R.* mort en 1730, laissant pour fille unique, de Marguerite Boudes, son épouse, Charlotte Royer, veuve d’Etienne-Julien Locquet, dit le comte de Grandville, lieutenant-général des armées du Roi, frère de la maréchale-duchesse de Broglie. Leur fille cadette, N.* Locquet-de-Grandville, a porté le comté de Marainville en mariage, en 1750, à Charles-Joseph de Rutant, chevalier de l’ordre royal & militaire de St. Louis, capitaine de Carabiniers. »

Notes :
*chevalier de l’Empire : il s’agit de l’Empire allemand (« le Saint Empire romain germanique ») ; les « chevaliers de l’Empire » (Reichsritter) sont directement inféodés à l’empereur.
*S.A.R. : « Son Altesse Royale » ; je n’ai pas réussi à identifié précisément de qui il s’agit ; ce titre est employé de façon courante (cf. par exemple : site de la ville de Blâmont) ; il ne s’agit sans doute pas de Stanislas Leszczynski, puisque, en 1730, celui-ci n’était pas encore devenu duc de Lorraine.
*N. : selon l’ouvrage précédemment cité, l’épouse de Charles-Joseph Royer avait les prénoms de « Marguerite Maline »


3 ) La généalogie de Marcel Morhain
Référence
* Voir site Geneanet
On y trouve les mentions suivantes :
« *Charles Joseph de RUTANT (ca 1712-1779) épouse en 1750 Marguerite Maline de LOCQUET de GRANVILLE (1723-1775)
*Charles Joseph de RUTANT épouse en 1777 Clothilde SAGUIER (1757) »

Aperçu biographique de Charles-Joseph de Rutant
La famille de Rutant est une famille lorraine
Il semble être né en 1712 et s’être marié en 1750 avec Marguerite Locquet, héritière du comté de Marainville ; il a servi comme capitaine dans les carabiniers, été admis dans l’ordre de Saint-Louis, été envoyé comme délégué de Louis XV auprès de l’impératrice Marie-Thérèse au cours de la Guerre de 7 ans (1756-1763) ; il se remarie en 1777 et meurt en 1779.

Charles-Joseph de Rutant est par ailleurs l’auteur de plusieurs ouvrages, assez ou très courts (répertoriés par la BnF).

Publications
*Relation de la bataille de Cotchemitz, gagnée par l'armée impériale... sur celle du roi de Prusse... par M. le comte de Marainville... , S. l. n. d., permis d'imprimer du 16 juillet 1757, in-quarto, 4 pages
Notice BnF : FRBNF30875201 (localisation : Tolbiac)

*Relation de la Bataille de Hochkirch, gagnée par l'Armée Impériale, commandée par S. E. M. le Feld-Maréchal Comte de Daun, sur celle du Roi de Prusse, commandée par ce Prince en personne, le 14 octobre 1758, l'Imprimerie de Ballard, Sainte Cécile, 1759, in-quarto, 12 pages.
Publication :  (De l'Imprimerie de Ballard, seul imprimeur du Roi pour la musique, noteur de la Chapelle de sa Majesté, rue S. Jean de Beauvais, à. Sainte Cécile)
Éditeur :  Christophe-Jean-François Ballard(1701-1765)
Notice BnF : FRBNF42306863 (localisation : Arsenal)

*Détail d'un divertissement donné, le dernier jour de carnaval 1763, à S. A. R. Mme la princesse électorale de Saxe, par M. le comte de Marainville, Dresde, G. C. Walther, 1763, in-octavo, 45 pages
Notice BnF : FRBNF30875200 (localisation : site Tolbiac et Arsenal)

Ces ouvrages ont manifestement un lien avec la mission qui lui a été confiée par Louis XV auprès de l’impératrice.


Conclusion provisoire
Aucune des sources ci-dessus mentionnées n’évoque une fonction de chambellan près de Stanislas Leszczynski. Il s'agit peut-être d'une erreur.

L’origine de cette erreur
Il pourrait y avoir une confusion avec :
* Michel Pac, qui a, semble-t-il, été chambellan du roi de Pologne Auguste III (1696-1763, électeur de Saxe et roi de Pologne à partir de 1733)
* Charles Antoine Royer, premier comte de Marainville, « premier maître d’hôtel de S. A. R. »

Le sens de cette erreur
Il pourrait s’agir d’un souci de « renforcer » le lien entre Marainville et la Pologne dû à Michel Pac, en affirmant l'existence d'un lien entre Charles-Joseph de Rutant et Stanislas Leszczynski. 
Mais même en admettant que ce lien ait existé, il n’aurait aucun intérêt, Stanislas Leszczynski, en tant que duc de Lorraine, n’a rien à voir avec la Pologne. Bien sûr, un « chambellan » français se trouverait en relation avec les Polonais de la cour de Nancy. Cela n’irait pas bien loin.

Ajout du 9 janvier 2014 
Dans le tome 1 de sa thèse, Gabriel Ladaique reproduit l’acte de sépulture du comte de Rutant, où se trouve mentionnée la fonction de « chambellan de Stanislas », ainsi que le nom de François Chopin :


« L’an 1779, le septième jour du mois de novembre à onze heures du matin est décédé en cette paroisse Monsieur Charles Joseph Comte de Rutant Chevalier Chambellan de Stanislas Roi de Pologne, Brigadier des armées du Roi, Lieutenant Général des armées de Saxe, âgé d’environ soixante-sept ans ; après avoir été muni des sacrements de notre mère la Ste Eglise. Le lendemain de son décès son corps a été inhumé dans le Cimetière de cette paroisse avec les rites prescrits vis à vis à l’angle de la tour de l’église de cette paroisse en présence du sr Claude François Joseph Le Maillot Chevalier Seigneur de Pont, Lieutenant de nos Seigneurs les maréchaux de France ami de mondit sieur le comte de Rutant défunt, du sr Estivant, avocat à la Cour et siège présidial de Mirecourt, de Jean Bourguignon maire de Marainville et François Chopin sindic dudit Marainville, qui ont signé. »

Commentaire
Ce document est certainement la source des mentions citées auparavant de la fonction ou du titre de chambellan de Stanislas (il pourrait s'agir de Stanislas Auguste Poniatowski). Il faut tout de même remarquer que cet acte lui attribue aussi un titre de lieutenant général des armées de Saxe qui n'est pas attesté par ailleurs (et qui est curieux, étant donné que la dynastie de Saxe était l'adversaire de Stanislas en ce qui concerne le trône de Pologne).
Fin de l'ajout



Création : 17 septembre 2013
Mise à jour : 9 janvier 2014 ; 17 octobre 2014
Révision : 17 octobre 2014





























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