vendredi 11 décembre 2015

228 La lettre de Chopin à Titus Woyciechowski : la « voix menaçante du peuple »

Quelques informations sur la lettre à Titus Woyciechowski : analyse de la phrase contenant l'expression « la voix menaçante du peuple »


Classement : biographie de Frédéric Chopin ; période française (1831) ; idées politiques de Chopin


  




Cette lettre est une des plus connues de la correspondance de Chopin, notamment parce qu’il y fait état de manifestations en faveur du général Ramorino, qui ont eu lieu peu après l’arrivée de celui-ci à Paris, alors qu’il logeait non loin de l’appartement occupé par Chopin. Ce passage, notamment une phrase, pose un problème d’interprétation, concernant les sentiments exprimés par Chopin au sujet de ces manifestations.


Références
*Correspondance de Frédéric Chopin L’ascension 1831-1840, édition de Bronislas Edouard Sydow, Paris, Richard-Masse éditeurs, 1954, pages 55-63
*Korespondencja Fryderyka Chopin Tom drugi, zebrał i opracował Bronisław Edward Sydow, Varsovie, Państwowy Instytut Wydawniczy, 1955, pages 207-212
*Edouard Ganche, Frédéric Chopin Sa vie et ses œuvres 1810-1849, Paris, Mercure de France, 1937 (19ème édition), pages 81-83 : « Frédéric Chopin en France, Chapitre 1 : 1831-1834 » (voir les pages Edouard Ganche biographe de Chopin 2 Frédéric Chopin et La lettre à Titus Woyciechowski : version d'Edouard Ganche)
*André Boucourechliev, Regard sur Chopin, Paris, Fayard, collection « Les chemins de la musique », 1996, pages 61-62ISBN 9782213597294 (voir la page André Boucourechliev biographe de Chopin)


Sur un passage d’André Boucourechliev
Dans son livre sur Chopin, on trouve le passage suivant :
« Il [Chopin] s’installe au 27 du boulevard Poissonnière, au quatrième étage. […] C’est le Paris des grandes migrations boulevardières, […] ; mais c’est aussi le Paris des manifestations et des émeutes : dès son arrivée Chopin peut en contempler une à loisir – elle se déroule sous ses pieds, et c’est pour la Pologne ! « Je ne puis te dire la désagréable impression que m’ont produite les voix horribles de ces émeutiers et de cette cohue mécontente », écrit-il à Titus. Ces phrases qui suivent une longue description plutôt enthousiaste de la manifestation seraient fausses – dues, d’après Bronislaw Sydow, à Edouard Ganche. On voit mal pourquoi Ganche inventerait ce passage (5). Quoi qu’il en soit, on sait que Chopin détestait les manifestations de foules et les troubles politiques en général.
5. Bronislaw Sydow triche, car la phrase de Chopin lui semble mal cadrer avec le contexte « patriotique » (voir la fin du chapitre précédent) »

Dans un ouvrage qui est plutôt intéressant, ce passage est un peu surprenant : accusation (non argumentée) de « tricherie » portée contre Bronislaw Sydow,  « disculpation » d’Edouard Ganche au nom de « l’évidence négative » (« on voit mal pourquoi Ganche inventerait ce passage »), incompréhension du reproche fait par Sydow à Ganche (celui-ci n'est pas supposé avoir inventé la phrase, mais l'avoir mal traduite), application d’une généralité (les idées plutôt aristocratiques de Chopin) à un cas particulier (ce qu’il a écrit de cette manifestation précise).


Analyse des traductions
On peut mettre en regard les traductions de Sydow et de Ganche ainsi que le texte polonais, tel qu’il apparaît dans l’édition de Sydow.

Texte polonais
« Jakie/ na mnie/ wrażenie/ zrobiły/ te groźliwe głosy/ nieukontentowanego ludu/ – ani pojmiesz! – »

Mot à mot incomplet 
Je laisse en suspens deux mots qui posent problème : 
« Quelle/ sur moi/ impression/ firent/ ces [groźliwe] voix/ du mécontent [lud] / – tu ne comprendras pas ! »

Traduction de Ganche 
« Je ne puis te dire la désagréable impression que m’ont produite les voix horribles de ces émeutiers et de cette cohue mécontente. »

Traduction de Sydow 
« Tu ne peux imaginer l’impression que me fit la voix menaçante du peuple soulevé. »

A première vue, la traduction de Ganche introduit des mots qui ne sont pas dans le texte original (« désagréable », « émeutiers »). De plus, il y a un écart entre les deux traductions (« horrible » vs « menaçant », « cohue » vs « peuple »)

Le problème est alors : est-ce que Sydow aurait fourni une version polonaise arrangée ? Ce point reste à élucider pour le moment (Ganche ne fournit cependant ni version polonaise, ni référence à une version polonaise).

Si on se fonde sur le texte polonais de Sydow, c’est la traduction de Ganche qui en est le plus éloignée. Peut-on cependant dire que son interprétation se fonde sur une extension acceptable du sens des termes utilisés par Chopin ?


Analyse lexicale
Je me fonde ici sur des dictionnaires de base : Dictionnaire Polonais-Français, Larousse, 2012 ; Dictionnaire en ligne Interia (polonais-français) ; Dictionnaire en ligne SJP (polonais).

*nieukontentowany : ce mot existe en polonais actuel ; il démarque le français « content » et ne peut donc pas être traduit par « soulevé » (sur ce mot la traduction de Ganche, « mécontent », est plus correcte)
*groźliwy : ce mot n’existe pas (au moins couramment) en polonais actuel ; le plus proche est groźny, lié au nom groźba « menace » (le mot groza signifiant « horreur », « frayeur »).
[L'équivalence de groźliwy et de groźny est attestée par des dictionnaires de polonais ancien : M. Arcta Słownik Staropolski et ElektronicznySłownik Języka Polskiego XVII i XVIII wieku]. Groźny est traduit par « menaçant », éventuellement par « formidable », « redoutable », « sinistre ». 
Noter que dans le contexte français, « sinistre » est (comme « horrible ») un qualificatif négatif, alors que « formidable » est positif (même dans le sens originel), tandis que « redoutable » (ou « terrible ») est ambivalent (selon qu’on l’utilise subjectivement ou objectivement).
En sens inverse, du français au polonais, dans le Larousse, « horrible » est traduit par straszny (« effrayant ») ou obrzydliwy (« laid ») ; « menace » par groźba.
On voit qu’il est facile de traduire groźliwy en lui donnant des sens très différents, selon qu’on choisit tel ou tel terme français énuméré ci-dessus : « horrible » (Ganche) se réfère clairement à ce que ressentirait Chopin relativement à ces « voix », alors que « menaçante » (Sydow) se réfère plutôt à la situation objective (la « menace » ne concerne pas Chopin, mais les forces de l’ordre, voire le gouvernement).
*lud : le dictionnaire Larousse donne « peuple » et « peuplade » ; le dictionnaire Interia : « place publique » (?), « peuple », « public », « plèbe », « peuplade », « paysannerie », « populaire » (?) ; sous le régime communiste, la Pologne était la Polska Rzeczpospolita Ludowa (« République populaire de Pologne »). Le sens de « lud » recoupe partiellement celui de « naród » (« nation », « peuple »), mais correspond dans l’ensemble à des référents d’un niveau inférieur, sans qu’on puisse le cataloguer comme péjoratif.
Le pluriel de lud est ludy (Wiosna Ludów, « le Printemps des Peuples »), tandis que la forme apparentée « ludzie » tient lieu de pluriel à « człowiek » (« être humain »), correspondant souvent à « les gens ».
« Cohue » ne semble donc pas convenir pour traduire le mot lud, essentiel dans la phrase étudiée.


Analyse du contexte
En ce qui concerne le contexte biographique de Chopin en décembre 1831 : il a quitté Vienne en juillet, notamment parce que « l’opinion » y était hostile à la cause polonaise, pour Paris, où elle était dans l'ensemble favorable.

En ce qui concerne le contexte local de la phrase, il faut noter que lorsque Chopin parle de « la voix menaçante du peuple », il se réfère non pas aux « vociférations » qu'il a pu entendre au cours de la journée, mais très précisément au chant de la Marseillaise entonné au terme d’une journée de manifestations.

Surtout, il faut prendre en compte l’ensemble du passage sur l’affaire Ramorino : je renvoie à une page spécifique, dans laquelle j’étudie sur plusieurs phrases les traductions proposées par Sydow et par Ganche.


Conclusion
Il semble bien que la traduction-interprétation de Sydow soit plus correcte que celle de Ganche, et qu’en décembre 1831, Chopin n’ait pas exprimé de répulsion envers la manifestation-émeute à laquelle il a pu assister de sa fenêtre.
André Boucourechliev est donc mal inspiré de cautionner la traduction d'Edouard Ganche, manifestement sans avoir pris la peine de jeter un coup d'oeil au texte original.

Pour terminer, je propose les traductions suivantes, assez proches du texte :
a) version plutôt neutre
« L’impression que m’ont faite les voix menaçantes du peuple mécontent – tu ne peux pas la comprendre ! »
b) version plutôt favorable aux « voix menaçantes »
« A quel point j’ai été impressionné par les voix menaçantes du peuple mécontent – tu ne peux pas le comprendre ! »
Mais des traductions comme celle de Ganche, induisant que Chopin condamnerait cette manifestation, ne sont pas acceptables (à moins de fournir un texte polonais différent de celui de Sydow).




Création : 11 décembre  2015
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