mercredi 11 septembre 2013

105 Tadeusz Zielinski 2 Chopin : étude du prologue

Quelques informations à propos de l’ouvrage de Tadeusz Zielinski consacré à Chopin : étude du chapitre « Prologue »


Classement : questions biographiques ; Nicolas Chopon 




Ceci est la suite de la page Tadeusz Zielinski biographe de Chopin, consacrée à cette personnalité et à son ouvrage intitulé Frédéric Chopin, paru aux éditions Fayard en 1995 (l’original polonais datant de 1993).

J’étudie ci-dessous le chapitre intitulé « Prologue », consacré à Nicolas Chopin, et dont le texte (annoté) est reproduit sur une page spécifique.

Plan de la page
*vue d’ensemble du chapitre
*analyse
*commentaires


Vue d’ensemble du chapitre
Il concerne la vie de Nicolas Chopin jusqu’à la naissance de Frédéric en 1810.

Il s’étend de la page 9 à la page 20, sans sous titres ; il faut y ajouter deux notes dans lesquelles l’auteur expose certaines données historiographiques.

Le corps du chapitre comporte surtout des données biographiques, mais aussi sur l’histoire de la Pologne et de la Lorraine.

Plan général
1) L’arrivée de Nicolas Chopin à Varsovie en 1787
2) La Lorraine de Stanislas Leszczynski ; le village de Marainville dans les années 1770-1780
3) Les relations de Nicolas avec les Weydlich ; son éducation ; son départ en Pologne
4) Les débuts de Nicolas en Pologne ; la lettre de 1790 (citée intégralement) ; les relations entre Nicolas et sa famille de Lorraine
5) La Pologne des années 1790 ; les projets de départ de Nicolas ; sa participation à l’insurrection de 1794
6) Nicolas Chopin après l’insurrection ; le préceptorat chez les Laczynski, puis chez les Skarbek
7) Le témoignage de Frédéric Skarbek sur Nicolas Chopin (assez longue citation) ; le mariage avec Justyna
8) Les débuts du duché de Varsovie (1807-1809) ; les opinions de Nicolas sur Napoléon ; la naissance des deux premiers enfants Chopin.

La première note concerne années de formation initiale de Nicolas (début des années 1780), la seconde le milieu des années 1790.


Analyse

1) les parties historiques
Il apparaît facilement que Tadeusz Zielinski maîtrise mieux l’histoire de la Pologne que la plupart des auteurs français qui ont écrit sur Chopin. Ses développements sur le sujet sont à la fois suffisants, quoique succincts, et cohérents. La comparaison avec, par exemple Bernard Gavoty ou Sylvie Oussenko est sans appel.

Mes seules critiques notables sont marginales ; elles concernent le rôle de Stanislas Leszczynski en Lorraine (Zielinski reprend sans critique l’expression « le bon roi Stanislas ») ; la mention du comte de Rutant comme « chambellan de Leszczynski ».


2) la note 1 (page 9, ligne 10)
Elle constitue un commentaire sur le début du chapitre : Zielinski explique que son récit de la vie de Nicolas Chopin est en partie conjectural (« La vie de Nicolas Chopin entre 1780 et 1787 présentée dans ce livre est notre reconstitution de faits supposés ») ; il se réfère ici à trois auteurs (Sydow, Chomiński, Ladaique) et à deux documents (la lettre de 1790, l’éloge funèbre de Nicolas Chopin) ; la note évoque cependant aussi la période postérieure à son départ en Pologne du point de vue de sa famille (« après sa « fugue », le garçon fut considéré comme mort par sa famille »), se référant ici à des travaux (non référencés) d’Adrien Evrard, curé de Marainville vers 1925, évoquant alors l’absence de relation entre Frédéric Chopin et sa famille de Marainville.

Le ton de cette note est tout à fait adéquat (dans le style « historien objectif ») : de ce fait il tranche avec certains passages du chapitre.


3) la note 2 (page 16)
Cette note concerne l’approfondissement de la formation de Nicolas Chopin littératures française et polonaise dans les années 1794-1795 : là encore, Zielinski indique qu’il s’agit d’une conjecture et non pas d’un fait documenté.


4) les parties biographiques du chapitre

D’une façon générale, Zielinski reprend les éléments traditionnels (les astérisques renvoient aux notes du texte, cf. page spécifique) :

*origines de Nicolas Chopin
 « Il était né le 15 avril 1771, dans le village de Marainville, en Lorraine, province liée avec le pays où il arrivait. » (9)
« Entré en possession du château et du village de Marainville, Pac confia l’administration des ses nouveaux biens à son intendant Jan Adam Weydlich*, arrivé de Pologne. C’est ici que commence l’histoire qui nous intéresse.
À cette époque, le syndic de la commune, représentant les habitants auprès du seigneur*, n’était autre que François Chopin » (10)

*sa formation (cf. note 1)
Il insiste sur le rôle probable des Weydlich dans la formation de Nicolas : « Grâce aux bons soins des Weydlich, Nicolas suivit à Nancy un enseignement élémentaire et des cours de comptabilité (l’intendant de Pac projetait certainement d’en faire son employé) ; il commença également – compte tenu de ses aptitudes – à apprendre la musique » (10)

*les causes de son départ
« l’éducation reçue, ses nouveaux horizons intellectuels et la fréquentation des familiers du comte Pac n’avaient sans doute pas manqué de faire naître en Nicolas des aspirations bien différentes de celles que lui permettait sa naissance. La perspective de retourner au village et de cultiver la vigne paternelle ne l’attirait plus du tout. » (10-11)
« Nicolas Chopin qui, depuis l’enfance, était très lié avec l’entourage du comte polonais et le couple Weydlich, mettait en eux tout son espoir d’avancement social et intellectuel. Les Weydlich lui promirent des facilités d’installation dans leur pays. Quel avenir l’attendait à Marainville ? Il décida – seul – de partir avec eux » (11)

Zielinski va ici au-delà des limites du conjectural : il romance légèrement en prêtant à Nicolas Chopin des aspirations possibles, mais dont il n’y a pas vraiment lieu de tenir compte.

*ses relations avec sa famille
« Depuis longtemps, son père regardait d’un mauvais œil l’éloignement croissant de son fils de la vie et des habitudes familiales. Le conflit devenait inévitable. » (11)
« il était inutile de compter sur l’accord et la bénédiction de son père » [pour son départ en Pologne] (11)
« Il envoyait des lettres affectueuses à Marainville afin d’adoucir les rapports avec sa famille, mais ses missives restaient sans réponse » (11)
« ils avaient de toute évidence renié ce fils rebelle et ingrat à leurs yeux. Bien des années plus tard, à la mort du père, en 1814, la ferme fut partagée entre les filles, et dans l’acte officiel* établi à cette occasion, on peut lire une phrase d’où il ressort que les deux sœurs considéraient leur frère comme décédé. » (13)

*son arrivée en Pologne
« Un jour d’automne de 1787, un garçon de seize ans, mince, aux cheveux noirs, l’allure d’un étranger, arrivait à Varsovie avec un petit groupe de voyageurs. Il venait de France et se nommait Nicolas Chopin. En descendant de la voiture, il observait la ville inconnue avec curiosité, se demandant sans doute combien de temps il y resterait et ce que l’avenir lui réservait. Il ne savait pas qu’il ne reverrait plus jamais son pays natal. » (9)
C’est le début de l’ouvrage : il se caractérise par une allure particulièrement romancée, contrebalancée assez rapidement par la note 1 (à condition que le lecteur prenne soin de la lire).

*son activité en Pologne
« Après son arrivée en pays inconnu, le jeune Français, confié aux bons soins de Weydlich, resta encore un certain temps au service de Pac, qui possédait des domaines en Pologne. » (11)

*le travail à la manufacture de tabac de Varsovie
« Il commença par travailler comme comptable dans une fabrique de tabac, dirigée par un Français. » (13)
« Cette même année 1793, le propriétaire de la fabrique où travaillait Chopin liquida ses affaires et quitta le pays » (15)

*la participation aux événements de 1791
« A vingt ans, le Lorrain put donc assister à un spectacle extraordinaire : des milliers de personnes, pressées sur la place du Château, entourèrent le monarque à sa sortie du parlement et l’accompagnèrent jusqu’à la cathédrale en criant : « Le roi avec la nation, la nation avec le roi ! » » (14)

*la participation à l’insurrection de 1794
« Alors qu’à peine quatre ans auparavant il hésitait à rentrer en France par crainte d’être enrôlé dans l’armée, Nicolas, emporté à présent par l’élan général, s’engagea dans la Garde nationale de Varsovie » (15)
« Dans les derniers jours de la résistance, le capitaine Chopin participa à la défense du quartier de Praga contre les assauts de l’armée de Souvorov. Dans la nuit du 4 novembre, sa division reçut l’ordre de se retirer sur la rive gauche de la Vistule et de remettre le poste qu’elle défendait à un autre détachement. Cette manœuvre lui sauva la vie. » (15)

*les tentatives de retour en France
« Nicolas pensa lui aussi un moment à rentrer en France – il aurait même, dit-on, retenu une place dans la diligence – mais il tomba malade et dut renoncer à son projet. Il ne semble pas, toutefois, qu’il ait éprouvé au fond de son cœur un grand désir de quitter le pays auquel il avait eu le temps de s’attacher, alors même que celui-ci était menacé par une catastrophe imminente. » (15)
« L’effondrement du pays où, huit ans auparavant, le jeune homme originaire de Marainville avait décidé de s’installer, ne le poussa pas cette fois non plus à partir. Bien des années plus tard, il affirmerait qu’une brusque maladie avait contrecarré par deux fois son intention de quitter la Pologne ; y voyant un signe du ciel, il s’était bien gardé de s’opposer à ses décrets et avait décidé de ne plus renouveler ces tentatives. » (16)

*son intégration en Pologne
« Ayant perdu tout contact avec la maison paternelle, le jeune Lorrain s’enracinait de plus en plus durablement dans la Varsovie de l’époque de Stanislas Auguste » (13)
« Les liens étant rompus avec sa famille, l’enracinement de plus en plus profond du jeune homme (devenu à présent un homme mûr) dans son nouveau milieu, sa vie et ses coutumes, emportèrent la décision. Le temps accomplit son œuvre : le processus de sa polonisation s’avéra irréversible. Nicolas devint Mikołaj, et il ne devait plus jamais quitter le pays où sa jeune personnalité s’était formée. Il ne lui serait jamais venu à l’esprit de souligner son origine française dans son entourage. » (16)
Là encore, tendance à la psychologisation ; la polonisation de Nicolas, attestée a posteriori par son mariage en Pologne et par le fait qu’il n’est jamais revenu en France, devient un élément explicatif a priori.

*la poursuite de sa formation
« c’est précisément au cours des moment difficiles vécus dans la Varsovie « prussienne » que Mikołaj Chopin  s’efforça de compléter de manière systématique ses faibles connaissances sur la littérature française, tout en étudiant en même temps la littérature polonaise » (16)

*le préceptorat chez les Laczynski
« A la fin des années quatre-vingt-dix, il trouva la place rêvée chez la veuve du staroste Maciej Łączyński, qui avait péri au cours de l’insurrection de Kościuszko ; Mikołaj l’avait connu à l’armée, pendant les combats. » (17)

*le préceptorat chez les Skarbek
« En 1802, une amie de la comtesse Łączyńska, la comtesse Ludwika Skarbek, de Żelazowa Wola, près de Sochaczew, s’intéressa aux talents pédagogiques de Mikołaj Chopin et souhaita l’engager comme précepteur pour ses cinq enfants, en particulier pour son fils ainé, âgé de dix ans. »

*le mariage avec Justyna et ses suites
« C’est seulement au bout de quatre années passées à Żelazowa Wola que Chopin se décida à épouser la Polonaise en question – ce ne fut donc sans doute pas un « coup de foudre » »
Peut-être, mais pour ainsi dire aucun mariage à cette époque n’était fondé sur le « coup de foudre », ou plus généralement sur la conception romantique de l’amour.


Commentaires 

*Sur les parties biographiques
Malgré les remarques contenues dans les deux notes, Zielinski reste dans la lignée des biographes de Chopin : il produit un récit linéaire qui a une allure parfois romancée (c’est particulièrement sensible au tout début du chapitre, avec les remarques sur ce qu’a pu ressentir Nicolas Chopin arrivant à Varsovie), s’efforçant de « justifier » son comportement grâce à des interprétations personnelles ou relevant de la tradition.

D’une façon plus générale, il ne marque pas la différence entre ce qui relève de la pure conjecture (interprétations selon la vraisemblance psychologique) et ce qui s’appuie sur des témoignages plus ou moins précis. Le résultat est que le lecteur ne sait jamais à quel type d’énonciation il a affaire.
Un exemple de ce défaut est la remarque « il commença par travailler comme comptable dans une fabrique de tabac, dirigée par un Français » (13). Cela apparaît comme un fait objectif, alors que cela vient, via Maurice Karasowski, du texte des Mémoires de Frédéric Skarbek, dont Zielinski a cité une bonne partie précédemment, mais en amputant la citation du passage relatif à la manufacture de tabac : « Chopin était venu en Pologne dès avant la révolution française, comme secrétaire et comptable à la manufacture de tabac, fondée par un sien compatriote à Varsovie. » [les traductions françaises de ces phrases posent deux problèmes : Skarbek utilise 1) le terme de fabryka, d’où « fabrique », traduction moins adéquate que « manufacture » 2) le terme zalozeny signifie « fondé », mais on trouve souvent la traduction « dirigé »].
Il aurait été préférable d’indiquer la source de cette information, d’autant qu’elle occupe  une place notable dans le chapitre. La remarque de la page 15 : « le propriétaire de la fabrique où travaillait Chopin liquida ses affaires et quitta le pays » n’est en revanche pas fondée sur Skarbek (elle relève de la tradition historiographique chopinienne, lancée sur ce point par Maurice Karasowski, qui a un peu brodé sur l’énoncé de Frédéric Skarbek). 
De même, la remarque « Il envoyait des lettres affectueuses à Marainville afin d’adoucir les rapports avec sa famille, mais ses missives restaient sans réponse » (11) a pour source la lettre de Nicolas Chopin citée juste après par Zielinski, mais celui-ci laisse le lecteur faire le rapprochement au lieu de le signaler clairement  ; il s’agit donc d’une paraphrase, mais dont le statut est occulté : on peut avoir l'impression d'avoir affaire à deux sources alors qu'il n'en existe qu'une seule. 



Création : 11 septembre 2013
Mise à jour : 16 octobre 2014
Révision : 16 octobre 2014



































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