mercredi 25 novembre 2015

225 La lettre de Chopin à Titus Woyciechowski (25 décembre 1831)

Quelques informations sur la lettre dans laquelle Chopin parle des manifestations pour le général Ramorino et de « la voix menaçante du peuple »


Classement : biographie de Frédéric Chopin ; période française (1831)




Troisième partie : La nationalité de Frédéric Chopin, notamment :



Cette lettre est une des plus connues de la correspondance de Chopin, notamment parce qu’il y fait état des manifestations en faveur du général Ramorino, qui ont eu lieu après l’arrivée de celui-ci à Paris, alors qu’il logeait non loin de l’appartement occupé par Chopin à cette époque. Un passage de la lettre pose un problème d’interprétation, en ce qui concerne les sentiments exprimés par Chopin au sujet de ces manifestations.

Elle a été écrite en polonais : je donne ci-dessous la traduction de Bronislas Sydow, principal éditeur de la correspondance de Chopin. Le texte polonais sera publié sur une autre page.


Référence
*Correspondance de Frédéric Chopin L’ascension 1831-1840, édition de Bronislas Edouard Sydow, Paris, Richard-Masse éditeurs, 1954.
Le texte se trouve pages 55 à 63 de ce tome (le second) et est intitulé : « 100. Frédéric Chopin à Titus Woyciechowski, à Poturzyn »


L’éditeur
*Bronislas Edouard Sydow (Bronisław Edward Sydow, 1886-1952) : voir la page du NIFC le concernant.

Economiste, il est à partir de 1945 membre du bureau de l’Institut Chopin à Varsovie. Auteur d’une importante bibliographie sur Chopin et du principal recueil de sa correspondance.


Texte
Je reproduis d’abord telle quelle l’édition de B. Sydow (traduction de l’original, ajouts entre crochets et notes).
Les astérisques indiquent les notes introduites par moi (en bas de chaque page).

« Page 55

                                                           Paris, le 25 décemb[re] 1831


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Ma vie bien aimée*,
Voici la deuxième année que mes vœux de fête doivent franchir dix frontières pour arriver jusqu'à toi. Te voir en chair et en os pendant la durée d’un seul regard te conserverait mieux à mon cœur que dix lettres. Aussi j’abandonne cette question. Je ne veux pas t’écrire ex abrupto et je n’ai pas acheté un de ces petits recueils que filles et garçons vendent ici dans les rues pour deux sous*. Curieux peuple ! Quand vient le soir, partout on entend crier le titre de nouvelles petites feuilles volantes, et, pour un sou, on peut acheter trois ou quatre pages de sottises imprimées telles que l’Art de se faire des amants et de les conserver ensuite, les Amours des prêtres, l’Archevêque de Paris et Mme la duchesse de Berry* et mille autres obscénités de ce genre fort spirituellement écrites parfois. En vérité, ils sont intéressants à observer les moyens employés ici pour gagner un grosz*. Il faut te dire que la misère est grande en ce moment. Peu d’argent en circulation. On rencontre quantité de gens en guenilles dont les physionomies sont hautement significatives. Bien souvent, on entend des menaces contre ce sot de [Louis-]Philippe qui ne tient plus que par un cheveu à son ministère. La classe populaire est profondément irritée. A chaque moment, elle est prête à tout tenter pour sortir de sa situation pénible ; mais malheureusement le gouvernement la surveille très étroitement et la gendarmerie montée disperse le moindre rassemblement. J’habite au quatrième étage mais dans un endroit des plus délicieux car c’est sur les boulevards*. J’ai pour moi tout seul un très gracieux balcon de fer qui surplombe la rue si bien que je découvre, à droite

Notes
*Ma vie bien aimée : l’original est « Najdroższe życie moje! », « ma très chère vie » ; najdroższy est le superlatif de drogi qui signifie « cher », de la même façon qu’en francais (cher au cœur et onéreux)
*pour deux sous (original : po 2 sous) : un sou = cinq centimes (sous l’Ancien régime, 1 livre (valant 1 franc) était divisée en 20 sous, 1 sou en 12 deniers)
*L’archevêque de Paris avec Mme la duchesse de Berry : dans l’original, on a « L’archevêque de Paris avec Mme la duchesse du Barry » ; il est probable que Chopin a commis une erreur en reproduisant le titre de la brochure, puisque Mme du Barry n’était que comtesse, tandis que la duchesse de Berry était une personnalité des années 1820-1830.
*grosz : le grosz est le centième du zloty.
*sur les boulevards : le premier logement de Chopin à Paris se trouvait 27, boulevard Poissonnière (septembre 1831-printemps 1832)


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et à gauche, une grande étendue. Ramorino* (79) est descendu en face de chez moi, il loge Cité bergère*, grande cour servant de passage. Tu auras probablement appris de quelle manière notre général a été reçu en Allemagne et, qu’à Strasbourg, les Français se sont attelés aux brancards de sa voiture. En un mot, tu sais quel enthousiasme il soulève partout*. Paris n’a pas voulu se laisser surpasser à cet égard. Un millier de jeunes gens peu gouvernementaux, groupés derrière un drapeau tricolore ont traversé toute la ville pour aller saluer Ramorino*. Il y avait l’Ecole de Médecine, les « Jeune-France* » (ceux-ci portent une courte barbe et nouent leur foulard suivant certaines prescriptions). En France, en effet, chaque parti politique (je parle des plus avancés) s’habille d’une façon particulière. Les Carlistes* ont des gilets verts. Les Républicains et les Bonapartistes (ce sont eux qui forment la « Jeune-France ») sont vêtus de bleu*, ainsi que les saint-simoniens*, appelés aussi « néo-chrétiens », fondateurs d’une religion ralliant énormément de prosélytes et qui, eux aussi, sont pour l’égalité. 
Bien qu’il fut chez lui, Ramorino ne voulut pas s’exposer à des désagréments avec le gouvernement (quel sot !) et il s’abstint de se montrer en dépit des cris et des appels : Vivent les Polonais*, etc. Son adjudant* (Dzialynski* sans doute) sortit et dit aux manifestants que le général les invitait à venir le voir un autre jour. Pourtant Ramorino déménagea le lendemain. Quelques jours après, une multitude ne

79. Girolamo Ramorino (1790-1849), général italien, fils naturel du maréchal Lannes*. Le général Ramorino fit toutes les campagnes de l’armée française jusqu’en 1815. Il prit part au mouvement de 1821 en Italie et à l’insurrection polonaise de 1831.


Notes
*Ramorino : il serait arrivé le 16 décembre à Paris (cf. page externe, « 16 déc » n° 3)
*Cité bergère : ce lieu se trouve dans le 9ème arrondissement, non loin du boulevard Poissonnière ; Chopin y habitera peu après, du printemps 1832 au printemps 1833
*tu sais quel enthousiasme il soulève partout (original : wiadomy Ci ten antuzjazm ludu dla naszego Jenerała) : remarquer l'emploi du mot lud 
*un millier de jeunes gens peu gouvernementaux, groupés derrière un drapeau tricolore ont traversé toute la ville pour aller saluer Ramorino : dans l'original, cette phrase se trouve après le passage sur les saints-simoniens, sans doute pour compenser le caractère bancal de la phrase de Chopin commençant par « l'Ecole de Médecine »
*Jeune-France (original : "jeune France") : groupe romantique formé en 1830 autour de Gérard de Nerval, Petrus Borel et Théophile Gautier, ainsi désigné à partir d’août 1831
*Carlistes : il s’agit ici des partisans de Charles X, roi de 1824 à 1830, renversé par la révolution de juillet 1830, et non pas des Carlistes espagnols de la même époque
*les Républicains et les Bonapartistes [...] sont vêtus de bleu : (original : Republikanie i napoleoniści, to jest właśnie ta jeune France – [mają] czerwone [kamizelki]) en fait, il s'agit d'un vêtement rouge !
*saint-simoniens : groupe formé autour de Saint-Simon (1760-1825), préconisant une restructuration de la société autour des élites scientifiques ; après la mort de Saint-Simon, prend la forme d’une secte semi-religieuse
*Vivent les Polonais ! : (original : vive les Polonais)
*adjudant : en polonais adiutant, qui ici signifie plutôt « aide de camp »
*Dzialynski : Adam Tytus Działyński (1796-1861)
*fils naturel du maréchal Lannes : cette information n'est pas très fortement étayé, Ramorino étant né à Gênes en 1792, époque où Jean Lannes entrait comme volontaire dans les troupes des Pyrénées-Orientales


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comprenant non* plus seulement la jeunesse mais aussi toute une foule venue des abords du Panthéon*, vint de l’autre côté de Paris et se porta vers la maison de Ramorino [cité Bergère]. Comme une avalanche, le cortège grossit au fur et à mesure qu’il avançait, tant et si bien qu’au pont (Pont-neuf*), la cavalerie voulut le disperser. Il y eut des blessés en grand nombre. Cependant quantité de gens* s’assemblèrent au boulevard juste sous mes fenêtres pour se joindre à ceux venus de l’autre côté de la ville. La police fut impuissante contre ces masses serrées*. Tout à coup, survient un détachement d’infanterie. Des hussards, des adjudants de la place à cheval occupent les trottoirs. Pleine de zèle, la garde repousse la foule de plus en plus nombreuse et qui commence à gronder*. On arrête des manifestants, on se saisit du peuple libre*. Terreur. Les magasins se ferment. Des attroupements sur le boulevard à tous les coins de rue. Sifflets. Des estafettes vont et viennent au galop (80). Les fenêtres sont garnies de spectateurs (comme jadis chez nous lors des grandes fêtes*). Cela a duré de onze heures du matin à onze heures du soir. Déjà, je me réjouissais en pensant qu’il en sortirait peut-être quelque chose* mais, vers onze heures du soir, tout s’est terminé par un chœur immense : Allons, enfants de la patrie. Tu ne peux imaginer l’impression que me fit la voix menaçante du peuple soulevé*.
On espérait que cette émeute, comme on dit ici, se poursuivrait le lendemain mais, jusqu'à présent, les sots se tiennent tranquilles* (80 bis). Seul, Grenoble a suivi l’exemple de Lyon

80-80 bis* Le passage compris entre nos numéros 80 et 80 bis a été dénaturé par Édouard Ganche dans : Frédéric Chopin, sa vie et ses œuvres au point de changer du tout au tout les sentiments que Chopin y exprime. (page suivante) On lit en effet à la page 85 de cet ouvrage : « Toutes les fenêtres étaient bondées de spectateurs et l’agitation dura de onze heures du matin à onze heures du soir. Je croyais que cette agitation finirait mal, mais vers minuit les manifestants chantèrent : Allons, enfant de la patrie ! et se dispersèrent. Je ne puis te dire la désagréable impression que m’ont produite les voix horribles de ces émeutiers et de cette cohue mécontente. Tout le monde craignait qu ce tumulte reprît le lendemain ».
C’est de ce texte que d’autres biographes ont déduit que Chopin avait peur des mouvements populaires et se cantonnait assez égoïstement dans son art.

Notes
*non : le mot est inutile 
*quelques jours après, une multitude ne comprenant plus seulement la jeunesse mais aussi toute une foule venue des abords du Panthéon (original : w parę dni wali się ogromne mnóstwo juź nie tylko młodzieży, ale i pospólstwa zebranego pod Panteonem) : remarquer ici l'emploi des mots mnóstwo (multitude) et pospólstwo (foule)
*près du pont (Pont-neuf) [original : przy moście (Pont Neuf)]
*quantité de gens (original : to mnóstwo ludzi)
*contre ces masses serrées (original : tłoczącym się ludziom)
*grandes fêtes (original : wielkie Święto) : il s’agit des fêtes de Pâques
*je me réjouissais en pensant qu’il en sortirait peut-être quelque chose (original jużem się cieszył, że może się co zrobi)
*la foule de plus en plus nombreuse et qui commence à gronder (original : coraz ciekawsze i mruczące pospólstwo) : emploi de pospólstwo (foule)
*on se saisit du peuple libre (original : aresztują wolny naród) : emploi du mot naród (peuple)
*tu ne peux imaginer l’impression que me fit la voix menaçante du peuple soulevé (original : jakie na mnie wrażenie zrobiły te groźliwe głosy nieukontentowanego ludu – ani pojmiesz! –)
*on espérait que cette émeute, comme on dit ici, se poursuivrait le lendemain mais, jusqu'à présent, les sots se tiennent tranquilles : original : spodziewano się nazajutrz zaczęcia kontynuacji tej emeuty, jak oni tu zowią – ale durnie cicho do dziś dnia siedzą
*80-80 bis : cette note fera l'objet d'un commentaire particulier en y confrontant le texte d'Edouard Ganche


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et le diable sait ce qu’il arrivera encore en ce monde. Au théâtre Franconi (81), où l’on ne joue plus que des pièces à grand spectacle avec figuration et chevaux, on donne actuellement un drame racontant l’histoire de nos derniers temps*. La foule s’y presse avec fureur pour admirer tous ces costumes. On y voit mademoiselle Plater* au milieu de comparses affublés de noms tels que Lodoïski, Faniski ; l’une d’elles s’appelle même Floresca. Le général Gigult* y est présenté comme étant le frère de mademoiselle Plater*, etc. Mais rien ne m’a amusé comme l’affiche d’un petit théâtre annonçant que la mazurka : Jeszore polska mirgineta* (82), de Dobruski serait jouée pendant l’entr’acte. Aussi vrai que je t’aime,

81. Le Théâtre Franconi, illustres écuyers, avaient transféré de la rue Saint-Honoré au « Boulevard du Crime* » leur célèbre établissement. Au succès du singe Jocko qui avait fait courir tout Paris succéda celui de grandes pantomimes et drames historiques avec, comme le dit Chopin, uniformes et chevaux. La pièce dont parle le compositeur était due à un spécialiste du mélodrame : Auguste Lepoitevin de Légreville Sain-Allemande (1791-1854), dit de Viellerglé, dit Prosper, dit Mme Aurore Cloteaux qui après avoir dirigé le Figaro et en avoir fait une feuille politique fabriquait des pièces de théâtre pour tenter de récupérer les 40.000 francs qu’il avait engloutis dans une entreprise industrielle. Il y parvint mais les perdit peu après dans une spéculation malheureuse. A bout de ressources, il fonda le Satan qui fusionna avec le Corsaire et devint une des armes de l’opposition. La pièce dont Chopin parle s’intitule : « Les Polonais, événemens historiques en 4 actes et 12 tableaux par M. Prosper ». Elle fut créée au Cirque Olympique, le 22 décembre 1831.
82. Cette affiche aurait dû porter « Jeszcze Polska nie zginela ». Tel est en effet le titre non d’une mazurka de Dobruski mais de la célèbre Marche triomphale de Dombrowski.

Notes
*l’histoire de nos derniers temps : c’est-à-dire l’époque de l’insurrection de 1830-1831
*mademoiselle Plater : original : « Panna Plater ». Il s’agit d’Emilie Plater (Emilia Platerówna, 1806-1831), héroïne de l’insurrection de 1830-1831 (en Lituanie)
*mademoiselle Plater : original : Platerówna (=la fille Plater, sans nuance péjorative)
*général Gigult : Antoni Giełgud (1792-1831)
*que la mazurka : Jeszore polska mirgineta (82), de Dobruski serait jouée pendant l’entr’acte : original (idem) « że podczas antraktu grać będą la mazurka Dobruski "ieszore polska mirgineta" ». Ce que Chopin cite de l’affiche est exactement « la mazurka Dobruski ieszore polska mirgineta »
*« Boulevard du Crime » : le boulevard du Temple, haut lieu du théâtre mélodramatique


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ce n’est pas une plaisanterie. Des amis qui en furent témoins se sont étonnés comme moi de pareilles sottises de la part de Français ! A propos, mon concert a été remis au 15 ; monsieur Véron*, directeur de l’Opéra, m’ayant refusé le concours d’une cantatrice. Un grand concert a lieu aujourd'hui à l’Opéra italien. On y entendra la Malibran*, Rubini*, Lablache*, Santini*, Mme Raimbeaux*, Mme Schröder* et Mme Cavadory*. Herz* jouera également et (ce dont je suis le plus curieux) de Bériot (83), le violoniste dont la Malibran s’est éprise. Comme je voudrais que tu sois ici. Tu ne pourrais croire combien je suis triste de n’avoir personne auprès de qui m’épancher. Tu connais la facilité avec laquelle je me lie, tu sais combien j’aime parler à quiconque de n’importe quoi, eh bien ! j’en ai par-dessus les oreilles de semblables connaissances alors que je ne puis confier un soupir à personne. Mes sentiments sont toujours en syncopes avec ceux des autres. Je m’en tourmente et tu ne pourrais croire à quel point j’aspire à une pause pendant laquelle, de toute une journée, personne ne me parlerait.
Il m’est insupportable, pendant que je t’écris, d’entendre tinter la sonnette et qu’un être grand, solide et pourvue de moustaches énormes s’introduise auprès de moi, prenne place au piano et se mette à improviste Dieu sait quoi en dehors de tout sens commun. Il tape sur le clavier et le broie, saute sur place, croise les mains et, pendant cinq minutes, frappe la même note d’un doigt formidable créé de toute évidence pour le fouet et les guides de quelque

83. Charles de Bériot (1802-1870), célèbre violoniste belge. Second mari de la Malibran.

Notes
*monsieur Véron : Louis Véron (1798-1867), médecin, journaliste politique et culturel, directeur de l’Opéra de Paris de février 1831 à août 1835
*la Malibran : Maria Malibran (1808-1836), cantatrice sœur de Pauline Viardot
*Rubini : Giovanni Battista Rubini (1794-1854), chanteur italien
*Lablache : Luigi Lablache (1794-1858), chanteur italien
*Santini : cantatrice (non documentée)
*Mme Raimbeaux : cantatrice (non documentée)
*Mme Schröder : Wilhelmine Schröder-Devrient (1804-1860), cantatrice allemande
*Mme Cavadory : cantatrice (non documentée)
*Herz : Heinrich Herz (1803-1888), compositeur français d'origine allemande


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régisseur du fond de l’Ukraine*. Tel est le portrait de Sowinski* qui ne possède d’autres vertus que d’avoir une bonne figure et un bon cœur pour lui tout seul. Jamais rien ne représentera pour moi le charlatanisme ou la bêtise en art comme ce que je dois entendre alors tout en me débarbouillant et en me promenant dans ma chambre. Mes oreilles en rougissent. Je l’expulserais volontiers mais je dois le ménager et même lui rendre son affection. Impossible d’imaginer rien de pareil, mais comme ceux qui ne s’y connaissent qu’en cravates les tiennent pour quelqu'un, alors il faut fraterniser. Mais ce qui surtout me fait tourner le sang, c’est son album de chansons grossières, dénuées de sens et nanties des pires accompagnements, sans la moindre connaissance ni de l’harmonie, ni de la prosodie et s’achevant par des contredanses qu’il appelle recueil de chants polonais. Tu sais combien j’ai toujours cherché à exprimer le sentiment de notre musique nationale et comme j’y suis, en partie, arrivé. Alors rends-toi compte de l’agrément que j’éprouve lorsqu’ayant glané par-ci par-là, chez moi quelque phrase dont toute la beauté réside souvent dans l’accompagnement, il se met à la jouer à la manière d’un organiste de village ou d’un musicien de gargote, de taverne ou de mastroquet. Il n’ay a rien à lui faire comprendre car il ne peut concevoir une phrase musicale autrement que de la façon dont elle vient de sortir de sa patte. C’est un Nowakowski* du côté gauche. Et quel bavard ! Il parle de tout et surtout de Varsovie où il n’est jamais allé. Parmi les Polonais, je vois surtout les Wodzinski*, les Brykczynski*, tous de bons garçons. Ce Wodzynsio* me demande souvent pourquoi tu ne

Notes
*d’un doigt formidable créé de toute évidence pour le fouet et les guides de quelque régisseur du fond de l’Ukraine : (original :) ogromnym paluchem, który gdzieś tam na Ukrainie do ekonomskiego batoga i do lejc był przeznaczony ; il suffirait de traduire « un régisseur d’Ukraine » (l’Ukraine étant une ancienne province polonaise)
*Sowinski : Albert Sowinski (Wojciech Sowiński, 1805-1880), pianiste et compositeur polonais
*Nowakowski : sans doute Joseph Nowakowski (Józef Nowakowski, 1800-1865)
*Wodzinski : voir la page La famille Wodzinski
*Brykczynski : Stanislas Brykczynski (Stanisław Brykczyński. Cf. lien)
*Wodzynsio : diminutif de « Wodzinski » ; il s’agit sans doute d’Antoni 

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viens pas nous rejoindre. Tous espèrent que tu arriveras bientôt parce qu’ils ne te connaissent pas. Il me semble que je te connais, moi, et je sais où tu te rendras d’abord. A l’instant même, alors que j’allais entamer la description d’un bal où j’ai été ravi par une divinité aux cheveux noirs ornés d’une rose, voici que je reçois ta lettre. Tout le moderne sort de mon esprit*. Je me rapproche plus encore de toi. Je te prends la main et je pleure. J’ai reçu ta lettre de Lwow. Nous nous reverrons d’autant plus tard, si jamais nous nous revoyons, car, à vrai dire, ma santé est bien misérable. Extérieurement, je suis gai, surtout parmi les miens (j’appelle miens les Polonais)* mais intérieurement bien des choses me font souffrir. Certains pressentiments, des rêves ou bien l’insomnie, la nostalgie, l’indifférence, le désir de vivre et, un moment plus tard, celui de mourir, une sérénité délicieuse, une sorte d’engourdissement, je me sens loin de tout et, parfois des souvenirs précis me tourmentent : L’amertume, l’aigreur, un affreux mélange de sentiments me bouleversent et m’agitent. Je suis plus bête que jamais. Ma vie, pardonne-moi. C’est assez. Et maintenant, je vais m’habiller puis je prendrai une voiture pour aller au dîner donné aujourd'hui en l’honneur de Ramorino et de Langermann* au Rocher de Cancale, le plus grand restaurant de Paris*. Il y aura plusieurs centaines de convives. Kunasik* et le brave Biernacki* m’ont apporté une invitation il y a quelques jours ; alors Charles n’est décidément pas son gendre*.
Ta lettre m’a apporté aujourd'hui beaucoup de nouveautés. Tu m’as fait le don de quatre pages et de trente-sept lignes. Depuis ma venue en ce monde, je n’avais

Notes
*tout le moderne sort de mon esprit (original : wychodzi mi wszystko moderne z głowy)
*parmi les miens (j’appelle miens les Polonais) [original : między swoimi (swoimi nazywam Polaków)]
*Langermann : George Langermann (Georg Langermann, 1791-1861), officier allemand de la Grande Armée, puis de l’armée polonaise de l'insurrection de 1830-1831, proche de Ramorino
*au Rocher de Cancale, le plus grand restaurant de Paris (original : w najogromniejszej restauracji "Au Rochercancal")
*Kunasik : personnalité non documentée ; peut-être Kunasek ?
*Biernacki : Aloïs Biernacki (Alojzy Prosper Biernacki, 1778-1854), membre du gouvernement national polonais pendant l'insurrection
*alors Charles n’est décidément pas son gendre (original : Karol więc décidément nie jego zięciem)

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jamais reçu rien de pareil. A nul moment, tu ne m’as ainsi comblé – et j’avais besoin de quelque chose de ce genre. Ce que tu m’écris sur la voie que je dois suivre est une vérité répondant à mes convictions ; mais, mon cher, ne trouve pas mal que j’aille de l’avant dans mon propre équipage (84), ayant seulement loué un cocher pour les chevaux.
Pardonne-moi, mon ami, le disparate de ma lettre. Je la termine sinon je ne pourrais la mettre à temps à la poste. On est son propre maître et son propre serviteur. Ecris, de grâce, aie pitié. Je t’embrasse. A toi jusqu'à la mort.

                                                                                                          Fryc.

J’envoie cette lettre comptant sur ton esprit de charité. 

84. Allusion à l'indépendance de la musique. »

Notes
*ce que tu m’écris sur la voie que je dois suivre : ???

*ayant seulement loué un cocher pour les chevaux : (original : tylko furmana do koni nająłem) ???

A venir



Création : 25 novembre 2015
Mise à jour : 25 décembre 2015
Révision :
































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