mercredi 11 septembre 2013

106 Tadeusz Zielinski 2 Chopin : le texte du chapitre 1

Quelques informations à propos de l’ouvrage de Tadeusz Zielinski consacré à Chopin : le texte du chapitre 1 (« Enfance »)


Classement : questions biographiques ; écrits sur Chopin





Ceci est la suite de la page Tadeusz Zielinski biographe de Chopin, consacrée à cette personnalité du monde musical polonais et à son ouvrage intitulé Frédéric Chopin, paru aux éditions Fayard en 1995 (traduit d’un ouvrage polonais paru en 1993)

Après le « Prologue », je reproduis ici le début du premier chapitre, intitulé « Enfance », qui sera étudié sur une page spécifique. Ce texte inclut une note de l’auteur (après le texte).

Les astérisques sont des appels de notes de ma part (en bas de page).
Je mets en valeur (en gras) les passages notables.

Texte

 « Page 21

CHAPITRE PREMIER

Enfance

Avant même la naissance de l’enfant – dans le cas où le sort leur donnerait un fils – Mikołaj et Justyna Chopin avaient décidé qu’il aurait pour parrain Fryderyk Skarbek, l’ainé des enfants de la comtesse, et se prénommerait Fryderyk en l’honneur de celui-ci. Les liens d’amitié qui unissaient les Chopin aux habitants du manoir de Żelazowa Wola avaient tout naturellement dicté ce choix. Or, à la naissance de Fryderyk Chopin, Fryderyk Skarbek, alors âgé de dix-huit ans, faisait ses études à Paris. Il fallut donc lui écrire pour obtenir son accord de devenir « de loin » le parrain de l’enfant, avec toutes les obligations qui en découlaient, et convenir d’un remplaçant pour la cérémonie du baptême.
L’échange de lettres avec Paris se prolongea*, et c’est plus de sept semaines après la naissance de l’enfant, le 23 avril 1810, que le baptême eut lieu à l’église paroissiale Saint-Roch de Brochów. Franciszek Grembecki, du village Ciepliny, fut son parrain par procuration et la sœur de Fryderyk Skarbek, Anna, sa marraine. L’enfant reçut les prénoms de Fryderyk et de Franciszek (François). A travers ce second prénom, ses parents honoraient Grembecki, mais aussi le grand-père lorrain du garçon,

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le lointain François Chopin, qui n’apprit d’ailleurs jamais la naissance de son petit-fils polonais.
Par une curieuse méprise, une date de naissance erronée fut portée sur les deux documents rédigés ce jour-là, et conservés à Brochów : l’acte de naissance* (en polonais) et l’acte de baptême* (en latin). Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis la naissance de l’enfant, et le père, qui réglait lui-même les formalités à la paroisse, se trompa à l’évidence dans ses calculs : il se souvenait certainement que son fils était né un jeudi, mais il compta une semaine de plus et indiqua le 22 février, alors que le garçon était né le jeudi suivant, 1er mars. Mikołaj n’était pas très précis dans les dates – il se trompait même sur sa propre date de naissance*. Il n’attachait visiblement aucune importance à l’exactitude des papiers administratifs, car il ne rectifia même pas la faute d’orthographe commise par le curé, qui avait inscrit dans l’acte de naissance de Fryderyk le nom « Chopyn », ni celle du vicaire, qui avait écrit dans l’acte de baptême « Choppen »*.
En dépit du contenu des actes officiels, la famille Chopin fêtait toujours l’anniversaire de Fryderyk le 1er mars et lui-même indiquait invariablement cette date comme celle de sa naissance. Il considérait aussi Fryderyk Skarbek comme son véritable parrain, y compris dans son âge mûr (1).

INSTALLATION A VARSOVIE

Quelques mois à peine après la naissance de leur fils, les Chopin durent faire leurs adieux à Żelazowa Wola. L’éducation familiale des plus jeunes garçons Skarbek tirait à sa fin et leur mère avait l’intention de les inscrire – comme elle l’avait fait auparavant pour son ainé Fryderyk – au lycée de Varsovie. Mais leur précepteur de toujours pourrait continuer à prendre soin d’eux car, par un heureux hasard, un poste de bon rapport de professeur de français dans les petites classes se libérait le 1er octobre, précisément au lycée de Varsovie. Lié d’amitié avec la comtesse Skarbek, le directeur du lycée, Samuel Bogumił  Linde* (par ailleurs un savant éminent, auteur d’un Dictionnaire de la langue polonaise en six tomes, dont les premiers avaient déjà paru), avait fait chez elle la connaissance de Mikołaj Chopin et l’engagea sans hésiter pour le poste vacant. Après

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 des années d’enseignement en qualité de précepteur, Mikołaj faisait un grand pas en avant dans sa vie personnelle et professionnelle. Il accepta volontiers la proposition, échafaudant en pensée d’autres projets pour l’avenir.
C’est ainsi qu’à l’automne 1810, les Chopin et leurs deux enfants quittèrent Źelazowa Wola pour la capitale. Ils furent logés au palais de Saxe*, qui abritait le lycée, situé entre le jardin public de Saxe et la  grande et élégante place du même nom. Afin d’accroitre leurs revenus, ils décidèrent dans la foulée d’ouvrir un pensionnat privé destiné à accueillir les fils des riches familles terriennes, qui venaient faire leurs études à Varsovie et avaient besoin d’un logement approprié. Le savoir-vivre et les manières raffinées de Mikołaj le prédisposaient fort bien au rôle de directeur de ce genre de pensionnat élitiste, qui, dans son esprit, devait non seulement recevoir des « garçons bien nés », mais aussi leur assurer une formation complémentaire et leur garantir une éducation convenable hors de la maison. Les deux plus jeunes Skarbek devinrent ses premiers pensionnaires.
Peu après, de plus larges perspectives professionnelles s’ouvrirent devant Mikołaj. En janvier 1812, il obtint le poste et le rang de professeur à l’Ecole d’artilleurs et d’ingénieurs et, à partir de 1813, Linde lui confia les cours des classes supérieures du lycée. Un an plus tard, il reçut le titre officiel de « professeur de langue et de littérature françaises » dans ces mêmes classes. Cet avancement, et l’augmentation de revenus qui en découlait, arrivaient à point nommé car la famille Chopin venait de s’agrandir : Izabela était née le 9 juillet 1811, suivie d’Emilia le 20 novembre 1812.
Cette année-là marqua le début du dernier acte des guerres napoléoniennes sur les terres polonaises. Sous la conduite de l’empereur, l’armée française – aux côtés de laquelle combattaient près de cent mille Polonais que l’on avait persuadés de la restauration définitive de leur Etat après la victoire – s’ébranla contre la Russie. Mais l’expédition se termina par un immense désastre ; la Grande armée fut presque entièrement anéantie et Napoléon battit précipitamment en retraite sur la rive occidentale de l’Oder. En février 1813, les troupes russes pénétrèrent dans Varsovie ; le gouvernement du duché de Varsovie trouva refuge à Cracovie restée libre.
Ce fut le début de la fin. A l’automne, une bataille dramatique

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qui préfigurait le sort de l’empire napoléonien, se déroula près de Leipzig*. Le prince Józef Poniatowski, général en chef des armées polonaises, y périt, lui qui était resté fidèle à la France jusqu’au bout alors que tant de ses anciens alliés passaient en masse du côté des vainqueurs.


Notes de l’auteur (pages 794-796)

Note de la page 22
La vraie date de naissance de Chopin est, selon nous, le 1er mars 1810, si l’on s’en tient aux déclarations officielles du compositeur (dans la correspondance qu’il adressa à la Société littéraire polonaise, à Paris, en janvier 1833, et à Fétis*, en mars 1836, répondant à un questionnaire pour la Biographie universelle des musiciens). Les registres paroissiaux découverts en 1893 à Brochów, qui indiquent la date du 22 février, ne sauraient, à notre avis, remettre en question le témoignage de Chopin*, ni celui de sa mère (voir la lettre de celle-ci à son fils datant de février 1830, dans laquelle elle évoque son anniversaire), sans compter les nombreuses déclarations d’autres personnes proches de Chopin. Or, à l’encontre de toutes ces déclarations, c’est malheureusement la date du 22 février qui a été gravée sur le lieu de naissance du compositeur à Żelazowa Wola et ailleurs, en Pologne et en France, y compris sur la maison où Chopin est mort, 12, place Vendôme à Paris. De nombreux biographes de Chopin l’ont reprise, comme F. Hoesick (6), E. Ganche (7), H. Bidou (8) (parce que « officiellement attestée » !). On a du mal à comprendre que les enthousiastes de registres paroissiaux de Brochów n’aient pas envisagé que la date inscrite puisse être erronée. Il peut y avoir toutes sortes de raisons pour que la date des registres ne corresponde pas à la vérité. Celle que nous avons indiquée s’impose sans conteste comme la plus simple et la plus naturelle : la personne qui a fourni l’information a simplement confondu deux dates qui ont un point commun : le 22 février et le 1er mars tombent le même jour de la semaine. Or, on se souvient souvent plus facilement du jour de la semaine que de celui du mois*. Et si plusieurs semaines se sont écoulées depuis les événements, comme ce fut le cas, il est facile de se tromper. C’est ce qui a dû arriver au père de l’enfant quand il a signé l’acte de naissance et l’acte de baptême. Il est autrement plus difficile d’accuser sa mère : pour une mère, mettre un enfant au monde est un événement inoubliable*. En outre, toute la famille de Chopin, y compris son père, lui fêtait son anniversaire le 1er mars*. S’il est un argument décisif qui peut faire pencher pour cette date, c’est bien le témoignage des intéressés et non pas un papier officiel*.
En revanche, la date de 1809 que Julian Fontana a indiquée dans sa préface à une édition posthume d’œuvres de Chopin (Berlin, 1855), est à l’évidence une erreur, bien qu’elle ait été confirmée à M. Karasowski par la sœur cadette de Chopin, Izabela Barcińska, des années plus tard. Cette date a été reprise par M. Szulc et les autres biographes de Chopin au XIXe siècle. Or, elle est contredite non seulement par l’acte de naissance du compositeur et par ses déclarations, mais aussi par une multitude d’autres faits ; quoique en son temps elle ait semé une légère confusion, personne ne la retient plus, aussi nous ne la discuterons pas.

Références données par Tadeusz Zielinski (page 813)
6. F. Hoesick, Chopin. Sa vie et son œuvre, Varsovie, 1910-1911.
7. E. Ganche, F. Chopin. Sa vie et ses œuvres, Paris, 1909.
8. H. Bidou, Chopin, Paris, 1925.
9. M. Szulc, Frédéric Chopin et ses œuvres musicales, Poznań, 1873


Notes

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* l’échange de lettres avec Paris se prolongea : cette correspondance est malheureusement non référencée ; s’agit-il d’une réalité ou d’une conjecture ?

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* l’acte de naissance : voir page spécifique
* l’acte de baptême : voir page spécifique
* il se trompait même sur sa propre date de naissance : cet énoncé demanderait à être analysé. En tout état de cause, ce n'est pas la même chose de se tromper sur un événement vieux de plusieurs dizaines d'années, qui n'était pas référencé de façon systématique comme maintenant, où la date de naissance est utilisée assez fréquemment, et sur un événement vieux de quelques semaines. Par ailleurs, ce sont peut-être ses parents qui lui avaient transmis une date erronée (17 avril 1770 au lieu de 15 avril 1771).
* il n’attachait visiblement aucune importance à l’exactitude des papiers administratifs : le non respect de l’orthographe est plutôt un trait d’époque ; en ce qui concerne la date du 22 février, il faudrait au moins connaître les  procédures qui ont réglé la déclaration et le baptême de l’enfant.
* Samuel Bogumił  Linde (1771-1847) 

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* palais de Saxe : 

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* (bataille de) Leipzig : octobre 1813 (16 au 19)


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* le témoignage de Chopin : bien entendu, nul ne peut témoigner sur sa propre date de naissance ; les déclarations de Chopin sur sa date de naissance n’ont d’intérêt qu’en tant que relais de la tradition familiale : elles n’y ajoutent rien.
*Fétis : François-Joseph Fétis (1784-1871) ; voir page spécifique.
* on se souvient souvent plus facilement du jour de la semaine que de celui du mois : comprendre « on se souvient plus facilement du nom du jour dans la semaine que de son numéro d’ordre dans le mois » ; mais ici, la différence ne porte pas seulement sur le numéro d’ordre, elle porte aussi sur le nom du mois ; de plus, le premier du mois est un numéro facile à retenir.
* pour une mère, mettre un enfant au monde est un événement inoubliable : certes, mais qu’en est-il de la date de cet événement ? La date est une donnée relativement abstraite, qui n’intéressait pas tellement les gens à l’époque ; cependant, les Chopin appartenant à la classe cultivée, pouvaient y être plus sensibles.
* s’il est un argument décisif qui peut faire pencher pour cette date, c’est bien le témoignage des intéressés et non pas un papier officiel : il s’agit certainement d’un argument sérieux, mais je ne suis pas sûr qu’il soit « décisif ».



Création : 11 septembre 2013
Mise à jour : 16 octobre 2014
Révision : 16 octobre 2014




























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